Derrière le masque - Page 1 - DU MÊME AUTEUR ON N’ARRÊTE PAS LES NUAGES Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004 ; &D☯M, 2007. SUCRE D’ORGE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005. PAIN D’ÉPICE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005. &D☯M Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique : ISBN 978-2-9171-0516-0 À Michel Grenier, pour être présent dans notre vie depuis plus de trente ans. 9 Eppur si muove Anna Elena Valdi était née à Venise, elle y avait toujours vécu. Sa vie était paisible, sans intérêt. Ses ennuis commencèrent en cette année 1616. Il n’est pas sage de devenir l’amante d’un homme dont on ignore tout. Il était déjà beaucoup plus âgé qu’elle lorsqu’elle l’avait rencontré. Une longue barbe poivre et sel enca- drait son visage, si rugueux, comme taillé dans le bois des galères de la lagune, qu’il paraissait glabre par endroits. De ses yeux sombres émanait sa détermi- nation, son assurance à vouloir démontrer le pourquoi et le comment. Elle ne savait rien de cet homme à l’allure austère, au vêtement de drap brut, sinon qu’il avait pour vocation plus que pour métier la physique et l’astronomie. Il évoquait peu ses semblables ; seul Copernic, dont les théories corroboraient les siennes, revenait si souvent dans leurs conversations qu’Anna décréta un jour qu’elle était jalouse de cet inconnu. Elle n’avait fréquenté à Venise que des hommes à la conversation superficielle, ne pensant qu’à la fête et aux jeux, se moquant de leur avenir et de celui de la Derrière le masque 10 cité alors, à grand-peine, de celui du monde, et c'est sans doute cette différence qui l’avait séduite. Depuis leur rencontre, elle rejoignait rarement ses amis à la taverne, leur légèreté la décevait. Elle aurait aimé qu’ils fassent quelque chose de leur vie. — Savez-vous qui est Copernic ? — Le savetier du coin de la rue Pietro ! répon- daient-ils en riant. Alors, elle les brocardait : — Bande d’ignorants, fils de condottieri les plus abjects ! Vous êtes bien des descendants de Sforza. Heureusement que les armées monarchiques ont mis de l’ordre dans tout ça ! — Ne te fâche pas Anna ! Ne sais-tu donc plus plaisanter depuis que tu connais ton savant ? C’était vrai qu’elle plaisantait moins ; sans doute parce qu’elle s’attachait de plus en plus à lui. Une question la tourmentait : pourquoi cet homme cultivé s’intéressait-il à elle ? Mais les sentiments ne sont qu’affaire d’êtres humains ; une douceur, un visage souriant, Anna ne devait pas chercher plus loin, elle était bien avec lui. Le physicien avait entrepris l’étude des astres, la pire des initiatives pour sa sécurité. Un indice aurait dû le mettre en garde, le livre de Copernic, De Revolutio- nibus, venait d’être mis à l’index. La partie la plus méprisable de l’église, le grand conseil de l’Inquisition, attendait derrière lui, dans l’ombre, comme le condor guette la charogne. Décidément, seul le clergé distillait un parfum d’ordre qu’il était périlleux de contester et les esprits de ce monde étaient en passe d’être évincés. Il arrivait encore à Anna Elena Valdi de questionner Eppur si muove 11 son amant sur ses origines ou ses recherches mais il répondait invariablement : « Moins tu en sauras, plus tu seras protégée. Tu es jeune… lorsque j’aurai disparu, et cela ne saurait tarder, tu referas ta vie… Si maintenant cela t’écorche, tu comprendras plus tard que certaines vérités ne sont pas bonnes à dire. Les contrevérités s’assoient sur la face du monde, empêchant la lumière de passer… Au sein de l’église, certains savent que nous, hommes de science, avons raison ! Ceux-là ont peur pour leur vie, ou leur carrière, et c’est pourquoi ils se taisent ! » L’hiver s’annonçait, et avec lui, le crépuscule d’une vie, comme autant de petits flocons de neige tombant sur la cité des Doges ; un passage obligé… aussi riche cette vie avait-elle pu être ! Parfois, Anna pensait que ses amis avaient raison de vouloir sentir la vie bouillonner en eux. Qu’importe que la terre soit ronde ou plate, au fond d’un verre, l’absence de liquide donne toujours le même monologue : « Tavernier, sers- moi à boire et que commence l’insouciance ! » Et c’est ce qu’il faisait, le gaillard peu scrupuleux. Seul le bruit des ducats d’or comptait, même si ce bruit était celui de