Traduttore, traditore - Page 1 - test Arnaud Vander Traduttore, traditore Nouvelles Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-062-3 ISBN 13 : 978-2-35335-062-9 Dépôt légal : Février 2007 4 à Pascale 7 La Camarde Marc, assis à une table à l’écart dans le bar tabac du village, sirote son kawa. Au zinc, quelques habitués discutent du match de la veille devant le ballon du matin. Le bistrot embaume l’odeur du café et des croissants chauds. La radio diffuse les nouvelles. Le patron met en perce un nouveau fût pendant que la patronne essuie les verres au fond du café… (Non, cela c’est une autre chanson). Lucienne fait la vaisselle de façon approximative avant de suspendre les verres au-dessus du comptoir. En bleu de travail, Marc parcourt les infos régionales de « La Voix du Nord ». On ne sait jamais, une construction, un nouveau lotissement et il pourrait faire offre. J’ai oublié de vous dire, il exerce la profession de plombierzingueur. Aujourd’hui, il doit achever de placer la chaudière dans la ferme du Blanc Coulon. La Sardine, la 9 vieille matrone, a fini par accepter qu’on installe le chauffage central pour ses petits enfants. Elle a rendu les armes et abandonné sa devise : « Les gosses, il faut les élever à la dure. Ils vous remercieront plus tard. » Oui, peut-être. Mais les troubles respiratoires du petit Nicolas et les menaces de son fils d’abandonner l’exploitation ont eu raison des dernières réticences de la vieille. Aujourd’hui, Marc doit lancer l’installation et fournir les explications nécessaires : aquastat, boiler, vase d’expansion, thermostat, et le toutim. La porte s’ouvre, un vent de bise s’engouffre dans le café en même temps qu’une jeune fille dont l’apparition éteint subitement les conversations. Seules les nouvelles distillées par la radio continuent de résonner dans le café. « Bonjour ! », lance-t-elle à la ronde. Eberlués, les consommateurs sont incapables de lui rendre ses salutations. Et en effet, son look sort du commun dans ce hameau perdu de l’Avesnois. C’est ce que l’on fait de mieux dans le style gothique. De longues bottes emmanchées d’une minijupe et d’un chemisier noirs arpentent la pièce. Un perfecto sur le dos, une ceinture, imitation chaîne de vélo, enserre une taille que Marc pourrait cercler de ses deux mains. Un collier armé de pointes d’acier, qui n’aurait pas déplu à un pitbull, des épingles de nourrice en guise de boucles d’oreille et un anneau dans le nez couronnent le tout. Enfin, couronner n’est pas le mot car elle est outrageusement maquillée et exhibe une coiffure à la Desireless, les cheveux dressés 10 d’un blond presque blanc. C’est dire si elle fait son petit effet chez ces bouseux. Elle se plante devant la table de Marc. « Bonjour, je suis la Camarde, vous permettez que je m’assoie ? », lance-telle. Le plombier éclate de rire. « Ah ! Bon, la Camarde, comme dans la chanson de Brassens : Car, enfin, la Camarde est assez vigilante, Elle n'a pas besoin qu'on lui tienne la faux. », fredonne-t-il. C’est le chanteur qu’il préfère et il connaît la plus grande partie de son répertoire. « Eh ben si, elle a besoin qu’on l’aide, elle a tellement de travail… », lui répond-t-elle. « Vous permettez que je m’assoie ? » « Oui, bien sûr, excusez-moi, mais vous m’avez bien fait rigoler avec votre Camarde. » « Mais je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux, croyezmoi. » « Si c’est une blague, ce n’est pas drôle. L’humour noir, cela va sans doute avec le look. », s’esclaffe-t-il. « Vous vous appelez bien Marc Cambier ? » « Euh… oui. Mais, arrêtez, mon nom est inscrit en grand sur ma camionnette. » 11 Lucienne interrompt la conversation pour prendre la commande : « Et pour mademoiselle, ce sera ? » « Vous avez de la Mort Subite ? » « Ah ! C’est de circonstance ! », intervient le plombier. L’allusion échappe totalement à la patronne qui propose : « Non, nous n’avons pas de gueuze mais je peux vous proposer de la Kronenbourg ou de la Leffe. » « Donnez-moi un expresso, alors ! » Se tournant vers Marc : « Comment puis-je vous convaincre ? » « Maintenant ça suffit, j’ai du travail. Adieu ou plutôt au diable mademoiselle et bonne journée tout de même. », lance-t-il en se levant. « S’il vous plaît attendez ! Je ne suis que stagiaire et vous êtes mon premier client. Vous ne voudriez pas que je sois recalée au concours de recrutement. », supplie-t-elle. « Ma parole, vous êtes folle à lier. Il vous manque une case ou quoi ? On en a enfermés pour moins que ça. » Après un pas de deux entre scepticisme rigolard et gravité pompeuse et quelques vannes bien senties de part et d’autre, la Camarde propose : « Vous voulez parier que je suis bien ce que je prétends et que je sais tout de vous. » 12 « Tape cinq ! », et ajoutant le geste à la parole, il lève la main. Elle a compris l’intention et elle frappe paume contre paume. Il n’avait pas encore remarqué les mitaines en cuir. Elle allume son PDA, sélectionne le nom du plombier et commence à consulter le contenu du dossier. Les clients du bar ont fini par se désintéresser de ce couple mal assorti qui a entamé une conversation animée. Le foot a repris ses droits. « Je vais vous convaincre de ma bonne foi… » Et elle commence à énumérer des détails biographiques qu’il est seul à partager avec sa famille et ses copains. Dans un flash-back hallucinant, elle lui sert un raccourci de sa vie façon Who’s Who. Au fur et à mesure de l’énumération, Marc se décompose. Livide, pétrifié, la voix chevrotante, il doit bien en convenir : « Mais, c’est vrai alors. Pourquoi moi ? Pourquoi pas Albert le patron ou tiens, sa femme ? Ils sont plus âgés.» « Je l’ignore, je ne suis que la messagère, chargée de récupérer votre âme. » « Et vous allez en faire quoi de mon âme ? », posant la question en mettant trois chapeaux sur le a. « Vous l’emmenez où ? Paradis, purgatoire, enfer… nirvana ? », 13 demande-t-il sur un ton chargé d’un subtil mélange de peur, d’incrédulité et de curiosité. « Je l’ignore aussi, mais vous devez bien avoir une petite idée ? » « Et comment cela va-t-il se passer ? Est-ce que je vais souffrir ? » « Crise cardiaque, dans… », elle consulte à nouveau son PDA, « dans 47 minutes. » « Ah bon ! Oui mais non, j’ai du travail à terminer je dois…. » « Désolée, mais c’est impossible. », l’interrompt-elle. « On voit bien que vous ne connaissez pas la Sardine. Elle est capable de venir me rechercher jusqu’en enfer si je ne termine pas le travail. » « Ah non, non et non ! Soyez gentil, je suis nouvelle dans le métier et…. » « Juste un petit rabiot. », supplie-t-il. « Ce n’est pas pour moi, pensez aux enfants qui vont avoir froid. Et Nicolas, vous ne voulez pas qu’il tombe malade à nouveau. », tente-t-il. Elle consulte son PDA, réfléchit un moment, tapote sur le clavier. Après quelques secondes, la réponse tombe. 14 « Bon d’accord ! Vous avez deux heures et ensuite vous revenez ici. » « J’aurai pas fini en deux heures. » « Non, pas une seconde de plus. N’exagérez pas ! Vous perdez du temps. » « Merci, merci, à tantôt. » Sans demander son reste, il se lève et lance au bistrotier : « Albert, tu mets ça sur mon ardoise. » « C’est toujours ça de gagné. », pense-t-il. Il se réjouit intérieurement du bon tour qu’il vient de jouer. Il grimpe dans son véhicule et fonce en direction de la ferme se promettant bien de ne pas remettre les pieds de sitôt chez Albert et Lucienne. « Naïve, la greluche. Si elle croit que je vais me pointer, elle se fourre le doigt dans l’œil…. » Marc, plongé dans ses pensées, le cerveau en surrégime, risque la surchauffe. Y a de quoi péter une durite. « Comment échapper à la Camarde ? Qu’inventer ? Il faut réfléchir et vite. Quel est le point faible ? ». Il a beau retourner le problème dans tous les sens, l’attaquer sous tous les angles, rien, moins que rien, le bide total. Tout ce qu’il a pu trouver, c’est de mettre la plus grande distance entre la Camarde et lui. La ferme du Blanc Coulon éclate au détour d’une drève. Le porche, la cour carrée, la camionnette saboulée par les ornières déclenche la panique parmi les poules avant de 15
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