Gambetta-limonade - Page 1 - test Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-8121-0224-0 Dépôt légal : Mai 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Je tiens à remercier sincèrement pour leurs conseils et leur soutien, Bernard Pivot, Manuel Sengariz, Jean-Yves Viollier, ainsi que mon éditeur pour la confiance qu’il me témoigne. 5 « L’homme qui voit à 50 ans le monde comme il le voyait à 20 a gaspillé 30 ans de sa vie. » Mohammed Ali 6 Des vieux du village, sortis depuis quelques minutes du restaurant de l’hôtel, regroupés devant le bar tabac Au grand Léon attendaient maintenant que le temps passe, en discutant peut être de l’enterrement du matin, dandinant sur leurs jambes courtes et arquées, sorte de culbutos en costards de croque-morts, trognes rouges et grenues surmontées d’un béret ou d’une casquette sombre. De chaque côté, les Alpes, verdâtres en bas, ternes et pelées sur les sommets, faisaient une haie d’honneur à ces barbons alcooliques au QI d’un protozoaire. Je revenais de la pharmacie lorsque le roadster pourpre a brisé l’étendue plate et grise de la place, ralentissant devant Le Méridional avant d’aller se garer sous le grand tilleul, entre les vieux, bouilles tournées vers la fabuleuse bagnole, et moi. J’ai entendu le moteur s’éteindre, la portière claquer puis je l’ai regardé s’avancer, aussi indifférent que désinvolte, un grand gaillard d’un roux sombre et flamboyant, épaisse chevelure en torsades retenue par un caoutchouc noir, les mains dans les poches de son pantalon beige, une saharienne défraîchie sur le dos, qui, après avoir jeté un coup d’œil sur la grappe d’ancêtres, me demanda si je connaissais la Rue du Docteur Chabot, une petite rue qui doit partir de quelque part par là. Je lui indiquai la ruelle longeant l’hôtel, un peu plus loin sur 7 sa droite. En me montrant du regard la terrasse du Bar des Chasseurs, il me proposa de boire un verre et j’acceptai. Une maison sur quatre niveaux, façade rappelant un coucou suisse, crépi crème et bois foncé, balcons fleuris et rideaux de cotonnade, sur fond de montagne traditionnelle, triangulaire et biseautée. La terrasse vide, les parasols fermés, une ardoise suspendue à la porte-fenêtre sur laquelle était écrit « repas à toute heure », puis en dessous « fermé le mercredi » faisaient davantage penser à une fin d’été qu’à son commencement. Sous une table rectangulaire, attaché par une corde à un crochet fixé dans le mur, le beagle du propriétaire nous regarda nous asseoir à une petite table ronde, dans l’ombre du store en partie déroulé. Nous restâmes silencieux plusieurs secondes, lui observant la place du village, bien calé dans le fauteuil, jambes allongées sous la chaise en face, les yeux plissés à cause du soleil, un sourire à peine perceptible au coin des lèvres ; moi, essayant de me tenir droite, admirant sa magnifique automobile immatriculée dans les Pyrénées Atlantiques. – « C’est toujours aussi morne, ici ? Toujours aussi paisible, inanimé, ce bled… ou c’est parce que la sieste n’est pas finie qu’on ne voit personne ? » J’avais reconnu derrière sa voix agréable et profonde, teintée d’une ironie salutaire, un léger accent du sud ouest, si dépaysant dans cette trop souvent compromise et inextricable PACA. – « Tant que les vacanciers ne seront pas arrivés, Saint Firmin et tout le Valgo seront aussi désertés qu’en ce moment… l’hiver, c’est pire… pas un chat dans les rues, des nuits qui durent parfois jusqu’au milieu de la journée, de la neige partout sur les sommets, des congères sur le bord des routes… » 8 – « J’imagine à quoi peut ressembler une vallée rurale… celle-ci n’est guère plus large qu’un canyon, très encaissée, en cul de sac ? Mais je ne pensais pas que ce serait à ce point sauvage et âpre… » – « Si, pire encore. Objectivement pire. Tu constateras rapidement que la mentalité des habitants sortis tout droit du paléolithique est en tous points le reflet de ce paysage caduc et austère. Le Valgo tout en hauteur, tout en à-pics… des bouts de roches dénudées et