De temps en temps - Page 1 - test Laurent Barruol De temps en temps Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-306-8 Dépôt légal : Janvier 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 1 La chaleur était étouffante, suffocante. Si j’avais pu, j’aurais volontiers entrouvert la fenêtre pour qu’un peu d’air pénètre dans la pièce, mais cela était risqué, il me fallait donc rester à ma place, patiemment. De grosses gouttes de sueur perlaient sur mon front et, j’avais la sensation désagréable d’être au beau milieu d’un sauna que l’on aurait surchauffé. La peur et l’excitation de vivre une aventure hors du commun n’étaient probablement pas étrangères à cet état. Des cartons empilés les uns sur les autres, se dégageait une odeur acre de vieux papiers. La poussière s’était lentement déposée, au fil des mois, des années peut-être, sur les étagères, le plancher, les livres. Le moindre de nos mouvements projetait d’infimes particules dans les airs, et l’on pouvait voir alors, le faisceau de lumière provenant de l’extérieur, s’opacifier, jusqu’à créer des formes dansantes transpercées de petits rayons blancs. Le soleil, éclatant pénétrait par petites touches et venait éclairer des ouvrages scolaires posés ça et là sur les 7 rayonnages. L’endroit, lugubre et sale n’avait rien d’accueillant mais il nous offrait pourtant la possibilité de nous cacher en attendant l’heure fatidique. Une pile de gros cartons remplis de vieux livres nous protégeait tous les deux des regards. D’ici, mon angle de vue était imprenable, j’avais la fenêtre en ligne de mire et ne raterais sûrement pas le scoop du siècle. Dans moins d’une heure à présent nous allions être les témoins passifs d’un évènement exceptionnel. Nous étions là depuis le milieu de la matinée, faisant notre possible pour ne pas attirer l’attention des employés de l’entrepôt qui s’activaient plus bas. Nous avions dû nous faufiler à travers le bâtiment jusqu’au cinquième étage et pénétrer sans bruit jusqu’à cette salle encombrée. Le timing était parfait, tout s’était passé comme à l’entraînement. Nous avions suivi la procédure dans ses moindres détails. Je prenais désormais pleinement conscience de l’importance des répétitions incessantes, durant des semaines, que nous avions effectuées tous les deux. Chaque scénario avait été minutieusement préparé par l’ensemble de l’équipe, et, assurément, dans les jours à venir, nous aurions probablement l’occasion de mettre en pratique tout ce que nous avions appris ou envisagé, y compris le pire. Le pire, je l’avais déjà vécu par deux fois au cours de ma carrière avec l’explosion d’une mine devant mes yeux emmenant avec elle mon ami Sylvain, preneur de son qui me suivait partout dans 8 le monde depuis des années et quelques mois plus tard cette prise d’otage qui se terminait dans un bain de sang. J’avais fini par douter du bien fondé de la vie. Cette mission était pour moi celle de la dernière chance, celle tout du moins que je m’octroyais pour m’éviter de sombrer. Le passé, devenu trop lourd devait être extrait, expulsé de mon corps, arraché de cet ancrage maléfique qui survivait dans mes entrailles, grossissait et s’amusait de mes angoisses. Etait-ce donc cela être possédé ? Le démon qui me dévorait de l’intérieur n’était autre que l’écho lointain d’un fardeau immense, impossible à porter plus en avant, le souvenir. Il n’était pas une nuit où je ne me réveillais en sursaut, pas une journée où je ne ressentais ce malaise obsédant, relecture d’un terrifiant cauchemar. L’exorcisme, seul et unique recours, ultime rempart devant l’attaque satanique, lui seul aurait pu m’extirper de cet état de quasiprostration permanente. Oh, bien sûr, je donnais le change, à me regarder évoluer de l’extérieur, impossible d’avoir le moindre doute. Et pourtant, tout était là, enfoui dans ces quelques centimètres cubes de cerveau qui me permettent de me rappeler. Aussi, lorsque