Le rendez-vous des anges - Page 1 - test Monique CLAVAUD Le rendez-vous des anges Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-757-8 Dépôt légal : Septembre2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À L. D. 7 L’été 9 Ce roman n’en est pas un. 11 Je suis arrivée hier, il n’y avait personne. La porte que j’ouvrais grinçait sur le vide. « Ils doivent être à la messe », me suis-je dit, « c’est dimanche. » Mais ils n’ont pas tardé à revenir « investir ce haut lieu », c’est leur expression pour désigner le hameau du Presbytère, établi contre un pan de montagne et dominant une vallée, sur un plateau si étroit qu’il semble un corridor. Le jardin de la cure et la cour de l’école, que rien ne sépare, en donnent presque l’amplitude. Seule l’église augmente en verticale ce petit monde. Erigée contre le roc, son clocher voisine avec les avions et les planeurs du camp militaire tout proche. En bas, les rumeurs persistantes de la route nationale. C’est une parenthèse, ici. J’ai du mal à me confronter à leurs personnalités… ou à leurs personnages ? Entre les rires déchaînés et les discussions graves, comment savoir à quel moment est la récréation ? Imprévisible, la farce qui surgit après une prière. La promenade d’hier, après un déjeuner délirant, aurait eu sa place sous des arcades de cloître, tant nous étions sérieux. Et voici Dominique sortant de 13 son mutisme pour foncer en hurlant sur un talus et nous brandir une limace baveuse et repue. Enfin nous avons rejoint l’église. A peine éclairée de bougies et de cierges, elle a fait résonner les psaumes lancinants. Je ne les connais pas assez pour les chanter, je n’ai pu que les écouter, le cœur serré de me sentir en marge. Mais je les apprendrai vite. Il est tard, il faut terminer d’écrire. Je suis dans la salle « commune » de la cure, pourtant j’y suis seule avec ce cahier tout neuf. Je vais tâcher de ne pas réveiller Annie avec laquelle je partage une chambre. L’écriture est un acte de foi. 15 août C’est mon troisième jour ici. Notre leçon de théologie commence par un jeu de mots : le non-lieu de Dieu pourrait s’écrire le Nom (lieu) de Dieu mais j’avoue que cela ne me fait pas rire autant qu’eux. Ils continuent d’ailleurs le plus sérieusement du monde : on ne peut ni cerner ni enfermer Dieu. Toujours présent, il est pourtant toujours absent en degrés quantitatifs (quelle expression…) Un ange n’est pas libre. Il ne peut aller où il veut. Ils acquiescent. Je ne comprends pas très bien. Mais vite, reprenons mes notes. Un ange n’est pas comparable à Dieu, dont l’Esprit souffle partout. On ne peut définir la Parole, ni l’Esprit. C’est l’élément anarchique de la Trinité, le passage entre le créé et l’incréé. Voilà notre leçon du 15 août, ou du moins ce que j’en ai pu noter, car Stéphane parle vite et quand il parle, on a envie de le regarder. 14 On s’est gentiment (?) moqué de moi parce que je prenais des notes. Ce n’est pas ma faute si je n’ai pas l’esprit rapide – l’Esprit ! – tant pis, je persiste. Chaque fois que je relirai ces phrases, je suis sûre que je leur trouverai un sens nouveau. Après la messe dans l’église – j’allais écrire dans la grotte, tant les rocs nous cernent – et un bref déjeuner, nous nous sommes joints à la procession jusqu’à une croix hosannière. Le vieux curé, boiteux, entonnait les chants de sa voix basse, cassée. Le vent pâle et fade courbait les fleurs des champs et les herbes folles, je n’avais pas envie de chanter. Gorge serrée. Je voudrais tant rencontrer Dieu à nouveau. 16 août au matin, dans la cour de l’école Impossible d’écrire C.Q.F.D. – ce qu’il fallait démontrer – à la fin d’un raisonnement théologique, car tout demeure un mystère. La Trinité est une coupe d’or recouverte d’argent, disait Saint Jean-de-laCroix. Mais non, c’est faux, la théologie ne peut pas expliquer, elle ne saurait être l’argent qui recouvre l’or. Je ne sais pas qui a proclamé cela, Saint-Jean ou Stéphane mais je ne comprends rien. Et soudain tombe ce mot que j’entends pour la première fois : néantement engendrant la perdition de l’âme. J’ose à peine croire à ce que je viens d’écrire. Une discussion violente, maintenant. Stéphane est très excité, il rougit et frappe la longue table de ses mains tranchantes. Dominique, tout en le regardant, se ronge les ongles et les doigts. Marc soupire, soupire. Annie semble seulement observer. Néantement. 15 Encore. Et Stéphane prononce, lentement, pour une fois : « nous possédons le Mal parce que nous avons laissé le néant habiter notre être. » Grand silence. Stéphane reprend son souffle : « le Mal est actif, dynamique. Nous le portons tous en nous. » Et la séance se lève. Chacun s’en va, sans regarder l’autre dans les yeux. Il ne reste que moi, qui traîne pour épingler ces mots, papillons étranges. J’ai relu ces notes. Il me faudra les méditer (mais pas les mériter, allons, je suis stupide.) Pourquoi ne pas parler du Bien et tant se délecter de dissonances dans ce pays d’harmonie ! Chant du vent et des pierres noué au ciel, je n’ai pas résisté au désir de commencer à dessiner l’église. Même l’école me devient religieuse. Quand je n’ai pu m’empêcher de m’écrier, pendant le repas : « ce préau ressemble à un cloître, j’ai provoqué une riposte attendue : « Virginie ! Tu es trop mystique ! » tant pis. Je ne me posais plus de questions, dans le parfum flou, bleu et or des flammes de bougies octroyées par le curé et qui parsèment la table. Jusqu’au soir fragile, qui semble une émanation d’encens. à force de guetter ta venue mes yeux sont des chemins par où tu dois arriver et j’ai incarcéré l’aurore elle est l’otage de mon regard tant que tu ne seras pas là j’ai usé le parvis des larmes à force de chanter ton nom 16 dans les nefs des cantiques j’ai délavé les partitions et nul chantre ne pose plus sur son pupitre ses litanies interrompues Le symbole est le seul langage qui puisse inclure la durée. Dieu est Lumière, tout est dit. D’ailleurs, la seule phrase du Credo qui n’ait pas déclenché d’hérésie est « lumière, née de la lumière ». Aucune médiation due à la technique humaine, imaginez une allusion à l’électricité ! Ils ont l’air satisfait pour une fois. à force d’attendre Ta Venue… J’écoutais l’autre jour la violence de ces discussions sur le néant comme les échos d’une musique dont je n’ai pas les clés. Même malaise devant ce visage de pierre, au fond de la nef, que je discerne à peine. Il transpire une telle sueur minérale de souffrance qu’il me fait peur, avec sa bouche tordue en rictus, en hiatus. L’angoisse fait trembler ce chapiteau, mais il faut croire que je suis fascinée puisque j’ai tant envie de le dessiner. Oui, c’est vraiment une grotte cette église, quand nulle flamme, nulle voix, n’y respire. J’écris sans voir mes mots. Et quand je les relirai en plein soleil, peut-être auront-ils des silhouettes encapuchonnées, comme une lointaine procession de moines. Au fond, je suis surtout venue ici pour retrouver Camille. Il devait arriver hier, mais il a appelé la famille de Dominique, car nous n’avons pas le téléphone, et le père de Dominique est venu nous prévenir. C’est Camille qui m’avait conseillé de me joindre à ce groupe de théologie, « pour passer quelques jours avec toi, Virginie », me disait-il. 17
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