Tout mon petit monde - Page 2 - test Phil BARON Tout mon petit monde Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-561-1 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Chapitre I Le 24 Mars Marion vient avec moi, finalement. Elle a réussi à me convaincre. Nous avons prévenu Dimitri. Il nous a donné toutes les instructions nécessaires. Nous sommes prêts. Nous partons ce soir. Elle n’a pourtant rien provoqué. Elle nous a juste accompagnés, par tendresse, par nécessité. Toutes ces horreurs, la mort de René, la mort de Jocelyne, ces millions de morts sont de mon fait. Sous ma responsabilité, en tout cas. Puisse cette excursion lui redonner le goût de vivre ou l’emporter sans douleur. Elle a tellement souffert ces derniers mois : je ne peux pas envisager de la priver de son suicide. Je regrette tant. Elle est encore si jeune. Chaque jour, quand nous retournons la terre pour y planter nos légumes, nous retrouvons des objets ayant 7 appartenu à ceux qui ont laissé la vie ici. Parfois des os, des lambeaux de cuir chevelu, des bouts de chair puante. Nous avons sous les yeux, dans les mains, scellés au fond de notre âme, collés à notre peau, sans cesse, les signes du carnage. Ceux-ci n’étaient qu’une vingtaine, une anecdote. Mais ils sont venus mourir ici, au bord de notre rivière, avec nos truites. Rien à voir avec les images du combo : on a tremblé pour nos vies, reniflé la pestilence, porté les morceaux de cadavres. On a recouvert de pierres René et Jocelyne, enveloppé de nos mains leurs corps brûlés, salé la terre de nos larmes. Croyez-vous qu’une jeune femme puisse se construire comme cela ? J’ai un jour suggéré qu’il pourrait exister autre chose, ailleurs. Pour le plaisir d’imaginer. Je n’éprouve même pas la perverse satisfaction d’avoir eu, peut-être, raison. Le spectacle a été trop horrible, trop humain. Ça m’a dégoûté, voilà tout. Je n’en peux plus. Je suis vieux. Mes bras sont désormais inutiles, incapables d’arracher un plan de tomates un peu vigoureux ou de porter une pierre pour réparer le mur. Je ne veux plus voir Marion m’accompagner : c’est trop triste, trop lourd. Je me débarrasserai avec ce voyage des derniers résidus de ma curiosité. J’entretiendrai jusqu’à la porte rouge cette ultime jubilation morbide. 8 Mourrai-je repu ? Disparaîtrai-je à jamais insatisfait ? J’espère découvrir ce qu’il y a là-bas… 9 Chapitre II Je m’appelle Isidore Rolland. Je suis né à Paris. Ma mère est morte une semaine après. C’est mon père qui nous a élevés, ma sœur Nathalie et moi. Il était directeur d’une agence de publicité et gagnait beaucoup d’argent. Assez pour ne jamais avoir à s’occuper directement de nous. Juste quelques très rares sorties et vacances luxueuses, loin de toute vie normale. En dehors de l’école privée, nous avons été éduqués par des nounous et des professeurs particuliers. Mon père les renvoyait toujours au bout de quelques mois, en ayant déniché ailleurs de plus compétents et plus coûteux. J’avais soif de tout connaître : ils m’ont beaucoup appris. Nathalie, de quatre ans mon aînée, chantait l’opéra. Un peu à la mémoire de ma mère qui avait enseigné le piano. Un peu comme moi : je devins guitariste. Elle n’était pas connue mais travaillait régulièrement. A dix-huit ans, elle rencontra Bernardo. Un maçon. Ils n’avaient rien à eux qu’un peu d’argent pour vivre, 10 les joies de leurs métiers et le plaisir de se retrouver. Ils ont été très heureux, je crois. Ils ont eu une fille, Mélanie. Puis ils sont morts ensemble dans un accident de voiture. Mélanie devenue institutrice a épousé René, un ingénieur agronome fraîchement diplômé d’origine languedocienne. Ils s’étaient rencontrés lors d’une fête étudiante à Paris. Avec l’argent de ses parents, Mélanie a acheté une terre et une petite maison à Saint-Benoît, près d’Alès, dans le Gard. Elle a obtenu sa mutation. René a monté sur la plaine de Mélanie une exploitation de tomates rares et délicieuses qu’il vendait sur les marchés. Pendant ce temps je buvais et je fumais. Je me baladais sur les routes d’Europe avec ma guitare, montant et démontant des dizaines de groupes, finissant les nuits sur les genoux, me réveillant au côté d’inconnues au fard dégoulinant. J’appris à parler l’anglais, l’espagnol, l’italien et le tchèque. Je