l’on m’avait proposé cette aventure, j’avais répondu oui sans hésiter. Cela devait être l’occasion d’une renaissance pour moi, même si je ne me faisais pas d’illusion sur les raisons qui avaient motivé leur choix. Il est clair qu’un alcoolique, dépressif, même auréolé de succès 9 passés comme je l’étais, mis au ban de sa propre profession serait plus maniable qu’un journaliste en pleine possession de ses moyens. C’était pour eux l’assurance que le secret serait gardé, mais je m’en fichais éperdument. Je renaissais enfin après ces mois de souffrance. Je regardais mon compagnon, perdu dans ses pensées. Cette aventure était pour lui une mission comme les autres, une de plus. Aucun signe d’inquiétude, de peur, ne se lisait sur son visage. Il paraissait totalement décontracté. Combien de situations risquées avait-il vécu ? Combien de fois avait-il frôlé la mort ? Je ne savais rien ou presque de mon coéquipier, juste son prénom, Mark, mais peut être n’était ce même pas le sien. Après tout, quelle importance cela pouvait-il faire. Il devait lui aussi se poser les même questions à mon encontre. Son visage buriné barré d’une large cicatrice reliant la bouche à l’oreille, laissait entrevoir la dureté de sa vie passée. Je n’aurais pu dire s’il m’inspirait la crainte ou le respect. Il était Allemand, mais, il parlait un français parfait avec toutefois un très léger accent guttural qui aurait pu le faire passer pour un Alsacien. Sa blondeur et son visage carré, taillé à la serpe, trahissaient seuls ses origines germaniques. Cet homme m’avait été adjoint par les autorités pour, disaient-elles, assurer ma protection. J’avais eu beau jouer les durs à l’époque, m’offusquant de cette présence imposée, criant à qui voulait l’entendre que j’avais pour habitude de travailler seul même dans 10 des situations délicates, mais je dois avouer qu’en me retrouvant dans l’enceinte de cet immeuble, théâtre futur d’une grande tragédie, mon opinion sur la présence de mon camarade avait peu à peu évoluée, je pense qu’il me rassurait. Il avait, pour l’instant, honoré son contrat avec brio. C’est lui qui, après avoir étudié de longues heures durant, la totalité des missions que nous devions mener à bien avec des historiens, des physiciens et des membres des services secrets, avait élaboré les différents plans qui nous permettraient de nous infiltrer sans nous faire remarquer. Il nous avait conduit sans la moindre hésitation, jusque dans ces lieux, dont les plans devaient être gravés dans sa mémoire. J’avais cru comprendre qu’il était capitaine, mais dans quel corps d’armée, je n’en savais rien, la légion sans doute, au vu de son comportement et son impassibilité devant une situation délicate comme celle que nous étions en train de vivre. On m’avait demandé le plus grand secret sur nos identités respectives et, bien que mon expérience de reporter me poussait à creuser davantage, je m’étais laissé convaincre de ne poser aucune question. Dehors, le brouhaha de la foule grandissant faisait l’effet d’un roulement de tambour précédant l’exécution d’un condamné à mort. Les gens s’étaient lentement agglutinés tôt le matin pour assister au passage du cortège, espérant sans doute apercevoir le chef suprême, le toucher, lui serrer la main. On entendait des éclats de voix, des cris, des 11 rires, des hommes et des femmes en pleine discussion sans toutefois pouvoir en distinguer la teneur. Je décidai de me lever un peu afin de me dégourdir les jambes endolories par la position accroupie que j’avais dû prendre pour ma planque, quand Mark me plaqua violemment au sol en masquant ma bouche de sa large main. Furieux, j’essayai de me débattre pour me dégager mais le colosse était décidément bien trop costaud pour moi. Mark avait mis son doigt devant sa bouche pour me faire signe de me taire. Je compris alors que quelqu’un approchait. Il me relâcha doucement et m’attira vers lui, à