L'écho des voix et du silence - Page 1 - test José Carcel L’écho des voix et du silence Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-162-6 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À mes petites-filles, Sylvia et Clarisse. 7 Il se nommait Dédé. Le soleil surplombait Urdaskadi lorsqu’il arriva à la rue Principale. Le corps courbé comme un arc, assoiffé, exténué de fatigue, il avançait d’un pas tremblant les yeux fixés sur l’eau cristalline qui coulait d’une vieille fontaine en pierre au milieu de la Grande Place. Tous les dix pas il s’arrêtait quelques instants pour retrouver son souffle, regardait le ciel comme s’il lui demandait quelque chose et se relevait péniblement pour faire quelques mètres de plus. Il portait une grosse bougie sous le bras, un sac sur le dos et une canne à la main. Un aigle royal regardait d’en haut ses proies et traçait des cercles au-dessus du village. À cet instant-là, comme le voulait la tradition dans la vallée, les villageois fêtaient l’arrivée du printemps. Tous attendaient impatients l’ouverture des festivités. Au son de l’horloge de l’église du Sacré Coeur, les musiciens se mirent à jouer à onze heures du matin, le Maire et la première adjointe du Conseil Municipal, bras dessus bras dessous, ouvrirent le bal du « printemps ». Tous les villageois dansaient 9 silencieux avec eux au rythme d’une chanson que leurs ancêtres avaient surnommée « la danse du printemps ». Soudain, les musiciens s’arrêtèrent de jouer, leurs regards se portèrent vers le vieil homme, âgé de quatre vingt douze ans, qui venait de franchir la rue Principale en leur faisant un signe de détresse avec la main. Les yeux rivés sur sa silhouette, les villageois, toujours silencieux, ne bougeaient pas. Soudain, quelqu’un dit ironiquement à l’oreille de son voisin : – D’où sort celui-là ? On dirait un revenant ! Épuisé, Dédé progressait comme une âme en peine, s’efforçant de mettre un pied devant l’autre, l’esprit obnubilé par l’eau fraîche de la fontaine. Il levait la main pour saluer la foule mais personne ne lui répondait. Il ne comprenait pas leur silence ni la perplexité de leurs regards. Tout à coup, un agriculteur de quarante ans environ, connu pour l’infirmité de son regard et sa brutalité, courut de toutes ses forces à sa rencontre. D’un air hostile, il le saisit brusquement par les bras et lui dit au coin de l’oreille : – Tu n’es pas drôle, toi ! Où vas-tu avec ton sac vert sur le dos, ta canne en bois à la main et ta grosse bougie sous le bras ? Tu viens nous gâcher la fête du printemps ? Dédé ne comprenait pas pourquoi il lui parlait doucement à l’oreille ni pourquoi il le brutalisait. Sous la pression de ses mains, il recula d’un pas, ses jambes se mirent à trembler et tomba 10 brusquement par terre sous les rires de son agresseur. Une main posée sur le sol et l’autre sur sa canne, il faisait des efforts inouïs pour se relever, puis, il perdit l’équilibre et retomba une deuxième fois sous l’œil moqueur du villageois. « L’infirme du regard » riait aux éclats, il se pencha à nouveau sur l’oreille du vieil homme et lui dit d’un ton cynique et méchant : – P’tit vieux, tu t’es trompé de saison, ici c’est le printemps ! Ta place est au « parc des vieux », pas ici ! Dégage ! Ici on ne veut pas de toi, c’est Maxime Tout-Lé qui te le dit ! Apeuré et intrigué, Dédé se demandait : « Pourquoi me parle-t-il au coin de l’oreille ? ». Il s’assit sur son sac, le regarda droit dans les yeux et lui dit d’une voix très faible : – Si j’ai bien entendu, vous vous appelez Monsieur Maxime Tout-Lé, n’est-ce pas ? ToutLé…Tout-Lé… c’est un nom qui vous va comme un gant, Monsieur ! Malheureusement, vous n’êtes pas le seul à le porter, il y a beaucoup de Tout-Lé dans le monde, le saviez-vous ? – Comment veux-tu que je le sache, rétorqua Tout-Lé d’une voix basse, je n’ai jamais quitté la vallée ! Attention à ce que tu dis vieux fou ! Mon père était un Tout-Lé, mon grand-père aussi… Les Tout-Lé n’aiment pas les gens comme toi. – Que sont-ils devenus ? demanda timidement le vieil homme. 