Histoires d'Eaux - Page 1 - test Pierre Caumont Histoires d’Eaux Récits Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0613-2 Dépôt légal : Juin 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 SOMMAIRE PROLOGUE ......................................................... 11 LA MAIN D’AIMÉE Nouvelle 1. ............................................................................ 15 2. ............................................................................ 43 3. ............................................................................ 65 HISTOIRE D’EAU Récit Avertissement de l’auteur...................................... 1. ............................................................................ 2. ............................................................................ ÉPILOGUE ........................................................... LA PEAU POUR LE DIRE .................................. 82 83 125 139 147 POÈMES D’EAU 1. GARDIENNE DU PHARE............................... 151 2. L’OCÉAN À LA BOUCHE.............................. 152 3. ODAHO............................................................. 154 9 4. LA PRIÈRE DES MAINS................................. 5. LA CHAMBRE D’EAU.................................... 6. TOI, TOUTE NUE ............................................ 7. ZÉRO................................................................. 8. À DEMAIN… ................................................... 9. SIRÈNE, SI VAINE… ...................................... 156 158 160 162 168 169 L’ANNONCIATION POÉTIQUE 1. DIVE VAGATION............................................ 173 2. AMANTS DE HAUTE MER ............................ 175 3. QUEUE DE POISSON...................................... 177 10 PROLOGUE « Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. » Baudelaire Les deux récits qui suivent, La main d’Aimée et Histoire d’Eau ont été écrits à près de dix-huit années de distance l’un de l’autre. La Main d’Aimée est une nouvelle, une pure fiction, à laquelle Histoire d’Eau, qui est le récit d’une expérience vécue, fait étrangement écho. La réalité semble répondre à la fiction, mystérieusement, comme si réalité et fiction étaient entrées en correspondance. Cette Histoire d’Eau et cette Main d’Aimée me semblent indissociables, en vérité. Elles vont ensemble, comme des jumelles. Ce que le temps 11 sépare, j’ai voulu le rassembler, le mettre en regard, pour constituer une forme de diptyque. J’ai appelé l’ensemble Histoires d’Eaux, car l’une et l’autre histoires sont placées sous le signe de cet élément. Doma, 16 novembre 2007 12 1. « Les pensées sont réelles. Les mots sont réels. Tout ce qui est humain est réel et parfois nous savons certaines choses avant qu’elles ne se produisent, même si nous n’en avons pas conscience. Nous vivons dans le présent, mais l’avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu’on écrit. Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer. » Paul Auster – La nuit de l’oracle J’avais laissé derrière moi Paris et sa grisaille depuis quelques heures déjà. Le ruban bitumineux de l’autoroute se déroulait sans fin devant moi, à perte de vue, à perte d’ennui. La nuit s’était épaissie subrepticement. Elle avait foncé tout autour, comme un nuage d’encre qui aurait bavé sur le ciel entier. Le ronronnement félin du moteur, son feulement feutré qui me parvenait de manière étouffée dans l’habitacle douillet de la Safrane me remplissait d’aise, me 15 faisant l’effet d’un bercement voluptueux. Ma voiture usuelle m’ayant fait faux bond, brutalement, j’avais loué à Paris ce bolide, superbe et à la forme fuselée, qui traversait l’air sans que rien ne semblât lui opposer la moindre résistance. Et confortablement calé dans le fauteuil, généreusement capitonné et qui sentait bon le cuir, d’une simple pression du pied sur l’accélérateur, il m’était loisible de faire monter l’indice de vitesse, qui s’affichait en cristaux liquides sur le cinémomètre numérique, jusqu’à 200 kilomètres à l’heure, sans aucun changement apparent, laissant sur place, comme des limaces, les autres véhicules sur la file de droite, que la nuit happait l’instant d’après. Devant moi, la nuit, qui battait en retraite sous la puissance conjuguée des phares avant, rougeoyait dans le lointain d’une longue suite de feux fuyants dessinant les contours d’une interminable procession motorisée, comme une course aux flambeaux qui