Une vie dans un tiroir - Page 1 - Eric Le Badézet Une vie dans un tiroir Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2781-6 Dépôt légal : Mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Chapitre 1 Paris, dimanche 7 juin 1936, dans un café parisien Il ne cesse de pleuvoir. Les rares passants marchent tête baissée, accélèrent le pas à la vue de ce qui peut servir d’abri de fortune. Curieux cette manie que l’on a de marcher tête baissée lorsqu’il pleut ! songe-t-il avec amusement… Otto consulte sa montre. 8H30. Frania est en retard. Mais qu’est-ce qui m’a pris de lui donner rendez-vous aussi tôt ? Un pressentiment ? Ou tout simplement le regret de s’être séparés trop tôt ? Pourtant, je devrais quand même savoir que Frania n’est pas du genre à se lever de si bonne heure le dimanche matin. – J’ai quelque chose à te dire, Otto. Lui avait-elle balancé d’un air à la fois radieux et inquiet lorsqu’ils s’étaient vus vendredi soir, peu avant de se séparer. Elle lui avait alors proposé de monter dans sa chambre afin de lui dire… – Madame Lherbert dort à cette heure-ci, elle ne nous entendra pas, viens, monte. 9 Etrangement, Otto avait eu peur, il avait décliné l’invitation. Il lui semblait avoir lu de la déception dans son regard. Pire, une blessure. Elle n’avait alors rien dit. Elle avait détaché sa main de la sienne, avait déposé un baiser tendre et affectueux sur ses lèvres puis s’était retournée, avait ouvert la porte cochère avant de la refermer. BLAM ! Un bruit sec comme un coup de feu qui vous emmène de vie à trépas avant même que vous n’ayez eu le temps de comprendre ce qui vous arrive. J’ai alors eu l’impression de te fuir Frania. Pourquoi ? Otto consulte sa montre. 8H45. La pluie semble s’être calmée. Il n’est à présent plus seul dans le café. Face à lui, il ne l’avait pas encore vue, une jeune femme probablement guère plus âgée que Frania. Elle approche avec grâce la tasse près de ses lèvres. Un mince filet de fumée s’échappe, accentué par le souffle chaud sortant de sa bouche. Un instant, un court instant, les regards se croisent. Elle baisse les yeux. Deux tables plus loin, un homme seul. Il est arrivé certainement depuis peu car il n’y a pas de tasse ni de verre qui attendent sur la petite table ronde. Paris, dimanche 7 juin 1936. Trois personnes seules assises chacune à leur table. Triste journée qui commence. Pourquoi Frania ne vient-elle pas ? Otto commande un deuxième café. Face à lui, la jeune femme relève la tête, sourit. Les regards se croisent cette fois-ci avec plus d’insistance. Deux tables plus loin, l’homme semble somnoler ou rêver. Qu’a-t-il fait de sa nuit ? Et elle ? Ont-ils… ? Otto, voyons, voyons… La jeune femme soudain se lève puis se dirige vers les toilettes. Le jeune étudiant admire le déhanché, le fessier. Regards indécents. La jeune 10 femme arrête ses pas puis se retourne comme si… comme si. Elle sourit puis ouvre la porte sur laquelle il est marqué Toilettes femmes. Otto regarde sa montre. 9H00. La jeune femme ressort des toilettes. Cinq minutes se sont écoulées. Elle s’est maquillée. Ses lèvres arborent un rouge trop vif, grossier. Elle se dirige vers le serveur, commande un chocolat chaud. Puis elle se rassied à sa place, croise et décroise les jambes nerveusement, allume une cigarette. Elle semble attendre, s’impatienter. Il m’est permis de penser que, si elle s’est maquillée, c’est qu’elle doit attendre un homme. Et moi aussi j’attends quelqu’un, quelqu’un qui ne vient pas… 9H15. Elle ne cesse de me regarder. Je m’interroge ; elle me connaît, je lui plais, qu’est-ce qu’elle veut ? Paris, dimanche 7 juin 1936. 