la fin d’un monde. Parfois, après la fermeture, et seulement si sa demeure était sur son chemin, il raccompagnait l’un ou l’autre pour éviter qu’il tombe dans le Grand Canal, ou qu’il mutile les majestueux lions qui se voulaient les derniers gardiens de l’Arse- nal. Ainsi allait la vie ! Jusqu’à cette déplorable affaire de 1633. Honte pour l’église et mauvaise année pour Anna Elena et son amant dont elle ignorait toujours l’essentiel. À l’entrée de la salle du grand conseil de l’Inqui- sition, un gros condor presque aveugle sautait dans sa cage. Dix hommes en noir entrèrent par la porte du Derrière le masque 12 fond. Avec la précision du métronome, ils s’installèrent dans le silence inquiet de l’assistance à leur place respective. — Que l’on fasse entrer l’accusé ! ordonna le plus âgé. Ses lèvres semblaient plus minces que le fil d’une lame. Galileo Galilei apparut, dans la sobriété de son manque d’élégance. Mais le temps ne se prêtait pas aux frivolités. Les questions fusaient et le physicien n’en retenait qu’une faible part, tant elles s’éloignaient de sa réalité. Des éclats de voix lui parvenaient par bribes, Anna tentait d’entrer dans la salle. On la repoussait. Il l’entendit demander : — Quel est cet horrible oiseau dans cette cage ? Le garde répondit : — C’est un condor des Andes. Il paraît que c’est un mangeur de cadavres ! Les lourdes portes se refermèrent et Anna Elena Valdi n’entendit pas son amant prononcer, à genoux, l’abjuration de sa doctrine. Après des heures d’interro- gatoire éprouvant, Galileo Galilei renonçait à l’hélio- centrisme. Mais il existe une fin plus en harmonie avec ce chercheur insatiable, moins connue. Dans un ultime effort, peut-être pour Anna Elena Valdi, Galileo Galilei se serait relevé et aurait violemment frappé le sol du pied en s’exclamant : Eppur si muove 13 — Eppur si muove !1 Ainsi s’achevait un pur moment d’obscurantisme comme l’histoire en livra maintes fois. Ce n’est qu’après la mort de son amant qu’Anna Elena Valdi lira dans ses carnets qu’il était né à Pise en 1564 et qu’il avait pratiqué de nombreuses expériences sur la chute des corps. Mais il n’y était pas consigné qu’un jour, il serait considéré comme le fondateur de la mécanique moderne. * * * Une femme d’âge mûr ferme sa maison dans une obscurité presque totale. Elle a laissé à l’intérieur le bloc de jade ovoïde traversé par un épais fil de cuivre, tournant sur cet axe. Dans l’hémisphère nord, est gravé un petit point, Venezia, avec en dessous une signature malhabile : Galileo. Le petit garçon ne comprend pas encore les indignités de l’âme humaine. C’est parce qu’il est l’auteur de cette œuvre qu’ils sont chassés de la ville. Anna Elena Valdi lui a tant parlé de son père qu’il a l’impression de l’avoir connu ; et lorsqu’elle regarde son fils s’amuser d’un rien, elle ne regrette pas le passé. Les rouges-gorges passent dans le ciel, il en sera de même des condors. Un jour, des hommes lutteront pour l’unité de l’Italie, pour la liberté de penser, mais ce jour-là est encore loin. La lourde porte se referme sur son passé, la grosse clef en fer marque le signal d’un départ vers l’inconnu. 1 Et pourtant, elle tourne ! Derrière le masque 14 Venise, Turin, une femme fuit un passé doulou- reux. Elle va rejoindre une amie retirée à Briançon, la veuve d’un diplomate missionné pour faire taire les rumeurs. Quelle dérision ! Le col de Montgenèvre est fermé, d’abondantes chutes de neige l’obligent à faire un détour. Celui du Mont-Cenis est encore ouvert. Ce sera Modane, sa vallée, puis elle bifurquera. Peu lui importe maintenant. Elle ne voit que des apparences, des images qui succèdent à d’autres. Derrière elle, son fils s’est arrêté pour parler à une vieille femme qui répare une chaise. Anna s’approche, son regard n’arrive pas à se détacher de celui de la rempailleuse qui tend la main pour prendre la sienne. Elle a un bref sursaut : — Tu as connu un grand homme. N’essaie pas de le réhabiliter, tu as un enfant. Et je crains pour sa vie si tu ne m’écoutes pas… Anna Elena se détourne, les larmes aux yeux. La vieille murmure : — Eppur si muove… Anna se retourne : — Qu’avez-vous dit ? La vieille femme répond simplement : — Trouve vite un abri pour ton fils, la nuit tombe vite par ici !
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