Despignac, le chevalier de la Toile - Page 1 - Martine Maury Despignac, le chevalier de la Toile CRÉER Montage sans aucune ce?sure 23-30/06/08:Mise en page 1 8/07/08 15:49 Page 248 Martine Maury Despignac, le chevalier de la Toile © Éditions CRÉER ISBN 9782848191140 En couverture, illustration originale de Malvina Campion « C’était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont père et mère et qui sont orphelins. » Les Misérables – Victor Hugo PERSONNEL ADMINISTRATIF M. LELIEVRE Roger, principal PERSONNEL D’ENSEIGNEMENT ET D’EDUCATION Mme BARRAUT Isabelle, histoire-géographie M. CHABOT Matthieu, lettres modernes Mme DUBOSQ Corinne, lettres classiques Mme DUFOURNET Raymonde, sciences et vie de la terre Mlle ENOUF Clémence, documentaliste Mme FAYOLLE Camille, lettres modernes M. LALOUELLE Arnaud, conseiller principal d’éducation Mme LEVAVASSEUR Colette, technologie M. RIHOUEY Serge, mathématiques Mme VAN DENARVEN Claire, lettres classiques PERSONNEL RATTACHE M. DESPIGNAC Pierre, technologie PERSONNEL DE SERVICE M. MARIE Antoine, A.T.O.S. Adrien Alexandra Angeline Caroline Élodie Boris Jony Mickaël Stéphanie Vincente LISTE DES PERSONNELS DU COLLEGE RENTREE SCOLAIRE 2002 - 2003 CLASSE DE QUATRIEME AIDEE 5 Septembre Les voilà donc, mes chers collègues ! Pas encore tout à fait dépouillés de leur bel été, pas encore sortis de cette chrysalide du vacancier, dʼoù se déploiera le laboureur de cerveaux. Hélas ! Bientôt ce teint bronzé sʼaffadira, confiné dans les salles de classe. Ces yeux, bordés de khôl derrière les lunettes de soleil, se cerneront sous la lampe aride des copies à corriger… Tragique destin du prof au seuil de la rentrée ! Et pourtant ils sourient, ces naïfs héros ; ils frétillent toujours de cette délicieuse impatience de septembre ; bien mieux, ils nʼont pu se résoudre à la quitter pour un vrai métier dʼhomme, pour une tâche adulte qui aurait rompu le cordon dʼavec les livres, les cahiers et les camarades. Tiens ! Je suis bien comme eux, moi aussi, incorrigible nostalgique de lʼenfance. Ou plutôt ne suis-je pas là parce que je me sens imprégnée dʼune mission sacrée auprès des chers petits, que même lʼéducation parentale abandonne? Soupir. Pourtant jʼétais bien décidée, ce matin, en buvant trop vite, déjà ! un café sur le coin du frigo, jʼétais bien décidée à conserver la plus grande partie de mon esprit dans la béatitude insouciante des vacances, pour me croire encore libre le temps du week-end proche. Mais voilà ! Je nʼétais pas encore parvenue à la grille du collège que jʼavais oublié jusquʼà ce désir de me réserver un coin dʼété. Enfin… Ils sont tous là, mes collègues, ou presque, assis sagement autour des tables de la cantine quʼon a rangées en carré pour lʼévénement. Plutôt souriants, il fait si beau, au dehors désormais inaccessible. Les habitués, que jʼai lʼimpression dʼavoir quittés la veille. Quelques nouvelles têtes. Des dames surtout. Fatalité de notre triste existence de profs : lʼhomme se fait rare. Des petites jeunes filles aussi, un sourire timide aux lèvres, qui dévorent des yeux les visages, en sʼefforçant dʼattribuer 6 à chacun sa discipline. Pourvu que les élèves ne les croquent pas toutes crues, dès le premier jour, avec leurs airs dʼinnocence tendre! Et puis, il y a ceux qui sont tendus, le visage un peu crispé, qui soupèsent à lʼavance les chances dʼune année scolaire réussie, qui sondent les visages et les attitudes, qui estiment le poids et lʼimpact quʼauront les nouveaux venus. Peut-être se