9H20. Frania, enfin. – Mais qu’est-ce que tu faisais ? Je m’inquiétais. – Je suis malade Otto, je vomis depuis vendredi soir, tu sais, quand tu n’as pas voulu monter. – Frania, je… – Non Otto, ne dis rien, laisse-moi finir mon amour. Je suis malade Otto. Silence. Et c’est tout à fait normal vu mon état. – Mais qu’est-ce qui t’arrive ? – On peut aller chez toi ? – Oui, bien sûr, si tu veux. Mais tu ne veux pas… – Non, pas ici. Ce que j’ai à te dire est trop grave pour en parler comme ça. – D’accord Frania, d’accord. Tu m’attends ? Cinq minutes se sont écoulées, comme pour la jeune femme. Le temps d’uriner, de se laver les mains 11 puis de s’accorder un temps de réflexion : mais qu’estce qui lui arrive à Frania ? En ressortant des toilettes, Otto croise le regard de Frania. Ses yeux brillent. Elle sourit. C’est grave et elle sourit ! L’autre jeune femme a disparu. Volatilisée. Est-elle partie seule ? La pluie a maintenant cessé. L’autre inconnu s’est levé à son tour puis s’en est allé. Otto, pris de doute, à la fois inquiet et heureux, est seul avec Frania. – Nous sommes seuls maintenant. On peut parler si tu veux. Je t’offre quelque chose à boire ? – Oui, mon amour. Un chocolat chaud… Tout d’abord, Otto, laisse-moi te dire que… Je t’aime Otto. Silence. Il y a trois semaines, tu te souviens ? – Euh… oui. – Otto, on revenait du cinéma. On était allés voir Le cœur dispose. Tu te souviens… après ? Tu n’as quand même pas oublié ?! – Ah ! Si ! Excuse-moi, je ne comprenais pas où tu voulais en venir. – Tu t’es retiré trop tard, mon amour ! – Quoi ? – Je suis enceinte de toi Otto ! – Mais… – Si, Otto, j’attends un enfant de l’homme que j’aime. Tu réalises ? – Mais, nous sommes étudiants tous les deux, nous ne sommes pas mariés et… – Tout cela je le sais, j’y ai réfléchi. Tu es Allemand et moi Polonaise, juive de surcroît. Vu le contexte actuel, on peut s’attendre au pire sur notre avenir et celui du bébé que je porte. Tes parents fortunés… 12 – Que veux-tu dire ? – Otto, tu n’es quand même pas sans savoir que l’Allemagne a violé le traité de Versailles en envahissant la Ruhr. Tu n’es pas censé ignorer non plus qu’en dépit de cette violation du droit international, les puissances occidentales n’ont pris aucune mesure concrète et énergique pour contrer ton pays. Ils ont fait preuve de mollesse donc de faiblesse, tout ce qu’il faut pour encourager cet Hitler qui est un fou. Il veut la guerre, obsédé par l’humiliation qu’a subie ton pays. Ce n’est pas pour rien que le service militaire obligatoire a été rétabli illégalement l’année dernière. Et tu oublies aussi une chose, je suis juive Otto. T’as couché avec une juive, toi, un Allemand de bonne famille ! Comment vont réagir tes parents et notamment ton père, officier au sein des SA ? Ton enfant aura du sang juif dans les veines, tu te rends compte de ce que cela signifie ? J’en suis malade Otto, malade à en vomir à cause de tout cela car on n’aurait pas dû… ce monde n’est pas fait pour nous. C’est arrivé trop tôt ou trop tard, je ne sais pas, je ne sais plus, je… tu m’aimes Otto ? – Oui Frania, oui, je t’aime. Infiniment, passionnément. – Mais la force de l’amour n’est pas toujours suffisante. Que va t-on faire maintenant ? Tu nous vois, tous les deux, partir vivre en Allemagne ? Impensable ! Rester en France ? Je parie que tu vas être appelé beaucoup plus tôt que