Cahier d'Histoires - Page 1 - test José VERLEYEN Cahier d’histoires Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-676-2 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 C’était il y a trente ans. La boutique s’arc-boutait à un vieux chêne, au coin d’une ruelle menant au Sablon. Gamin, j’y étais entré par hasard, à la recherche d’anciennes pièces de monnaie et autres insignes et médailles. J’y suis retourné plusieurs dimanches, en remontant de la place du Jeu de Balle où j’avais mes habitudes. Le vieil homme qui tenait commerce s’était spécialisé en montres et pendulettes et, à chacune de mes visites, je le trouvais qui astiquait une horloge à balancier bien plus haute que moi. Il ne s’arrêtait pas pendant que je chinais. Adolescent, je l’ai perdu de vue, reléguant mes précieuses collections au second rang de mes préoccupations, la première consistant en une course effrénée vers des jupons affriolants. Et voilà qu’hier, de passage au Sablon, j’ai poussé la porte. – Je t’attendais, mon garçon. Tu viens pour l’horloge, n’est-ce pas ? – Je… 7 Il n’avait pas changé d’un iota. – Oui… – Tu en prendras bien soin, n’est ce pas ? Regarde. Il découvrit le cadran et je vis non pas douze mais treize chiffres. – Que… ? – J’ai mis quelques secondes de côté chaque jour. Les secondes volées. Celles qui sont importantes dans une vie. J’ai engrangé une heure, pour chaque jour, la treizième : c’est le chiffre 13 qui représente cette heure qui n’existe pas, mais dont la densité est telle qu’elle seule remplit une vie. Cette heure, je te l’offre. Mets y les moments que tu voudras. Ils seront tiens à tout jamais. J’ai suivi son conseil. 8 Le Petit bois Je ne sais qui des deux décida en premier de la rupture, attendue, partagée. Alors, ma fille, des projets ? Passant près de chez toi (chez nous dix minutes plus tôt), j’avais encore à traverser le petit bois. J’allai lentement, connaissant, pour l’avoir si souvent traversé avec toi, tous ses secrets. Il faisait nuit. J’y sentais davantage que je n’y voyais. J’y sentais ton souffle sur ma bouche, sur mon nez, tu aimais tant l’embrasser ! sur mes épaules, tu les caressais avec tant de ferveur ! De la rue de Fiennes à la Place Bara, il n’y a pas de bois, mais qu’importe ! Le Grand Meaulnes a-t-il vraiment été à la fête, son château et son aimée existaient-ils ? C’est l’histoire d’une rupture, d’un déchirement, d’un abandon, d’une perte. Je suis rentrée, dans un univers avec lequel je ne faisais plus corps, penaude, déconfite, ahurie et perplexe. 9 Tout respirait encore ton passage. Seule, sans le passé qui me hanterait encore ou les rêves d’un futur mélodieux. Dans un présent triste. Ce qui s’est passé ensuite ? D’abord, j’ai rangé le petit bois et ses senteurs. Puis, je t’ai rangé, toi. Ce fut plus dur. D’abord parce que tu étais partout : sur le tapis, dans le miroir, dans l’évier et dans mon corps. Je me suis sentie possédée comme jamais je ne l’avais été. J’ai tout lavé avec Dash, Ariel, la Vizirette, rien n’y fit : tu étais en moi. Un an plus tard, je t’ai appelé : j’étais vierge de toi. Depuis, je ne me souviens plus que nous nous soyons quittés. 10 Les petites gens Pour les petites gens Dont je suis maintenant Il n’existe ni loi, ni but, ni travail, ni estime Pour ces pauvres du cœur Il n’existe plus rien Hors la boisson, sempiternelle, latente, et l’inutile combat de faux titans qui vont tuer tout le monde et ne tiennent plus debout Il ne reste que le désarroi, le vide, pères de la sottise Les gènes qui s’altèrent, s’amenuisent, s’étiolent, se perdent La langue qui hésite, la bouche qui postillonne L’odeur du rance, de l’ail, de l’alcool, de l’urine Seule persiste l’envie de boire Ils sont là, au comptoir, saouls, les uns sur les autres En quête d’une rixe ou d’un mot dit de trop Et que tonne la langue, et c’est parti : roulez, jeunesse ! Glissez dans les dédales de l’imbécillité 11 N’écoutez plus, ne pensez plus, frappez, si vous osez Redites « Répétez », songez : « Tu disais quoi ? » Défaites sans arrêt le fil de ses méandres où vous errez sans fin Dites leur aujourd’hui votre oubli de demain Qu’en ressort-il ? Qu’attendez-vous ? De l’amour, fichtre Dieu, combien braves vous êtes ! Pour les petites gens Il n’y a que des histoires sans fin, des films inachevés, des scénarii mesquins, identiques, conformes Comme il sied aux petites gens… 12 Momo – Tu me raconteras une histoire, papa ? Oui, chérie, tout à l’heure. Dès que tu seras aux plumes. D’ordinaire, les histoires commencent par : « Il était une fois » mais je commencerai plutôt par « C’était hier… » ce qui rapproche l’histoire et la rend plus personnelle. – Alors, Papa ? Oui, cela vient, minute ! C’était hier et il pleuvinait. L’homme, au sortir de son bureau, avait oublié son parapluie. Trempé jusqu’aux os, il tempêtait. – C’est quoi, tempêter, papa ? Tempêter, c’est quand tu es fâchée, et que tu ne sais pas pourquoi. Généralement c’est quand tu es fâchée contre toi-même. Il était midi. Il se rendait au snack où il déjeune tous les jours. – Elle n’est pas drôle, ton histoire ! Attends. 13 Le Monsieur – je vais l’appeler Simon comme moi, c’est plus facile – s’assit et commanda le plat du jour. – Côte de porc, chicons braisés, pommes nature, dit la serveuse, le ton pincé. – C’est mauvais, les chicons ! – Oui. Je sais. Je continue. Une dame vint s’asseoir en face de Simon. Elle avait de longs cheveux blonds, des yeux d’un bleu limpide, deux petites boucles d’oreille dorées, la peau fraîche, les lèvres pulpeuses. Dans les vingt cinq ans. – Simon est tombé amoureux ? Pas tout de suite. Il n’osait pas la regarder, il avait peur de rougir. – C’était un vieux monsieur ? – Dans les trente-cinq ans. – Comme toi, alors ? – Oui. La dame commanda un thé citron et le dévisagea. – Monsieur, dit-elle, confuse, voulez-vous, s’il vous plaît, me regarder en face ? Et Simon la regarda. Et, tu sais, Momo, quelque chose se mit à vibrer en lui, au-delà des yeux, là, dans sa poitrine. – C’est comme quand je vois Eddy, le matin, Papa. J’ai comme un pincement, là. Puis cela me picote de partout. Puis… – Tu me laisses continuer, Momo ? Après une éternité, la conversation s’engagea, l’un ne pouvant quitter l’autre des yeux. 14
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