L'amer Jasmin de Fès - Page 1 - 3 L’amer Jasmin de Fès 5 Ahmed Hanifi L’amer Jasmin de Fès Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 6 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-3533-5441-2 Dépôt légal : Août 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 9 Aujourd’hui je suis un homme heureux. J’ai décidé d’entamer ce matin 24 septembre ce journal personnel. Je donnerai dans un instant les raisons qui m’y ont amené. Auparavant il me faut donner un certain nombre d’informations. J’habite dans la ville d’Orgon et travaille à Cavaillon, deux bleds perdus et tranquilles de ce sud de la France tant chanté. J’exerce comme formateur dans un centre de formation alternée. Son nom est « Sud Formation ». De nombreuses formations y sont dispensées, qu’elles soient qualifiantes ou non. Des actions d’accompagnement à l’emploi sont aussi proposées. Quant à la formation que personnellement je prodigue et dont je suis le référent, elle a pour objectif général la transmission aux stagiaires des savoirs de base en français. Son intitulé officiel est « Formation linguistique de base, FLB. » Elle dure environ trente sept semaines : une trentaine en centre de formation, le reste en entreprise. Certains stagiaires viennent de pays d’Europe, d’Asie ou d’Afrique. D’autres sont nés en France, y ont grandi. Nombreux sont originaires du Maghreb, venus depuis peu rejoindre leurs parents dans le cadre du regroupement familial. La plupart des parents Maghrébins (les pères) sont employés dans l’agriculture. Tous les stagiaires sont âgés de moins de vingt six ans. Ils résident à Orgon, à Cavaillon ou dans les villages environnants. On les nomme bénéficiaires, apprenants, élèves, stagiaires… peu importe. L’usage au centre nous les fait désigner par le terme de stagiaires. Le matin, de ma voiture, il m’arrive d’en apercevoir quelques-uns se dirigeant vers l’arrêt de bus ou vers la gare ferroviaire. Orgon et Cavaillon sont des villes très anciennes. On les trouve citées dans des documents du douzième siècle pour Orgon et du quatrième pour l’ancienne Cabellion. Cavaillon est une petite ville d’à peine 25. 000 habitants, « opulente, elle s’étale dans la vallée de la Durance » à deux doigts du Parc naturel régional du Luberon. Ancienne ville de calcaire, de soie et d’église, Cavaillon fut impliquée dans la croisade des Albigeois (en l’an 1208). Aujourd’hui la ville s’est embourgeoisée. Elle vit dans la paix et demeure le premier marché fruitier et maraîcher de France. Quant à Orgon c’est plus une bourgade qu’une ville. Elle s’est développée autour 10 de son château. Elle est la patrie du poète Antoine Pomme. Ses prétentions à devenir la capitale mondiale du carbonate de chaux sont tenaces. Ses trois mille habitants, pièces rapportées comprises, en sont assez fiers. Orgon et Cavaillon comme nombre d’autres villes et villages de la région distillent depuis la nuit des temps nonchalance et poésie. Ces gros villages somnolent trois saisons, stridulent, chantent et dansent le reste du temps. Marseille la capitale régionale se situe à une heure de route. Je suis donc formateur dans un centre de formation alternée à Cavaillon dont le nom est « Sud Formation ». Je suis le référent d’une action qui s’intitule « Formation linguistique de base » et qui dure environ neuf mois. Maintenant j’en viens à ce journal. D’emblée il me faut préciser qu’il n’est pas dans mes habitudes de noter mes faits, mes gestes. Tenir un journal intime pour appeler à l’aide ou pour laisser une preuve de mon passage sur cette terre est si loin de moi. Cela ne me ressemble pas. Comme chaque formateur je dispose d’un agenda dans lequel je porte toutes sortes d’informations concernant mon travail : le contenu de la formation, les préoccupations des stagiaires, les comptes-rendus de réunions, les critiques… enfin toutes informations que je considère utiles à mon travail. Mais cet agenda est insuffisant. Il ne peut contenir à la fois ces informations-là qui relèvent d’un quotidien professionnel très