tu ne le penses pour effectuer ton service militaire. Tu vas devoir partir, c’est inéluctable, tout autant que la France sera attaquée par Hitler qui doit bouillir d’impatience d’en découdre enfin avec le vainqueur de 14-18. Il nous reste une solution. Tu dois repartir en Allemagne sans 13 rien dire à tes parents, surtout ne rien dire car tu pourrais être condamné à mort et être exécuté. Avec un peu de chance, tu pourras devenir officier bien planqué et échapper à toute cette tuerie qui se prépare. Quant à moi, je retourne en Pologne chez mes parents mettre au monde mon enfant. Si, une dernière chose, prions le ciel pour que je me trompe et que nous puissions nous revoir ! – Mais, Frania, tu ne crois pas que… – Si Otto, malheureusement si. Je ne pourrai cacher ma grossesse trop longtemps. Jusqu’à présent, nous avons été suffisamment discrets pour cacher notre relation. Tout au plus, on nous a vus discuter ensemble à quelques reprises, trop peu toutefois pour soupçonner une liaison. Qui se douterait que l’on couche ensemble depuis deux ans ? Hein ? Heureusement que la pauvre Madame Lherbert est à moitié sourde ! On va dire qu’on ne nous a jamais vu ensemble, toi l’Allemand et moi la Polonaise, la Juive. Mais quand ils vont voir mon ventre rond, ils vont poser des questions… Ce n’est pas bon… comme le regard insistant du serveur ! – Tu crois qu’il nous a entendus ? – Non, je ne pense pas mais il nous a vus ! Paris, dimanche 7 juin 1936. 11H00. Otto a réglé les consommations. Ils se sont levés tous deux puis s’en sont allés. Le serveur les a regardés partir puis s’est mis à bâiller à s’en décrocher la mâchoire. Dans la nuit du lundi au mardi, la pauvre Madame Lherbert s’est soudainement réveillée. Il lui a semblé entendre du bruit dehors. Un crissement de pneus. Elle s’est levée. De sa fenêtre, elle a vu des ombres s’échapper d’une voiture puis courir… puis rien. Etrange. 14 Elle s’est recouchée, dérangée, perturbée. C’est alors qu’elle a entendu des bruits dans l’appartement d’à côté, celui de la petite jeune fille, la p’tite fran’. Des bruits comme elle n’en avait pas entendus depuis longtemps. Aux bruits ont succédé des gémissements puis un cri. Inquiète, elle a alors décroché son téléphone puis appelé la police. Mardi 9 juin 1936… 15 Chapitre 2 Dimanche 23 novembre 2008 L’avion traversa une zone de turbulences. La secousse qui suivit réveilla brusquement Marc. Il était quinze heures. L’appareil n’allait pas tarder à atterrir. Une heure encore, tout au plus, et il poserait le pied sur le sol américain. Bien que le voyage fut agréable, le jeune reporter, malgré de nombreux vols à son actif, éprouvait toujours une certaine appréhension à l’idée de prendre l’avion. Les attentats du onze septembre avaient profondément marqué les esprits. Depuis peu, les images des appareils s’encastrant dans les tours jumelles lui revenaient sans cesse en mémoire. Marc Verney se souvint de cette lettre qui l’avait surpris, puis intrigué. Elle provenait des Etats-Unis d’Amérique. Il avait hésité avant de l’ouvrir. Qui peut bien m’écrire ? Je n’ai aucune relation aux States ! Quelle ne fut pas sa surprise ! Robert Corte en personne l’invitait chez lui, outre Atlantique, afin de lui proposer une offre qu’il ne serait pas près d’oublier. Le reportage de votre vie, une mission « spéciale » avec, à la clé, une rétribution à la hauteur de vos attentes. Marc n’en revenait pas. Son cœur s’était mis à 17
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