VENISE VENEZIA VENESSIA - Page 1 - Venise Venezia Venessia Jeanine Baude COLLECTION PAYS D’ENCRE • LITTÉRATURE • Illustration de couverture : Tony Soulié Direction éditoriale : MIREILLE VEYSSIERE © TERTIUM éditions - 2010 ISBN 978-2-916132-35-8 (electronique) © LES ÉDITIONS DU LAQUET - 2002 ISBN 2-84523-058-3 (papier) ISSN 1778-6800 Venise Venezia Venessia JEANINE BAUDE Veni etiam Reviens encore L’île, c’est le mouvement. Venessia, c’est Venise avec l’accent des ten- dresses, l’orthographe et la pronon- ciation en dialecte vénitien de Venise. “Veni etiam”, dans cette consonance latine, si proche, est-ce l’île qui nous appelle ou bien se déplace-t-elle vers nous ? “L’île silencieuse marche vers le destin que j’ai choisi” Les îles vont et viennent dans l’im- mensité océane, molécules libres. De Venise Venezia Venessia 7 même Venise chamarrée, miroitante, venue à notre rencontre du côté du ponant, là où les rocs se dressent et nous envoûtent autant que des palais. Glyptiques sur granit et dentelles de pierres, les rives se rapprochent afin que nos désirs se fondent, s’étoilent, cardinaux. Ainsi j’appréhende Venise, la plus noble. Dans le creuset d’îles marginales où la beauté est chez elle d’emblée. Des lieux nés du désert, des accidents géologiques, d’un côté 118 îlots lagunaires, de l’autre un archipel déchiqueté “le 5ème ouest”. Sur la tangente d’une circularité planétaire soumise, des reliefs. Les uns comme les autres brisés, l’hiver, sous le gwa- larn, la tempête, la bora, la nebbia, le vent, la brume. Pareillement le brouillard les enveloppe, sirocco ou noroît sifflent, emportent les tuiles rouges et les ardoises bleues. Un Venise Venezia Venessia 8 peuple de marins, des mâts qui se déchaînent, les ancres crissent sur les bouts. Les cordes usent les mains des mariniers sur les transatlantiques comme sur les vaporetti, les motos- cafi, les bateaux de commerce, les tankers ; d’un bout à l’autre du monde, ils se saluent, se reconnais- sent, parlent la même langue : celle de la mer. Partout les filles sont belles et les hommes forts. J’aime ces îles qui se rejoignent, l’hiver, sous la tourmente et je porte à la bouche le verre d’ombra, sfug- gita, passante, sur les quais, les Fon- damente, dans les troquets, les bàcari. Le plus souvent, ici comme là, le vin est blanc. o Venise Venezia Venessia 9 Piazza San Marco, la basilique des voleurs s’éloigne. À des distances de plus en plus considérables de l’homme, elle ploie sous la vague. Indifférente, elle meurt. Glacées, les mosaïques et je me souviens de celles, chaudes, de Ravenne. Respon- sable l’acqua alta, à peine, mais je suis injuste. C’est bien elle qui des- celle les pavements prestigieux, ronge la hampe de la chaire, brouille les escaliers devenus glaise informe où le marbre s’oublie. Il suinte de vapeurs molles. La main du sculpteur, de l’ar- chitecte s’efface. Sansovino et Vicenzo Scamozzi, ceux de la Biblio- teca Marciana, Bon se noient dans la poudre d’or. Dans les livres, l’édifice religieux tient encore. C’est là qu’il faut l’admi- rer, tranquille, dans le bleu, la basi- lique à qui la République “dei Leoni” doit sa gloire, la première pierre, la Venise Venezia Venessia 10 géniale, la primatiale de Civitas Vene- tiarum : Venise. Elle sort de terre en 829 et donne la légitimité à “Rivo Alto” par rapport à Torcello. L’his- toire, déjà, est rocambolesque. Les Vénitiens n’ont pas encore inventé la police d’état mais il savent que leurs chats peuvent leur éviter la peste. La République des marins et des marchands veut son indépendance. Pour ce faire, vouer la ville à un saint patron paraît nécessaire. Les édiles choisissent saint Marc. Il a, dit-on, séjourné sur la lagune. Un an, juste après le concile de Mantoue, deux gars, deux jeunes marchands de la lagune, précisément, Rustico de Tor- cello ainsi que Buono de Malamocco, vont réussir l’exploit : subtiliser la dépouille du saint, la ramener d’Alexandrie en contrebande, au nez et à la barbe des douaniers musul- mans, la déclarant pour de la viande Venise Venezia Venessia 11 de porc ! À leur décharge, on peut souligner qu’Alexandrie venait de tomber aux mains des Sarrasins et que le tombeau de l’Évangéliste était menacé. Le 31 janvier qui suivit l’évé- nement, l’évêque, le doge Partecipa- zio et le peuple firent un accueil triomphal aux reliques. Sur le portail nord de la façade de la basilique, la Porta Sant’Alippio, les mosaïstes du XIIIe siècle saluèrent la courageuse aventure. De même un tableau du Tintoretto, aujourd’hui dans la Galle- ria dell’Accademia. Sfuggita et passante, je sors des lieux saints pour m’enfiler dans le dédale laïc des rues. Espérant, peut- être, qu’un mafioso de fin de siècle m’emportera vers Alexandrie, Smyrne ou, plus vraisemblablement pour notre époque, vers l’émirat de Bah- reïn. Venise Venezia Venessia 12
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