s’effilochait au rythme des heures, et dont la traînée lumineuse se diluait, et se dissolvait peu à peu dans l’épaisseur de l’ombre. Depuis quelque temps déjà, j’avais laissé tous mes concurrents loin derrière. J’étais seul sur l’autoroute, qui ne s’éclairait plus que du tracé luminescent des lignes blanches qui se perdaient à l’infini. Aux commandes de cette mécanique de rêve, un sentiment grisant s’était emparé de moi, comme si j’étais investi d’un pouvoir. Par l’opération magique de la Safrane, de simple mortel j’étais devenu tout-puissant. Cette voiture-là, bien plus qu’un simple moyen de locomotion, était une fin en soi, c’est-à-dire l’action même dans sa perfection. Plus rien n’importait que ce plaisir en mouvement, cet élan vital sans cesse 16 relancé, qui me propulsait vers l’avenir, vers cet horizon de nuit où j’allais me fondre sans trop savoir pourquoi, comme si un instinct supérieur me guidait et présidait à ma destinée, un instinct cybernétique, un instinct non de chair et de sang, mais d’acier et de verre, l’instinct de la Safrane auquel je me remettais. Ce n’était plus moi qui pilotais, c’était elle qui me conduisait, vers le sud, toujours plus vers le sud. Après avoir goûté une souveraine solitude, cependant que le film du paysage noyé de nuit continuait de se dérouler indéfiniment devant moi, je décidai d’allumer la radio, qui était enchâssée sous le tableau de bord en cuir, dans un compartiment prévu à cet effet. Le bruit du monde rompit alors le silence où je m’étais calfeutré depuis mon départ de Paris. Un départ brusque et inopiné, puisque je ne savais toujours pas à quoi j’avais l’intention d’employer ces quelques jours qui s’offraient à moi. Après avoir tâtonné sur différentes longueurs d’onde, j’étais tombé sur France Info. Une voix masculine y énumérait les catastrophes du moment avec la même impassibilité qu’une caisse enregistreuse. Sur le même ton imperturbable, la voix fit état des chiffres du chômage, de la progression de la misère sociale et de l’exclusion avec son cortège croissant de sans-abri. Pour parler de ces nouveaux parias de la société française dont on aurait préféré penser que l’existence était l’apanage du Tiers Monde, la voix dit « SDF ». SDF, cela sonnait mieux que sansdomicile-fixe, trop cru, trop long. Il valait mieux mettre la misère en sigle, cela coupait court aux épanchements de la mauvaise conscience. SDF, c’était net et sans bavure. Cela allait plus vite, comme TGV gagnait en vitesse sur train à grande vitesse. C’était ça, le progrès. Plus vite on allait, plus vite on oubliait. 17 J’écoutai d’une oreille attentive ce compte-rendu calamiteux d’une société à deux vitesses, qui d’un côté fabriquait à la chaîne des exclus et de l’autre des hyperactifs, accélérant le naufrage des premiers et la course folle au rendement des derniers. Symptôme d’une société duale qui déraillait. Il n’y avait pas à dire, le progrès n’allait pas dans le même sens pour tout le monde. Je pensai que cette injustice sociale criante écornait passablement notre pieuse devise républicaine. L’égalité se partageait égoïstement entre nantis, ne laissant aux autres que la solidarité en guise de miettes. Le progrès ne pensait pas en termes de partage, il continuait d’avancer, implacablement, quitte à écraser tous ceux qui se trouvaient sur son chemin. Un peu comme une colonne de blindés qui marcherait en pilote automatique. Oui, il s’en moquait pas mal, le progrès, de toutes ces vies vie qu’il dévastait sur son passage, de ces vies qu’il transformait en estimations chiffrées soumises au coefficient des variations saisonnières. Lui, se contentait de poursuivre son chemin, sans états d’âme, comme mû par une logique propre, par un intérêt qui échappait au contrôle humain. Et moi, j’étais à la pointe de ce progrès-là, dans la Safrane qui progressait à grande vitesse vers le sud. Oui, cet engin de haute technologie en était le fer de lance, le vecteur véloce, tandis que son moteur continuait d’avaler les kilomètres sans jamais être repu. Une bouffeuse de bitume, cette voiture ! Avec un estomac kilométrique à l’appétit croissant. Plus il y en avait, plus il en voulait. Insatiable la bête, jusqu’à la dernière goutte d’essence. Pour changer d’air, je finis par changer de station, et mis le doigt sur Jazz à Fip. Par chance, on y jouait un morceau de Jazz Samba, de Stan Getz. Avec cette 18
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