ordinaire et des états d’âme et des sentiments le plus souvent violents que j’éprouve depuis quelques jours et qui m’acculent dans des limites que je n’ai jamais auparavant effleurées. Pour être plus juste il me faut dire « presque jamais effleurées ». Car ces sentiments violents que je ressens aujourd’hui, je les ai connus lorsque j’ai rencontré ma compagne (j’y reviendrai). Ils ont traversé une partie de ma vie. Mais la première fois, la fois où je les ai découverts, c’était au sortir de l’adolescence. Ce fut un tremblement de corps, un choc. A l’aube de mes dix-sept ans je fus immergé dans une situation jamais connue auparavant. Elle a duré près de trois années durant lesquelles j’ai vécu dans un monde nouveau, noyé dans des sentiments que je trouvais étranges alors. Je baignais dans de la ouate, dans une sorte de bien-être candide. Le bonheur. Les responsables s’appelaient Linda et Louisa. Deux sœurs jumelles. Elles étaient brunes et fines, le sourire toujours au rendez-vous. Bien faites et bien attentionnées. C’étaient les filles du meilleur boulanger du quartier. Elles le remplaçaient dès qu’elles pouvaient. C’était à Gambetta, notre Eden, un quartier populaire qui se situe à l’est d’Oran. Très dévoué, je me portais souvent volontaire pour acheter le pain pour mes parents, parfois même pour les voisins ou les amis. Sur le chemin j’étais toujours animé du secret espoir de croiser l’une ou l’autre. J’étais amoureux éperdu des deux. Je baignais dans du coton, dans un bien-être naïf. Elles s’appelaient Linda et Louisa. Elles souriaient 11 souvent. Toujours attentives. J’avais dix-sept ans et elles quinze. La situation ne prêtait pas à rire malgré les confusions et les quiproquos inévitables et compréhensibles qu’elle engendrait de temps à autres. Les deux sœurs ont paralysé mon cœur des années durant. L’état dans lequel je me trouve aujourd’hui est très proche de ma condition durant cette adolescence finissante, la candeur en moins. Jamais depuis cette époque-là je n’ai éprouvé de telles émotions. Jusqu’à récemment (quant à ma compagne j’y reviendrai). Les eaux ont coulé sous les ponts du traître temps déléguant à la mémoire la charge du tri. Aujourd’hui je suis plus proche de l’aube du crépuscule hivernal et ce qui m’arrive est aussi intense que mes amours printanières. Je reviens à l’agenda professionnel pour dire qu’il est insuffisant. Il ne peut contenir à la fois les préoccupations des stagiaires, les comptes-rendus de réunions, enfin toutes sortes d’informations concernant mon quotidien professionnel très ordinaire et les sentiments que j’éprouve. Je ne peux y porter ce que j’ai besoin d’écrire à propos de cette tension interne, de ce mouvement, de cette force qui m’est tombée dessus, de cette lame de fond, de cette déferlante arrivée de je ne sais où sans m’avertir. Dieu m’est témoin, je me suis rangé depuis quelques années déjà . Et là , cette vague belle comme une Hawaïenne, forte comme le Kilauea et haute comme une cordillère andine, source de jouissances et de drames intimes, est, chaque jour qui passe, plus ensorcelante, plus magique et plus irrésistible. Elle m’aspire tel un fétu de paille charrié par un canal en furie. Car enfin, je suis bien emporté par un tsunami dont j’ignore tout. Alors voilà , je continuerai à tenir un agenda pour le travail et dans ce cahier à spirales que j’ai acheté pour l’occasion, je consignerai toutes les vérités au profit de mes mensonges, tous les artifices au service de ma sincérité. Ce cahier sera moi et ne le sera pas. Cela dit, son contenu ne ressemblera en rien (ou si peu) à la longue histoire que j’ai relatée dans un livre, il y a de cela bien longtemps. C’était alors une histoire (enfin presque). Peut-être y reviendrai-je. Au début de ce mois de septembre j’ai fait une rencontre qui, depuis, ne cesse d’ébranler mon quotidien, secouer mon être. Une rencontre inouïe. Voilà pourquoi j’ai décidé de la raconter dans le détail dans ce cahier. Raconter cette rencontre et la vie qui en suit. Ce cahier abritera un pan de mon histoire, celle qui me lie à Katia. Ka-ti-a. Trois syllabes tirées par les cheveux, aussi légères et fragiles que trois balles de tennis multicolores à la merci d’un jongleur qui s’en délecte, l’une après l’autre. Tantôt l’une tantôt l’autre, lancées à tour de rôle de bas en haut, puis récupérées et lancées de nouveau dans le désordre. Trois syllabes sources de l’authenticité. 