Le cercle d'agréables compagnies - Page 1 - Nick Gardel Le Cercle d’Agréables Compagnies Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 - Fax : 01 41 62 14 50 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-427-6 Dépôt légal : juillet 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Prologue Puisqu’il faut bien commencer quelque part, il pourrait s’agir ici d’une de ces créatures qui a réussi ce que les alchimistes ont cherché pendant des millénaires dans des caves obscures, des laboratoires humides et surtout à l’ombre du premier bûcher qui passe. C’est-à dire réaliser un moyen de se la couler douce sans dépenser plus d’énergie qu’il n’en faut à leurs cellules pour transformer le glucose en dioxyde de carbone. Et encore, dans des proportions raisonnables et en suivant un programme mûrement réfléchi : dormir, manger, avoir parfois une activité sexuelle et hurler son contentement à la ronde. Les plus habiles d’entre vous auront compris qu’une seule espèce parmi l’inventaire établi par Noé qui se démena comme un petit fou pour sauver des choses aussi inutiles que la vipère du Gabon et le cochon d’Inde ; une seule espèce donc peut prétendre à la palme de l’oisiveté la plus improductive : le chat domestique. Le chat en question ici est parfaitement blanc, ce qui, selon les dernières études en cours dans le monde très sérieux des félidés, lui confère statistiquement par la présence du gène W (pour white, la génétique étant 9 un jouet d’anglophone ou de gens qui veulent le faire croire) la possibilité d’être sourd à quatre-vingts pour cent. De plus, ses yeux sont vairons ce qui permet aux statistiques de s’amuser encore une fois avec sa personne en lui donnant une chance sur deux d’être démuni de tout sens auditif, pour parler comme dans un livre. Et n’allez pas réclamer que la couleur des yeux ou du pelage n’a pas de rapport avec l’audition, nous sommes sur le terrain de jeu de Crick et Watson où tout est prévisible, mais rien n’est logique. Si vous voulez mettre ces affirmations en doute, vérifiez par vous-même, gens de peu de foi ! En recoupant les deux données, le calcul était facile à réaliser : ce chat n’avait plus que dix chances sur cent d’entendre le moindre son. Il décida de ne pas lutter avec aussi peu de cartes dans les mains. Il décida d’ailleurs qu’il n’avait pas de main, que ce problème ne le concernait en rien, qu’il ne connaissait rien aux statistiques et que surtout, étant sourd de naissance, il ne pouvait ne serait-ce qu’appréhender ce que pourrait bien être un son. N’ayant même pas pris la peine de se choisir un nom, il avait laissé ce soin à la famille monoparentale sans enfant, soit un individu seul de sexe féminin, qu’il parasitait. La jeune femme, qui rougirait quelque peu à la découverte de l’utilisation de l’adjectif « jeune » pour la qualifier, n’avait rien trouvé de mieux comme patronyme que le très canin « Gromit ». En hommage à une série animée hilarante. Il peut sembler un peu étrange, voire cavalier, de nommer un félin comme un chien, est-il célèbre. Mais le félidé en question n’en prenait pas ombrage, ayant pris le parti de ne pas répondre quand sa maîtresse autoproclamée l’appelait par ces deux 10 syllabes. Rappelons qu’il est sourd et que donc il n’aurait répondu à aucun nom, qu’il fût canin, scandinave ou même irlandais. Il n’aurait pas plus bougé la moindre vibrisse au son d’un cor de chasse ou au récital d’une chorale de joueurs de rugby. Cet état de fait ne dispensait en aucune manière la jeune femme suscitée de lui parler à tout bout de champ. On pourrait effectivement émettre de sérieux doutes sur la santé mentale d’une personne parlant à un chat, sourd qui plus est, mais l’habitude aidant et surtout le manque de rapport avec notre propos, feront que ce point de détail sera passé sous silence. – Veux-tu bien te pousser de mon sac, gros fainéant ! dit-elle à l’intéressé. Je suis déjà en retard et tu vas encore mettre des poils partout. L’essentiel est dit. Le long monologue sur le fastidieux du nettoyage, la surabondance de la pilosité blanche et volatile du félin, l’urgence de l’horaire et toutes les autres considérations sur les avantages comparés de la vie de chat et de celle d’une employée de banque dramatiquement seule, vous sera pudiquement épargné. L’indispensable début est posé : Gromit, un chat blanc perd ses poils et vient de passer une partie de la nuit sur le sac à main en velours de sa maîtresse. Le sac est donc couvert de filaments blancs qu’un brossage pourtant énergique ne pourra pas faire disparaître complètement. Il y a sans doute des millions de façon de commencer une histoire. En voici une. * * * 11 La propriétaire de Gromit se nommait Carole et était effectivement seule malgré ses 38 ans. Elle considérait cet état de fait comme une malédiction. Il est évidemment plus facile de croire à une destinée surnaturelle et maléfique que de jauger sa propre incompétence à attirer ou à garder un quelconque porteur de chromosomes XY dans sa vie. Dans son cas, et que cela ne serve pas de référence pour toutes les délaissées de la terre, c’était effectivement vrai. Carole était bien la quatorzième réincarnation d’une courtisane perse maudite par un sultan ivre de colère et d’un de ces vins du désert qui vous fauche à peine la deuxième jarre vidée. Il faudrait encore huit vies de supplices célibataires à l’âme de Carole pour rencontrer la béatitude et se trouver liée pour l’éternité dans le grand cosmos à la figure spectrale d’un homme au