friables te tombent sur le coin de la gueule, arbres malingres, moutons pouilleux, randonneurs cramoisis et suants qui escaladent ces pentes, sous un cagnard à cuire le moindre souffle, des cailloux pointus qui roulent sous leurs godasses, des ravines, des herbes dures et rases dépouillées de fleurs… lorsqu’ils arrivent en haut, essoufflés, le cœur qui tape pour dire je veux sortir, ils se tiennent les reins, s’appuient sur les genoux, reprenant leur respiration qu’ils vont chercher au fond des tripes puis, après quelques minutes d’extase et de repos devant cet horizon ouvert sur le ciel, ils redescendent, violacés, abrutis de fatigue, des cloques aux pieds, les orteils emboutis à l’avant de leurs groles… les autochtones, eux, vont de bistrot en bistrot, d’un bout à l’autre de la vallée d’un bout à l’autre de l’année… » Il m’observa, amusé, l’air de s’en foutre un peu ou de ne pas s’inquiéter de mes propos, puis ajouta dans un demi-sourire plus espiègle que moqueur. – « Malgré tout, certaines balades doivent être agréables et même assez belles, non ? Arriver sur un lac de montagne, conquérir un sommet, voir, à perte de vue, des cimes comme des vagues de pierre à tes pieds, c’est quand même un bon trip… » 9 Je jetai un bref regard sur le tilleul – espace vert à lui tout seul – en me demandant depuis combien d’années Saint Firmin était devenu ce que je voyais là, un village sans attrait, sans originalité, maussade ? Mais, peut être, qu’en définitive, il avait toujours ressemblé à cela, que je n’avais simplement pas été assez perspicace et lucide pour m’en rendre compte avant d’y vivre. – « L’été, quand les touristes reviennent et s’émerveillent de la moindre marmotte ou du plus petit buisson de myrtilles, cette vallée reprend un semblant de vie. Il y a les fêtes de village, les bals, de rares concerts, des conférences sur la faune et la flore dans le Parc des Écrins, l’alpinisme… ce genre de choses, mais ce regain de vigueur ne dure pas. En quelques mois, je suis devenue complètement réfractaire à ce coin que je connaissais pourtant depuis mon enfance. Quand nous sommes arrivés, mon mari, mes enfants et moi, il y a deux ans, je pensais que c’était une bonne idée de venir vivre ici mais la greffe n’a pas pris et, pour une fois, c’est le greffon qui a rejeté l’hôte. » – « Je suppose qu’il faut être né ici et y avoir passé son enfance pour avoir envie… pour supporter d’y vivre quand on est devenu adulte… si on ne connaît rien d’autre ou si l’on estime qu’ailleurs c’est pire, on doit trouver le coin agréable… à première vue, je dirais non, mais des endroits comme celui-ci, il en existe un partout dans le monde, et j’en ai connu des plus tristouilles, des plus désolés, des plus perdus au milieu de nulle part… » – « Ça mériterait un guide… le guide des endroits les pires et, en plus, les gens sont tellement cons, je suis sûre que ça marcherait ! » 10 – « Bien sûr que ça marcherait… c’est notre petit côté charognard et curieux. » Il sourit rapidement, avant de poursuivre : « Je ne suis pas venu ici pour des vacances, mais pour faire des recherches… un peu particulières. » Il n’ajouta rien, il ne semblait ni inquiet ni ennuyé ; je percevais pourtant à sa façon de plisser les yeux, de contracter sa mâchoire, une certaine tension, mais pas suffisante pour le contrarier. Il observait ce qui l’entourait, le visage à peine levé, fronçant parfois les sourcils. Je n’allais pas lui demander la raison de sa visite, pas encore. – « Pourquoi es-tu venue vivre dans les Alpes ? » – « Je n’ai pas envie d’en parler. » Qu’aurais-je pu lui dire de toute façon ? Que nous habitions un appartement trop petit dans un quartier résidentiel d’une banlieue chic de Paris où une famille comme la nôtre, recomposée, bruyante, excentrique formait une tâche opaque et visqueuse sur les petites vies bien rangées, bien alignées de tous ces propriétaires ou aspirants proprios qui ne briguaient qu’à un confort très usuel qu’ils espéraient – secrètement – très tendance. La vie rêvée à la montagne