12 Ce cahier m’accompagnera tant que durera cette surprenante et magnifique relation. J’y rapporterai les faits, mes appréciations, mes sentiments. S’il m’était possible d’enregistrer sur bandes mes sentiments à l’état brut, je le ferais ! Je coucherai dans ce cahier tout ce qui se rapporte de près ou de loin à notre relation et que je jugerai intéressant. Jusqu’à son terme. Car lorsque j’acquerrai la certitude que notre histoire m’aura expédié dans ses propres limites, lorsque mes yeux grands ouverts constateront le chaos (il s’agirait de cela), je reviendrai alors à ce cahier noirci. Lorsque cette histoire fabuleuse s’achèvera, car un jour – que je souhaite le plus lointain possible – elle prendra fin, il ne me faut pas être dupe, alors il me sera loisible de revenir sur les traces qu’elle aura gravées dans ce journal. Revenir sur les traces qu’elle aura gravées pour dénouer les nœuds explicatifs de cette fatalité que je souhaite la plus éloignée. Revenir sur les traces qu’elle aura gravées pour les humer, pour les revivre sans ingénuité, pour en extraire les sensations qui me permettront de mieux supporter alors, de mieux respirer. Ma mémoire d’alors, prise au piège de ce cahier, ne pourra accéder à l’échappatoire du mensonge ou de l’omission, ce vers quoi elle s’aventurerait en l’absence de ce cahier. Je m’adresse ici à moi- même et à l’inconnu. Je suis narrateur prolixe aujourd’hui et lecteur à la mémoire retrouvée demain. Je m’adresse aussi à ma très chère H… Tu ne me connais pas. On ne te dit rien sur moi. Je suis sûr qu’on ne te dit rien de moi. Un jour tu découvriras toute la vérité chère H… Ces lignes n’en sont qu’un volet, peut-être léger. Les autres te seront contées par tous ceux que j’ai approchés ou aimés un jour ou des années. Il me faut préciser que depuis très longtemps je vis seul. Depuis des années je rouille mes os dans la routine. Je ne suis plus jeune oh que non. Officiellement je suis marié. Ma compagne et les enfants vivent en banlieue parisienne. Je leur donne de mes nouvelles, ils me donnent des leurs, mais je m’ennuie au-delà de l’entendement, à tout le moins ce fut le cas jusqu’au début de ce mois. Je reviens donc à mon quotidien. Tout a commencé il y a quinze jours. Le lundi 9 septembre exactement. Une journée que j’ai d’ores et déjà marquée d’un rocher blanc plus que d’une simple pierre. Ce jour-là , à dix heures trente, je recevais deux nouvelles élèves. Marocaines toutes les deux. Je n’étais pas en face-à -face avec les stagiaires, mais en préparation. Dans notre jargon la prépa correspond au temps consacré à la préparation des cours. Le face-à -face pédagogique (on dit FAF) correspond lui, au temps de diffusion du cours aux stagiaires. Je suis référent de l’action, c’est à dire que j’en suis en quelque sorte responsable. En plus d’assurer les cours je m’occupe de tous les aspects administratifs concernant la FLB : tenir à jour les feuilles d’émargement, maintenir les relations avec les partenaires, convoquer des réunions de 13 régulation, téléphoner aux parents lorsque les stagiaires mineurs s’absentent, calculer les écarts mensuels entre le nombre d’heures de formation consommées et celui qui était visé, etc. Pour ces raisons le formateur référent que je suis, dispose de deux demi-journées par semaine (nous les appelons bizarrement « plages »), une pour préparer les cours et une autre pour gérer l’administratif. Nous pouvons accomplir la prépa où bon nous semble : au bord d’un étang, chez nous, dans un square ou même à Sud Fo dans une salle dédiée à cet effet. Pendant le temps de ma préparation les stagiaires sont pris en