l’abri derrière les cartons. Des pas résonnaient dans notre direction, s’arrêtèrent un temps devant l’entrée de la pièce et je vis la poignée ronde tourner sans bruit. Une silhouette apparut dans l’embrasure de la porte et se dirigea vers la fenêtre. C’était lui. Il portait un objet long enveloppé dans un linge sombre et l’on ne tarda pas à découvrir le canon de son fusil à lunette qui pointait vers le plafond, comme s’il avait voulu échapper à son carcan de coton. Il le déposa sur le sol calmement, s’agenouilla et déplia le morceau de tissu recouvrant son arme. Il ouvrit ensuite légèrement un des vantaux de la fenêtre, une légère brise souffla vers l’intérieur et parvint jusqu’à nous, comme une délivrance. L’air devenait tout à coup respirable. Je me surpris à le remercier intérieurement, oubliant presque la raison de notre présence. Avec d’infinies 12 précautions, prenant garde de ne pas nous faire remarquer, je pris ma caméra, et me mis à filmer. Je vivais là, le plus grand jour de ma carrière. Il m’était bien sûr, à plusieurs reprises, arrivé de capturer des séquences marquantes dans ma vie, en particulier en Iraq, où j’avais passé plusieurs mois durant l’offensive Américaine ou bien en Afghanistan perché dans les montagnes désertiques aux côtés des rebelles Pachtounes, mais jamais, je n’avais eu l’impression de rentrer dans l’histoire comme aujourd’hui. La différence était de taille, à l’inverse des reportages qui avaient jalonné ma vie de journaliste, aujourd’hui j’étais à peu près certain d’être au bon endroit, au bon moment et même en avance pour réaliser le coup de toute une vie. Midi, dans trente minutes le président devait être assassiné et j’étais aux premières loges pour filmer la scène. Je tentai de me concentrer sur mon travail et de chasser de mon esprit cette peur envahissante qui m’accompagnait à chaque fois que je me retrouvais dans des situations délicates comme celle ci. Mark, son Beretta au poing, se préparait à toute éventualité, prêt à intervenir pour le cas où cela tournerait mal. Il tenait en joue notre visiteur juste au cas où. Les bras légèrement fléchis devant lui, il ne bougeait plus. L’homme, les yeux rivés vers le Dealey Plaza scrutait l’horizon à la recherche de la Lincoln décapotable noire et de ses précieux occupants. Je ne perdais rien de l’expression de son visage, de sa posture et de ses gestes. Tout se gravait 13 minute après minute dans la carte mémoire de ma petite caméra numérique remplaçant pour la circonstance mon habituel imposant et trop voyant engin. Alors c’était finalement lui et lui seul, pas de complot, pas de tireur embusqué derrière la palissade en retrait de la longue avenue. Cinquante années de théories toutes plus farfelues et sulfureuses les unes que les autres allaient s’envoler à tout jamais lorsque le monde visionnerait ces images. Lee Harvey Oswald se préparait à tuer le Président et il allait le faire en direct devant l’objectif de mon caméscope. Bien sûr, nous ne saurions certainement rien de ses motivations mais ce n’était là pas le but de notre visite. Peut être cela ferait-il l’objet d’une expédition future mais pour l’heure il ne s’agissait pour nous que d’immortaliser ce drame que l’Amérique entière s’apprêtait à vivre et surtout, d’attribuer la paternité du crime au jeune homme que nous avions devant nous. Le chahut de la foule se faisait de plus en plus grand. Sans doute apercevait-on au loin le long ruban protecteur des douze motards encadrant la voiture. Pour l’heure, le président devait échanger des banalités avec les occupants du véhicule, saluer les Texans venus l’acclamer sans se soucier un seul instant de son proche avenir. Il savourait sans le savoir, ses derniers moments de vie. Oswald fouilla dans ses poches et en ressortit quelques balles effilées et brillantes. Lentement, le regard froid, il 14
De temps en temps - Page 1
De temps en temps - Page 2
wobook