contraignent-ils aussi trop fort, en replongeant dans le travail. Ils vont jouer une nouvelle fois leurs forces physiques et leur courage à la roulette de lʼenseignement, sʼuser à la tâche quotidienne, livrer toujours de nouveaux combats, qui sont pourtant toujours les mêmes.Alors ils cherchent, en ce premier jour, les compagnons de route aux épaules solides, à lʼingéniosité efficace aussi. Leurs forces, reconstituées par lʼété réparateur, se ramassent et sʼéconomisent avant le long face à face scolaire. Assez de bla-bla, semblent-ils dire, peu diserts dans les groupes, mettons sur pied des projets infaillibles ! Cernons les problèmes ! Encadrons les nouveaux à former ! Faisons corps! Ils nʼont pas tort, car devant toutes les difficultés que nous rencontrerons, nous serons seuls. Prenons, par exemple, les nombreuses réformes, que lʼÉtat nous impose mais ne finance pas : « Crédits à rattacher au chapitre J32 du budget, » disent-ils en haut lieu, chapitre des actions pédagogiques, saturé déjà et alimenté par des subventions moribondes. Et pour ce qui est de la mise en oeuvre, cʼest à chaque fois la réforme « dont nous sommes les héros »! Il est remarquable que nos cervelles soient aussi souples et fertiles. Des Parcours diversifiés, en cinquième, nous avons sauté aux Travaux croisés, puis aux Itinéraires de découverte1 . Louables intentions, mais aucun budget. La politique du « détour2 » exige des trésors dʼinvention pédagogique, ce dont, malgré les années qui passent, nous débordons, mais aussi dʼimagination pour leur financement. Alors je les comprends dʼavoir le sourcil déjà froncé, ces profs conscients et consciencieux. Mais je veux, un jour au moins, ce premier jour, ne pas gâter la pureté du moment, croire délibérément que tout est à faire et que nous saurons améliorer le monde ! Bon, le rite du café. Il stagne dans les Thermos depuis bien deux heures probablement et les biscuits à la noix de coco, dès neuf heures, très peu pour moi. Non, merci, Isabelle, je nʼen veux pas ! Non, merci, Corinne, non… Pfff! 1 Heures de classe pendant lesquelles deux disciplines sʼintéressent conjointement à une partie du programme. 2 Par le biais de sujets attrayants, il sʼagit de faire acquérir à lʼélève les notions indispensables. 7 - Gente dame, du sucre dans votre marécage? La voix est moqueuse, la crinière blonde, lʼoeil pétillant de malice. La répartie, stupide dʼévidence, ne manque pas de me venir aux lèvres, du tac au tac : - Point du tout, je ne marécage jamais si tôt, monsieur…? - … Pierre Despignac, pour vous servir ! fait-il, en saluant très bas avec un invisible chapeau. - Ho ho ! DʼEspignac ! Avec la particule ! Mazette ! LʼÉducation nationale recrute du beau monde! - Hélas ! Sans particule. Vive la République ! - Moi, je mʼappelle Camille Fayolle et je vends du français. Tu es nommé ici? - En techno. Simplement rattaché. - Ah oui ! Et tu sais déjà si tu as un remplacement à faire ailleurs? - Bien sûr que non, jʼai appris seulement avant-hier que je venais ici! - Toujours aussi géniales, les nominations fin août ! Et dʼoù viens-tu? Un vacarme de chaises remuées nous interrompt. La grand-messe commence. Lʼun se cale contre le dossier de sa chaise, planqué derrière ses lunettes de soleil, dʼautres poursuivent hâtivement leurs bavardages avec des chuintements de cocotte-minute, dʼautres poussent sur la table papier et crayon dʼun geste désabusé. Cʼest le grand tour de piste où chacun se présente. Jouons à qui est le plus ancien dans la maison. Les