karma adéquat, pour l’instant réchappeur dans l’usine Firestone de New Delhi. Malgré le bizarre incident du chat pendant la matinée, Carole arriva à l’heure dans la succursale de sa banque. Elle trouva sans peine une place sur le parking réservé au personnel qui n’était pas encombré, pour une fois, par les véhicules de toutes les personnes parfaitement étrangères à la banque qui avaient à faire des courses dans le quartier. Il gelait à pierre fendre, mais Carole était passée maîtresse dans l’art du patinage sur trottoir et de celui, plus subtil, d’évitement de ceux qui n’avaient pas sa maîtrise. Rarement un début octobre n’était descendu aussi bas dans le mercure, à tel point que la chaudière de la banque était déjà en panne, désorganisant complètement le service de maintenance qui n’avait ainsi pas moins de deux techniciens libres. Pris au dépourvu, aucun d’eux ne 12 trouva d’excuse valable pour différer la réparation et une intervention fut décidée dans le délai impensable de quinze jours ouvrés, si le temps continuait sur cette lancée. Les suites de cette réparation eurent comme conséquence que la température au sein des bureaux dépassa bientôt les trente-deux degrés Celsius, sans moyen de l’abaisser. Ainsi les employés de la banque se résignèrent à sortir du haut des armoires les ventilateurs achetés l’année précédente pour pallier les défaillances du système de refroidissement des bureaux. C’est d’ailleurs ainsi que la panne avait été détectée cette année. Une stagiaire désorientée par le froid avait, sans autorisation, tourné le thermostat pour le mettre en zone rouge. Cela s’était soldé par un crachotement inquiétant dans la gaine de ventilation, une odeur d’animal mort persistante et pour finir le clignotement au rouge dudit thermostat. Tout cela conduisant le chef de service à enclencher une procédure qu’il n’utilisait habituellement pas avant le mois de janvier, ce qui le rendit perplexe sur les aptitudes de la stagiaire à intégrer le sérieux et la rigueur indispensables du monde de la banque. Quoi qu’il en soit, les bureaux de cette petite succursale s’étaient transformés en banc d’essai de soufflerie aéronautique, les pales des différents ventilateurs rivalisant pour se renvoyer l’air tiédasse et stagnant. Il n’est pas impossible que certains parmi vous voient poindre dans leur horizon mental des questions récurrentes amenant à s’interroger sur le bien-fondé des explications climatiques précédentes. Pourtant il convient de garder la foi, nous avons affaire ici au second maillon de la réaction en chaîne qui nous 13 amènera à rencontrer le personnage principal de cette histoire. Cette réaction en chaîne, bien qu’anecdotique et pas vraiment indispensable, passe immanquablement par le sac de Carole, les poils de Gromit et les ventilateurs de la succursale d’une banque de province. Ce n’est que leur combinaison et la compréhension de celle-ci qui pourront vous amener à entrevoir l’étendue de la complexité de la création dans son ensemble. Le caractère entier de ce que certains appelleraient « coïncidence » alors qu’il n’y a là que régularité métronomique dans l’agencement du temps, de l’espace et d’autres choses encore au programme de Terminale scientifique. Là où certains vous parleraient abruptement d’une panne d’ordinateur dans une banque jusqu’ici anonyme entraînant l’annulation intempestive d’un virement issu d’une banque luxembourgeoise, et par cascade le blocage temporaire du compte de M. Richard Martin, héros de cette histoire. En clair, là où certains mettraient trois lignes, vous découvrez (proche de l’ébahissement) l’intégralité des tenants et des aboutissants de ce début d’aventure. Désormais, vous savez que c’est une quantité non négligeable de poils de chat, soulevés par un courant d’air produit par un ventilateur, qui se sont engouffrés dans l’unité centrale de l’ordinateur de la banque en question. Vous savez que ces mêmes poils ont ainsi bloqué le système de dissipation de chaleur de l’alimentation de ladite unité centrale. Vous savez désormais pourquoi cette alimentation surchauffa et brûla. Vous savez pourquoi par réaction en chaîne toutes les opérations de la journée furent perdues dans les tréfonds d’un réseau informatique aussi insondable que les justifications 14 d’un avocat d’affaires. Vous savez le nom du chat, le prénom de sa maîtresse. Vous savez tout. Vous êtes heureux. 15 Chapitre 1 Parfois dans l’existence, vous entrez en phase avec l’univers. L’espace d’un court instant, vous vous sentez connecté avec l’immensité de la création dans son ensemble. C’est généralement dans cet instant de grâce, dans cette fraction d’absolue conscience, que vous avez la certitude que les emmerdements vont commencer. Je me prénomme Richard, et un employé de l’état civil zélé, pour peu qu’il existât et de ce fait ne fut pas immédiatement rétrogradé pour mauvais esprit. Cet employé pourrait donc, en cherchant pas mal de temps, retrouver un patronyme se rapportant à mon existence. En fait il trouverait le nom de Martin, ce qui, en France, ne peut être qu’un nom d’emprunt. Il y a en effet, une telle quantité de Martin qu’aucun autre nom ne paraît plus suspect. Même Dupont n’est plus employé sur les registres des hôtels louant des chambres entre cinq et sept. Dupont est caricatural, risible. Martin a ce petit plus qui fait hésiter, qui fait s’interroger sur la véracité de l’affirmation. Décidément ce monsieur ventru qui réclame la 17
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