11 – ça ne te regarde pas… bon, je vais te le dire, ils ont été fusillés par les Résistants à cause de leur nom. À l’époque, ces fumiers prenaient les Tout-Lé pour des Allemands… – Ah, bon ! s’exclama Dédé sans faire des commentaires. – Ah, bon, quoi ? – Rien, Monsieur… Excusez-moi, Monsieur Tout-Lé, auriez-vous la gentillesse de faire un beau geste pour moi ? Je meurs de soif … – « Monsieur »… « Monsieur »… Et quoi encore ! Pas de politesse avec moi. Ici on m’appelle Tout-Lé, tout court. Un conseil, t’as intérêt à dégager avant que je ne me fâche ; tu as soif ? Va ailleurs, ici, à part le pinard, il n’y a rien à boire pour les mecs de ton âge. – S’il te plaît, supplia Dédé en s’essuyant la suée du front, je voudrais un verre d’eau ! – Je t’ai demandé de dégager, lui redit Tout-Lé d’un air furieux à l’oreille. Le vieil homme se leva et fit péniblement quelques pas vers la fontaine Sous le regard hostile et méprisant de Tout-Lé qui se pencha de nouveau sur son oreille et lui dit d’un ton enragé : – Vieux fou, va boire de l’eau et prend un bain si tu veux ! Exténué, Dédé s’accroupit sur le muret de la fontaine et, plus soucieux qu’une hirondelle chassée par un corbeau, but une gorgée d’eau fraîche. Il se 12 releva à l’aide de sa canne, il demanda d’une voix tremblante aux villageois silencieux et passifs : – S’il vous plaît, quelle direction dois-je prendre pour me rendre au Plafond de la vallée ? Tout-Lé éclata de rire en pointant ironiquement du doigt le sommet de la montagne la plus haute de la vallée et, en se penchant sur le creux de son oreille, il lui dit d’un ton amusé : – Le Plafond, c’est là-bas ! Pour qui te prends-tu pour oser aller là-bas ? Stupéfaits du désir exprimé par le vieil homme, les villageois sortirent de leur silence et exhortèrent à voix basse Tout-Lé de le laisser en paix. Aussitôt, tous se regardaient et se parlaient entre eux à voix basse, comme s’ils se confiaient un secret. Le vieil homme tentait en vain d’entendre ce qu’ils se disaient. Il crut pendant quelques instants qu’il était devenu complètement sourd. « Pourquoi se parlentils à l’oreille ? se demandait-il. Soudain, le Maire se fraya un passage au milieu de la foule et lui dit d’une voix haute : – Bienvenue parmi nous ! Au grand étonnement du vieil homme, il entendit au loin l’écho de sa voix : « Bienvenue parmi nous ! ». Surpris, il regarda le maire avec des yeux éblouis et s’exclama comme un enfant émerveillé : – C’est magique chez vous ! – C’est magique chez vous ! redit l’écho. 13 Le Maire s’approcha de lui, toucha son épaule et répliqua au coin de l’oreille : – Pas si magique que ça, c’est plutôt une catastrophe pour les villageois ! – Ah, bon ! Pourquoi, Monsieur le Maire ? – Ici, dit-il toujours à l’oreille, tout le monde est au courant de ce que l’on dit dans la vallée. Voilà pourquoi les gens se taisent ou parlent à voix basse ! Tous veulent s’éviter des ennuis, mais, parfois, certains parlent à voix haute pour les provoquer. – C’est extraordinaire ! dit le vieil homme en élevant la voix. Aussitôt, il entendit au cœur des montagnes : « C’est extraordinaire ! ». Comme un enfant au pays des fées, il reprit son souffle et cria de toutes ses forces : – Mes amis, je m’appelle Dédé ! Je voudrais me rendre au Plafond… C’est en haut que je veux vivre les derniers jours de ma vie ! Désormais, tous les habitants de la vallée entendirent l’écho de ses volontés : « Mes amis, je m’appelle Dédé ! Je voudrais me rendre au Plafond… C’est en haut que je veux vivre les derniers jours de ma vie ! » Tout-Lé le bouscula à nouveau en lui demandant d’un ton sarcastique : – Pourquoi veux-tu te rendre au Plafond alors que tu as perdu tes ailes depuis longtemps ? Dédé baissa la tête et d’un ton peiné répondit : 14 – Tout-Lé, je sais bien que ce n’est pas tout à fait de ta faute, mais il faut que je te dise que tu n’es pas obligé d’être désagréable avec moi. C’est très laid de se moquer d’un vieil homme comme moi ! – Je t’ai demandé, d’où viens-tu ? demanda ToutLé d’un ton autoritaire. Il regarda le Plafond les yeux larmoyants et répondit : – De nulle part et de partout ! – C’est bien ce que je pensais, il est complètement fou ! répliqua Tout-Lé. Le Maire lui tendit la main et lui dit chaleureusement : – Aujourd’hui tu es notre invité. Veux-tu passer la nuit à l’hôtel du village ? Demain tu auras besoin de toutes tes forces pour rejoindre Plafond ! Dédé bougea la tête en signe d’acceptation. Le Maire le conduisit à l’hôtel et rejoignit aussitôt ses administrés pour continuer la fête du printemps. * * * Sa présence au village ne laissait personne indifférent. Pendant qu’il dormait, chacun chuchotait à l’oreille de l’autre ses inquiétudes et ses interrogations. Tous se demandaient d’où il venait et pourquoi il voulait mourir là. Finalement, un jeune homme qui n’avait pas peur de l’écho de sa voix, 15
L'écho des voix et du silence - Page 1
L'écho des voix et du silence - Page 2
wobook