Passage inaugural - Page 1 - Christian Reynaud Monteil Passage inaugural Une rencontre avec Maurice Bellet Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2464-8 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Il n’y a pas d’homme condamné. Maurice Bellet Le cri n’a plus de sens dans ce monde. On ne peut crier qu’à l’intérieur de soi-même. Svetlana Alexievitch 13 Ce que j’ai tenté d’esquisser ici est récit intérieur d’une rencontre qui fut déterminante dans ma vie. Le caractère exceptionnel de cette rencontre tient à la personnalité exceptionnelle de Maurice Bellet. Mais ce qui la rend précieuse entre toutes, c’est qu’elle est de ces rencontres dont on repart enrichi de soi-même, « peut-être aussi plus incertain, plus vulnérable, plus fragile, plus brisé, plein d’espérances qui n’ont pas encore de nom », comme dit Nietzsche. C’est pourquoi le lecteur ne trouvera pas ici un témoignage fidèle de la pensée de Maurice Bellet, pensée d’ailleurs sans cesse en mouvement, et dont la fine pointe paraît insaisissable – je n’en aurais ni la dignité ni la compétence – mais peut-être le témoignage sincère d’un homme traversé lui-même par la parole étrange, déconcertante et agissante dont Maurice Bellet est ensemble comme l’instrument et l’interprète. C’est là le sens véritable, à mes yeux, contenu dans le mot rencontre, qui en trace les limites et en ouvre les possibilités. Je tremble à l’idée d’associer le nom de Maurice Bellet à cet écrit incertain, vulnérable, fragile, parfois brisé. Mais je crois que celui-ci est opportun – à son humble place – en ces temps où l’affirmation de la force la plus brutale s’associe à la revendication du Bien, voire du 15 Christ, et cherche sa légitimité dans une morale pervertie. S’il pouvait faire seulement sentir la bonté qui est au fond de la parole de Maurice Bellet, ce bref écrit aurait atteint son but. Je remercie Maurice Bellet pour l’encouragement et la bienveillance qu’il a manifestés à mon égard, malgré toutes les difficultés que soulève ici le problème du rapport entre le Je et sa parole. Je remercie aussi ma compagne Valérie pour sa confiance : tout ce que j’ai pu tenter dans les pages qui suivent, profondément est tourné vers elle. 16 1 « Est-il possible d’aimer Dieu et un être en particulier ? » Extrait d’un carnet intime, 1981 « Ma mélancolie a fait que, pendant des années, je n’ai pas pu me dire “toi” à moi-même. Entre la mélancolie et ce “toi” résidait tout un monde de fantaisie. » Kierkegaard, cité par Pierre Hadot (La Figure de Socrate). A vingt ans, il m’était impossible de l’aimer, Lui, et d’aimer humainement. Tout pour Lui. Pour Lui, un amour inhumain. J’entrai dans une longue nuit. Dépression. Un jour, je sentis me frôler l’aile de la folie : c’était à Annecy, un hiver. Déchirure soudaine de mon être, horrible dédoublement. Coupé en deux. Il n’y a plus où aller. Il n’y a plus de lieu où vivre. A la fourche, deux chemins impossibles. L’impasse. Et le sentiment d’un isolement complet. 19 Un rêve. Il m’est impossible d’en faire sentir l’unicité, l’intensité, la clarté, l’indescriptible profondeur. Il n’éblouit pas : son mystère est insondable, sa lumière investit mon être dans sa totalité. Un paysage de collines. Par-dessus tout, un ciel, une lumière d’une pureté inouïe, une transparence vibrante et apaisée, une clarté qui remplit tout l’espace du rêve. Deux oiseaux marchent côte à côte sur un chemin. Ils traversent un village désolé, ses maisons désertes. L’un d’eux guide son compagnon aveugle à l’aide d’une petite branche qu’ils tiennent dans leur bec. Etais-je vraiment seul à Annecy ? Ce songe – vision du rêve –, plus tard, dira autre chose. Un autre rêve, peu de temps après, comme l’ombre du premier : Je suis assis en face d’un homme qui m’apprend qu’on va me licencier. La condamnation tombe comme un couperet. Le jugement qu’on prononce sur moi me déborde pourtant de toute part, me dépasse infiniment. C’est moi, dans mon être profond, qui suis jugé. C’est qui je suis qui est condamné. Mais la sentence me rattache en réalité à la condition humaine toute entière, à mon humanité profonde. Terreur. Abîme de terreur. « Lumière de la mort ». Dès mon réveil, je sais que mon couple est menacé. Peut-être déjà détruit. La séparation viendra bientôt. Avec celle qui me donna un fils, je crus pouvoir construire un foyer, trouver un lieu où vivre. En réalité, ce fut une fuite. Enfin chez moi !… Mais pas chez nous : elle et moi, nous n’habitâmes jamais ce 20
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