discrètes ont un tremblement dans la voix : hé ! cʼest fini, les examens ! Rassurez-vous, mignonnes, cʼest vous, les profs ! En fait, ça tourne vite à la rigolade, parce que les plaisanteries traditionnelles ne manquent pas de casser lʼapparente solennité du moment. Ça y est ! Le père Lelièvre, notre principal, a peur dʼêtre débordé par lʼatmosphère de ses collégiens attardés. Il se jette sur la parole et nous balance précipitamment le chapitre de la répartition des moyens. Ça calme. Le ronron sʼinstalle. Le prof de physique entreprend son millième dessin de carrosserie de Rolls Royce. La collègue dʼespagnol gribouille son bloc sténo au hasard. Ah ! Notre soixante-huitard local, avec qui je partage, entre autres, le français, sʼennuie : il se trémousse et fait cliquer son stylo avec impatience contre son cahier ouvert et vide. Et pan ! On a droit à la passe dʼarmes sur la chorale. Il faut trouver un créneau qui permette à tous dʼy participer ! Mais, bien sûr ! Et où met-on le club de badminton, lʼA.S.3 3 Association Sportive. 8 danse et les Dictées dʼor? Résignés, les autres attendent que ça finisse. Cʼest fini. Mais il y a pis, maintenant. La nouvelle de la rentrée, cʼest que, dans le cadre des TICE4 , tout le personnel est invité à un stage dʼinformatique sur site. « Invité », disent-ils… - Quel niveau va-t-on nous proposer? jʼinterroge, méfiante. Pas envie de mʼennuyer sur le b, a, ba! - Cʼest à vous de demander, me rétorque le principal. Ah? On peut demander? Alléluia ! Demandons! - Pour ma part, jʼaimerais apprendre à me servir dʼInternet… - Parfait. Dʼautres parmi vous certainement ont la même demande, suggère le patron, avec un regard circulaire. Peu dʼenthousiasme dans la foule. Dorment-ils? Les irréductibles du stylo plume se tassent sur leur chaise. Et il y en a sûrement beaucoup qui pratiquent déjà Internet chez eux ; je suis une attardée. Un chant dʼoiseau sʼinvite au milieu du silence général. - Nous verrons cela plus tard, tranche le principal sans émotion. Dʼailleurs, nous sommes particulièrement bien placés, cette année, en ce qui concerne lʼinformatique, puisque le rectorat a rattaché à lʼétablissement un professeur de techno en surnombre, monsieur… Il cherche dans ses papiers. - Despignac, pour vous servir ! achève lʼintéressé, avec un clin dʼoeil à mon adresse. Jʼétouffe de rire. Les collègues sʼamusent aussi des manières théâtrales du petit nouveau. Avec son enjouement, il vient de se rallier la moitié de lʼétablissement. Maintenant, on ne peut plus arrêter les commentaires, les bons mots fusent de tous les côtés. Le principal continue ses explications dans lʼindifférence générale. On en a assez. On voudrait bien se réunir par discipline pour élaborer nos projets concrets, et quʼon en finisse! Le patron a compris. Il nous impose encore deux minutes dʼattention et il distribue enfin les emplois du temps que chacun attend avec un mélange dʼimpatience et dʼappréhension. Évidemment, il y aura toujours des mécontents. Je nʼai pas trop à me plaindre, cette fois. Juste recompter les heures, pour être sûre quʼil nʼen manque pas. - Si tu veux, je tʼouvre une messagerie sur le Net aujourdʼhui même. Le dénommé Pierre se tient devant moi, une lumière dans lʼoeil. Je saute sur la proposition. Il faut battre le fer tant quʼil est chaud. Je sais dʼexpérience que mes multiples activités ne tarderont pas à me saisir 4 Techniques dʼinformation et de communication électroniques.
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