connaissais dix bistrots enfumés – et bruyants dans chaque ville du continent. J’ai joué toutes sortes de musiques, rencontré une kyrielle d’artistes. Je n’ai rien bâti, rien achevé. Nulle part. Parfois je me réfugiais chez Mélanie et René. J’adorais cette région, au pied des Cévennes, pleine de gens honnêtes et d’odeurs saines. Je trouvais Mélanie un peu étriquée et rêche mais j’étais en admiration devant René. Ce type n’était que gentillesse, courage et succulence. Je l’aidais à la 11 cueillette des tomates qu’il effectuait seul d’ordinaire. Les reins cassés, les bras en feu et le corps meurtri, je me régénérais. Le soir, alors que Mélanie corrigeait les devoirs de ses élèves, nous refaisions le monde en fumant un joint devant un feu de cheminée. René tempêtait contre les directives qui encadraient sa profession. Il était adepte des petites exploitations, de la qualité des produits, du respect de la terre et du client. Il avait dû lutter contre les préjugés et les jalousies pour imposer ses tomates des Andes pointues et sucrées et ses Noires de Crimée glauques et charnues. Car René réussissait où personne n’aurait osé s’aventurer, avec des méthodes simples et révolutionnaires. C’était un as que l’on venait voir de loin pour s’informer et s’étonner. Il avait mis au point pour la culture hivernale un système de couche chaude qui protégeait ses tomates de la maladie et des insectes. L’été, les plants couraient à l’horizontale sur un paillis épais cultivé sur place qui lui évitait la corvée du tuteurage. Il irriguait son exploitation par capillarité : l’eau remontait de son puits à ses champs le long d’une tresse de fibre dont il était l’inventeur. Cela permettait un arrosage précis et régulier sans utiliser aucune source d’énergie extérieure. Je l’écoutais des heures entières détailler ses nouvelles inventions et imaginer l’avenir de son exploitation, rempli de couleurs et de saveurs nouvelles. 12 Chapitre III C’est René qui me révéla l’astrophysique. Un soir, il se mit à fouiller dans son sac alors que nous étions en train de bavarder devant la cheminée. – Tu as déjà lu ce genre de truc, Isidore ? Il me tendit un gros livre à la couverture bleue. – J’ai pensé que ça pourrait t’intéresser. – Qu’est-ce que c’est ? – De la cosmologie. C’est passionnant. J’hésitai un peu. Je ne voulais pas le froisser. – Pourquoi tu m’offres ça ? – Ça peut te plaire, je crois. Toi qui es si curieux de tout… – Pourquoi pas ? Je tournais l’ouvrage entre mes mains. J’aimais les livres neufs. Celui-ci sentait bon la colle et l’encre fraîche. En quatrième de couverture, une accroche en lettres orangées annonçait d’« Ultimes révélations sur l’histoire de l’univers ». Nous avions fumé et j’étais d’humeur franche. – Je pense quand même qu’on n’est pas obligé de tout découvrir, dis-je. Ça nous pourrit la vie. On ferait 13 bien de se concentrer un peu sur ce qui nous touche de près. – Tu crois que l’homme pourrait s’empêcher de chercher à comprendre ce qui l’entoure ? – Non, évidemment. – La recherche fondamentale est aussi essentielle à l’être humain que son désir de s’inventer des dieux. Cela procède de la même pulsion : notre imagination nous fait craindre l’inconnu. Alors nous l’imaginons, ou nous le découvrons. C’est presque la même chose. – Je ne suis pas sûr que l’invention du missile perforant ou des pesticides chimiques soit motivée par le désir de se rassurer devant l’inconnu. – C’est vrai : on pourrait réfléchir deux minutes avant de mettre tout et n’importe quoi sur le marché. Pourtant, on n’empêchera jamais un individu ou un groupe d’élaborer un système pour économiser sa peine ou augmenter ses ressources alimentaires. René se cala au fond du canapé. – Tiens, un exemple : la tresse que j’ai inventée pour irriguer mes tomates ! – Quel rapport ? – Sans une étude préalable des propriétés de la fibre, je n’en aurais jamais eu l’idée. – Tu n’aurais pas pu le faire toi-même ? – Il m’aurait juste fallu passer d’autres diplômes et y passer ma vie avec dix autres types. – Tu exagères ! – Pas du tout. Tu n’imagines pas la complexité des techniques. Tu crois que le fabricant de ta guitare a découvert lui-même tous les principes de sa construc- 14
Tout mon petit monde - Page 2
Tout mon petit monde - Page 3
wobook