L'année avait merveilleusement commencé - Page 1 - test L’année avait merveilleusement commencé… 3 Évelyne MERLE L’année avait merveilleusement commencé… Chronique d’une vie aux siècles derniers dans les campagnes de nos Coteaux du Lyonnais Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-247-0 Dépôt légal : Novembre 2008 Copyright © Edilivre Éditions APARIS, 2008 6 Je dédicace ce premier roman à Gaby, mon mari, qui m’a tant soutenue dans ce projet… 9 Avant-propos Il s’agit là d’un simple roman qui m’a permis de retracer la vie quotidienne et les coutumes paysannes aux siècles derniers dans nos campagnes des Coteaux du Lyonnais – au fil des saisons – au travers d’un jeune personnage attachant prénommé Justin. Si je me suis inspirée de nombreuses anecdotes familiales effectivement vécues dans la région et collectées au cours de ma vie, ainsi que d’un fait divers réel, sur fond historique de l’époque, tous les autres personnages de ce roman – de pure fiction – n’ont aucun rapport avec des personnes vivant ou ayant vécu. J’ai pris grand plaisir à faire vivre et évoluer mon personnage dans mes Coteaux du Lyonnais et je souhaiterais en donner tout autant au lecteur… 11 CHAPITRE I 13 Justin au pays des Coteaux du Lyonnais Justin, moelleusement étendu dans la pâture du Ressy, un brin d’herbe entre les dents, suivait des yeux depuis un moment les évolutions gracieuses d’un couple de milans, ces magnifiques oiseaux que l’on dit fidèles jusqu’à la mort, fasciné par le tracé impeccable de ses courbes, émerveillé d’une telle perfection. Seuls leurs appels brefs, aigus, en réponse, dérangeaient le calme ambiant de cette matinée. Ils semblaient se laisser porter par l’air presque doux de ce début de printemps en larges mouvements circulaires et profiter de courants invisibles glissant le long des plumes de leurs ailes largement déployées, le bec tendu vers le creux herbeux de la vallée encore toute brillante de la rosée du matin. Une proie tentante ne saurait tarder à se présenter : mulot, campagnol ou jeune lapereau… Les yeux plissés pour éviter l’éblouissement des rayons encore rasants du soleil sur l’herbe perlée de rosée, l’enfant observait les milans. L’un des oiseaux plongea en piqué derrière la ferme Gobert, pour réapparaître aussitôt, un petit animal entre ses serres, 15 puis s’élever au-dessus du corps de ferme enveloppé de brume légère, suivi du second milan, légèrement plus petit que lui, sa compagne sans nul doute… Elle le suivait en tournoyant en cercles serrés autour de lui et criaillait à petits coups plaintifs. Le ciel était d’une transparence et d’une pureté exceptionnelles, du même bleu que les yeux de Manon. Petit Justin respira profondément, s’emplit les poumons de l’air vif du jour, aspira de tout son nez retroussé piqué de rousseurs les fraîches senteurs d’herbes qui montaient du val, mêlées d’odeurs plus lourdes de terre et plus âcres de bouse ; si fort, que des larmes vinrent au bord de ses cils courbés. Son regard abandonna les oiseaux pour les festons des rustiques fortins, érigés là sommairement, en postes de guet pour surveiller les allées et venues et servir sans doute de points de défense autrefois, qui tantôt ourlaient de rondes collines alentour, tantôt coiffaient de raides escarpements rocheux, parsemés de touffes de sapins drus et serrés, tout autour de son tertre préféré. Il avait pour habitude de venir là consoler ses chagrins et retrouver Basile, son inséparable compagnon de jeu. Tout là-haut, le Crêt d’Arjoux, moutonnait de dense végétation, dominant ses hameaux vassaux à ses pieds : Montessuit, Ronzières, Ressy, Grange Bodet, Persanges… ce n’était que riches domaines, fermes fortifiées étendues, grasses prairies, champs de maïs, vignobles tortueux, châtaigneraies, cerisaies échevelées à l’infini… Là aussi, une mer de vignobles avait remplacé les immenses champs de blé « des autrefois » L’enfant se retourna sur le dos, sa tête rousse bouclée soutenue de ses deux mains croisées, les coudes relevés ; il 16 rêvassait le nez en l’air, mâchonnant un brin de serpolet serré entre les dents. Une belle journée de mars s’annonçait… Enfin le printemps ! Pourtant, l’enfant se sentait chagrin depuis hier ; des larmes perlèrent au bord de ses cils à l’évocation de l’arrivée de son père à la maison la veille au soir. La veille, Tonin avait fait son entrée dans la salle commune, l’air fourbu, le visage aussi sombre que sa chasuble de gros chanvre. Il s’était effondré sur le banc ciré de la pièce commune, sa grosse tête rousse entre ses mains calleuses, accoudé à la maie, sans un mot ; le silence s’était installé, que personne n’osait rompre, à peine troublé par le chuintement du feu. Une boule dans la gorge, un poids sur la poitrine l’étouffaient, et lorsqu’il avait enfin pu parler, sa voix paraissait méconnaissable, comme enrouée. Maître François, qui l’employait au tissage de la soie, lui avait signifié son congé, sans plus d’explication : le travail – déjà dur – à l’atelier de tissage de l’Allée des Mûriers se faisait plus que rare avec la concurrence italienne, rapportait de moins en moins, et ses deux garçons, maintenant en âge de fournir leur part de travail, lui évitaient ainsi la charge supplémentaire d’un ouvrier à l’atelier de tissage du moulin. Maître François regrettait bien de devoir se séparer de cet excellent ouvrier, mais il devenait impossible de le garder. La mère, ses deux mains rouges posées sur son devant de tablier à petits carreaux bleu passé, caressait machinalement d’un geste très doux son ventre renflé ; devenue toute pâle, une faiblesse l’avait saisie aux jambes, qui l’obligea à s’asseoir sur 17 le banc usé en face de Tonin, de l’autre côté de leur maie 1 de mariage toute luisante de bonne cire d’abeilles, leur seul véritable bien avec le lit de cerisier des grands-parents Magnin. Alors qu’ils se croyaient enfin sortis des difficultés du début de leur union, voilà que recommençaient les problèmes ; et elle, la Mathilde, avec cette nouvelle grossesse, avait de plus en plus de mal à battre le linge de la buye 2 à la grande serve, à porter les lourdes balles, à soulever à pleins bras les grands draps de grosse toile mouillée, à se baisser au fil du courant, les mains insensibilisées par l’eau glacée de la source de la Font Porée alimentant le béal des Moulins de Savigny, gercées à l’extrême et toutes gourdes. Comment allaient-ils pouvoir s’en sortir avec quatre bouches à nourrir ? Le moindre sou en moins ferait défaut… Pourrait-il retrouver du travail tout de suite ? N’allait-il pas galérer des semaines, des mois, à en rechercher tous azimuts, à des kilomètres de sa famille ? Ne devrait-il pas courir les routes avec son baluchon à l’épaule, par tous les temps pour rapporter trois sous ? Un long soupir s’échappa de sa poitrine oppressée… Tonin se força à redresser sa grande carcasse sur le banc, se frotta les yeux et serra les mâchoires. Demain, il se rendrait au bourg et ferait le tour de ses compagnons et des artisans, il irait voir tonton Angaux, son beau-frère : il avait beaucoup de 1 2 Grand coffre à rabat lessive 18
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