charge par un autre formateur, en l’occurrence une formatrice. J’étais donc en prépa ce lundi-là , à Sud formation, lorsque je reçus deux candidates. C’est la Mission locale (j’y reviendrai) qui oriente les jeunes en direction du centre de formation. Il était dix heures trente. Je leur ai souhaité la bienvenue et les ai conviées à s’asseoir. L’une portait sur ses épaules un long châle de laine, noir, avec des franges (c’est Katia). L’autre un tricot beige à torsades irlandaises. « Bonjour » a répondu intimidée la seconde. Toutes deux étaient intimidées. Pour les décontracter j’ai plaisanté quelques minutes comme il m’arrive fréquemment de le faire pendant un cours, afin de mettre à l’aise de nouveaux venus ou pour d’autres raisons. Puis je leur ai remis un document à renseigner. Elles ont souri, peut-être par politesse. Je ne suis pas sûr qu’elles aient compris. La jeune fille au tricot (Chafia) a demandé en penchant la tête, ce qu’il fallait faire du document : – On icrit ? – Ecrivez votre nom en majuscule, votre prénom en minuscule. Vous comprenez ? – Ene pou, a murmuré Katia. Elles ont réussi tant bien que mal à remplir le formulaire (identité, coordonnées…) et à résoudre quelques exercices d’expression et de compréhension du français. Elles n’ont pas vingt ans. Elles habitent toutes deux à Orgon. Je leur ai ensuite détaillé la formation : sa durée, les horaires, son contenu et d’autres précisions. Quelque chose dans le regard de l’une d’elles – un reflet, telle cette lumière mouillée qu’évoque Aragon à propos des yeux d’Elsa – me perturbait. La jeune fille au châle (Katia) m’a très fortement impressionné, à tel stade que j’avais toutes les difficultés à soutenir son regard. J’essayais de leur expliquer mais je ne m’adressais qu’à l’autre. Elle, me déstabilisait. Par moments, pour ne pas avoir l’air ridicule je m’efforçais, mais c’était toujours la jeune fille au tricot beige que j’avais en face de moi. Alors je regardais cette jeune fille ou les documents posés sur une table ou le ciel bleu à travers les barreaux de la fenêtre ou les pins silencieux. Mais pas Katia, sinon furtivement. Le trouble était d’autant plus intense que celle-ci ne s’est presque pas 14 exprimée durant tout le temps qu’elle était là , contrairement à la première jeune fille qui, en posant des questions, semblait s’intéresser davantage à la formation. Katia semble avoir été enfantée et envoyée par Aphrodite elle- même. Lorsque – ayant vaincu un instant la charge émotive qui me submergeait – j’ai pu la regarder dans les yeux, je lui ai demandé, « tu ne parles pas ? » elle a penché la tête, puis a souri. Elle est d’une beauté mon Dieu, comment la décrire ? Elle doit mesurer un mètre soixante-cinq ou sept, ma taille quoi. Elle est aussi fine qu’un canon de chez John Galliano ou Zuhair Murad. Quelques mèches faussement rebelles lui tombent sur de grands yeux tristes et charbonnés en forme d’amandes. Une longue chevelure agitée, violente comme l’intensité du jais, lui descend jusqu’à hauteur des fesses discrètes. Ses fortes lèvres lascives contrastent avec la finesse générale de sa frimousse. Un grain de beauté posé comme par une heureuse inadvertance sur la lèvre supérieure près de la commissure, mille fois l’embellit, la poétise, la sublime. Nulle autre femme ne peut la concurrencer. Cindy Crawford se rhabillerait à la vue de cette élégante gazelle. De temps à autre un sourire malicieux adoucissait son regard à la lisière de l’inquiétude ou du chagrin, et renforçait ses pommettes laiteuses. Un sourire mielleux, diaboliquement désarmant, perturbant. Un sourire dangereux. Revolver. Au fur et à mesure que l’entretien se déroulait, la jeune fille (Katia) prenait confiance. Je ne sais quel auteur a écrit à propos de son égérie « quand elle sourit ses yeux s’allument ». Pour sûr, cet écrivain évoquait un clone de Katia. Son visage est d’un parfait ovale, à la couleur d’une aube printanière. Il est ciselé comme un ouvrage d’art. Le nez est net et fin, semblable à celui d’un oiseau de