était devenue un cauchemar épais. Paris me manquait tout le temps ; j’aimais sa pollution, son activité, le stress de ses habitants, la violence latente autant que j’aimais le jardin des Plantes et ses alentours, le Vert Galant et la rive gauche, le quartier des Halles où j’avais traîné jadis, fréquentant les hordes de skins et de punks, la fontaine Stravinsky et le Luco. Lui dire simplement que je n’avais pas envie d’en parler était une manière assez maladroite de lui livrer que c’était douloureux. Mais il ne fit aucune remarque, n’ajouta rien, esquissa de nouveau un improbable (et délicieux ?) sourire. 11 – « J’imagine que tu penses qu’il faudrait venir ici simplement pour faire des randonnées, du kayak, peut être un peu de spéléo, se reposer, et ne pas trop se mélanger aux natifs ? Faire comme s’ils n’existaient pas ?! » – « Même ceux qui ont un peu voyagé, vécu ailleurs, descendent aux Oursinades de Marseille ou au festival d’Avignon sont largués ; ils vivent dans une sorte de bulle pleine de certitudes et de souvenirs qui les condamne à refaire ce que faisaient leurs parents sans se poser trop de questions, à aimer ce patelin, cette vallée comme si c’était autre chose qu’un lieu de désolation et d’ennui… c’est pour cela qu’ils picolent autant et sont toujours ensemble à se protéger et à se dynamiser, sinon ils s’effaceraient de la surface du globe sans que quiconque ne se souvienne d’eux… Quant aux vieux, qui sont toujours restés ici, c’est encore pire. Le monde se réduit aux commérages de bistrot, au journal de TF1 ou de FR3 et aux potins, résultats sportifs et rubriques matrimoniales et nécrologiques du Daubé… Ils savent ce que je pense d’eux, de la vie ici, de leur vallée. La plupart me considère comme une émigrée qui ne s’est pas intégrée à leurs coutumes obscures, qui refuse d’accepter leurs discours sexistes, xénophobes, partisans. Pas besoin d’être Arabe ou Noir pour être considéré comme un crouille ou un nègre… Mon mari, Serge, te dirait que si nous n’étions pas tous les deux un peu originaires du Valgo, nous aurions été depuis bien longtemps pendus au tilleul que tu vois là ! » – « Pendus ? » – « Haut et court ! La très vieille dame enterrée ce matin, par exemple, ne sortait quasiment plus de chez elle parce qu’elle était incapable de supporter la 12 méchanceté de ses voisins ou la bêtise des commerçants du village. Un de ses neveux venait régulièrement la voir, la ravitaillait, l’aidait à faire son ménage, lui achetait la laine pour ses tricots… ce genre de choses. Il a assisté à l’enterrement mais n’est pas resté pour le déjeuner, lui non plus ne voulait pas se retrouver avec les gens du coin. » – « Mais tu ne comptes pas partir d’ici ? Je veux dire, si c’est à ce point douloureux… peut être pas douloureux mais pénible, et si les autochtones restent englués dans leurs habitudes et ne tolèrent aucun nouvel arrivant susceptible de leur remettre un peu les idées à l’endroit, il ne faut pas rester. Quand on est face à l’immobilisme et que c’est sans appel, inutile de chercher à changer les choses, il faut juste foutre le camp et laisser les gens croupir dans leur connerie. » – « Nous déménagerons le 26 août pour une région plus clémente et plus ouverte sur le monde. » – « Le Pays Basque ? » – « Non, la Bretagne ! » – « Tu risques d’être confrontée à la morale des culs bénis. La Bretagne reste un bastion chrétien, n’oublie pas qu’ils cherchent encore leur Saint Graal, et que cette traque aussi éperdue que perdue les rend plutôt conformistes, hermétiques… même s’ils aiment consulter des rebouteux, magnétiseurs… qui ne pratiquent rien d’autre que la médecine empirique, ils restent très tournés vers le Pape, prient davantage les saints catholiques que ces anciennes idoles survivantes de leur passé celte – païen –, font des quantités de marmots et vivent en milieu clos… Les Bretons sont accueillants jusqu’à l’entrée de leur maison, après c’est une autre paire de manches ! Je dis ça mais en même 13
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