proie. Il est posé sur son visage comme une fine courbe tracée avec amour, un amour sculptural tellement profond, juste sous des yeux foncés sur leur garde, étonnants, surprenants, légèrement pentus. Ses longs cheveux noirs je répète, sont infinis, longs, longs comme la crinière d’un kheïl essertia1 1 Lire en fin d’ouvrage le glossaire des expressions maghrébines (Note de l’éditeur.) . Son corps, ma parole, a été dessiné par Dieu même au secours de Léonard de Vinci. Elle est une Houri échappée du Paradis. Dès l’instant où elle est entrée dans la salle, cette insoutenable sultane a fait instantanément naître en moi un trouble, que je ne conçois que définitif. Ad vitam aeternam. Elle est bouleversante. Naturellement troublante. J’écris ces mots quinze jours après avec une profonde conviction, mais je trouve qu’ils ne reflètent pas assez ce qu’elle a fait naître en moi. Elle est jeune, mon Dieu qu’elle est jeune ! Je frissonne un instant et je me vois en Gabrielle Russier, l’enseignante mise au ban de la société, morte d’avoir aimé son jeune protégé. Je n’ai pas honte de l’aimer, je l’aime déjà ! Mais je culpabilise. 15 Sa jeunesse lézardera ma morale et mes principes. D’ores et déjà je crains de vivre le calvaire de Gabrielle. Comme je lui ai demandé son nom, elle a susurré une fois, puis encore à ma demande : « Katia G… ». Elle est en France depuis peu. « Ene an idmi coum ça ». Elle est originaire d’un village berbère du sud de Fès. Son accent hautement épicé puise dans le parlé vernaculaire de l’Atlas marocain proche des sources de la Moulouya. Ces mots sont puissants mais ils ne correspondent pas tout à fait à ce que cette jeune Marocaine a fait naître en moi. Lorsque je la scrutais alors qu’elle s’efforçait de porter ses maigres connaissances linguistiques sur papier, quelques vers désarticulés de Balkhaïr ont traversé mon esprit dans le désordre. Je les ai retrouvés depuis : Sous la frange apparaît la blancheur de son front / qui rivalise d’éclat avec la lune, / Les sourcils de ma reine de beauté sont bien tracés, / Et on prendrait ses yeux meurtriers pour deux pistolets / D’un Bey d’Istanbul. / Ses joues sont aussi lumineuses que l’aurore, / Son cou est comparable à un étendard, / Tes lèvres ma belle, rouges et fines sont comparables / A du cuir du Tafilalet apporté par un marchand Marocain, / Tes dents ressemblent à l’ivoire… Au terme de la rencontre j’ai demandé à Katia G… et à l’autre jeune fille, Chafia M… de constituer un dossier administratif et de l’apporter au plus tôt pour intégrer la formation qui avait commencé le deux septembre. Lorsqu’elles eurent terminé, j’ai voulu leur dire « à bientôt » mais ma gorge m’a trahi. Elle s’est désolidarisée et a projeté un bruit sourd et caverneux tel que j’ai moi-même douté de son origine et de sa signification. Cette fille qui est tombée sur moi, qui hante et colore à la ouate plusieurs de mes nuits, est revenue le mardi 17 septembre. Elle est arrivée avec son dossier incomplet. Chafia M… avait entre-temps rejoint le groupe de stagiaires. Lorsque j’ai fait remarquer à Katia G… qu’il manquait des pièces au dossier, la beauté n’a pas répondu. Elle a seulement dardé son sourire impossible dans mes yeux défaits, puis de sa bouche en cul-de- poule, suppliante, elle a tiré la langue qu’elle a ensuite entièrement et maladroitement fait glisser lentement le long de la lèvre supérieure, puis lentement sur la lèvre inférieure. Je fus saisi par cette conduite qui contrastait avec l’idée que je commençais à me faire d’elle. Pourquoi un tel comportement ? Est-elle dévergondée, est-elle à ce point niaise ou écervelée ? Ce jeu de langue et de lèvres m’a bouleversé et fortement déçu. Ainsi c’est une invite ai-je pensé, ses mœurs sont légères. Plus tard j’ai aussi pensé qu’il me fallait peut-être chasser cette noire opinion prématurée. Cela n’a pas été facile. Depuis je l’ai attendue en vain. Hier, animé par mon impatience, j’ai composé le numéro qu’elle nous a
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