Mademoiselle Roman - Page 1 - test Mademoiselle Roman 3 Jean-Pierre FRUTOS Mademoiselle Roman Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-256-2 Dépôt légal : Janvier 2009 Copyright © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 François souriait, le doigt crispé sur la gâchette, il souriait à la pensée de se brûler la cervelle. Il abandonna l’idée. Non, attendre, attendre encore. On frappa à la porte, au même instant le téléphone sonna, surpris il sursauta, le coup partit ! Il s’effondra. La porte s’ouvrit brutalement ! À l’autre bout du fil, déçue mais soulagée elle raccrochait… Cette conversation, en souhaitant que ce petit retard l’aide à se détacher, ils l’auraient un plus tard. Donner du temps, ce fameux temps qui travaillait contre elle, contre son corps, contre sa pensée. Elle se trompait, le temps n’avait rien à y voir. Le temps réel qui n’est fait que de contretemps, n’appartient qu’à ceux qui le prennent tout simplement. Ce matin-là François n’en pouvait plus : de jalousie, de désir. Il fallait qu’il la voie, qu’il lui parle. Non ! qu’il la touche, la caresse. Qu’elle l’accueille dans son ventre, lui dévoile ses seins tendres, qu’elle se donne, s’abandonne, le rassure. Son image l’habitait, son parfum l’obsédait. Il aimait, il souffrait. Il souffrait de ses absences, de tout ce temps passé à l’attendre. À attendre ce court moment où leurs corps aimants déroulaient la spirale du temps. Il la désirait, la voulait, là, tout de suite ! Au diable ce quart de siècle d’écart. À peine une génération. Rien ! Trois fois rien ! 9 L’espèce humaine compte plusieurs millions d’années. La planète plusieurs milliards. Alors que pouvaient peser vingt-cinq ans d’écart ? Rien juste un mauvais coup du temps. Non ! une mise à l’épreuve. Une preuve d’amour. Eux, un couple pas normal ? Et alors le mariage, l’église, l’adultère, le divorce, l’avocat, le partage des enfants, c’était cela la norme ! ? Pas un couple du même âge ne tenait plus de deux ans. Eux, un couple pas naturel ? Et alors ? Les animaux obéissent à des codes pas à des convenances… Et puis, c’était bon, les préliminaires n’avaient que trop duré. Il était temps qu’elle franchisse le pas. Il était temps qu’elle accepte de vivre son amour au grand jour. Il était temps qu’elle le sorte de cette clandestinité étouffante. François trouverait les arguments. Il saurait la décider. Ce jour-là il fallait qu’il la trouve. Pour lui c’était devenu vital. Il allongea le pas… Des bribes de conversation remontèrent en lui. – François au fond, c’est toi que tu aimes à travers moi… Tu n’es qu’un pantin à élastique… Tu vivras, je mourrai… Un frisson le parcourut. Il s’entendit lui répondre : – Si tu meurs, je ne te survivrai pas. Si tu me quittes, je me tue !!! Il n’avait pas besoin de citations lui ! Il l’aimait tellement et depuis si longtemps qu’elle en était devenue sa raison même d’oser exister. À moins qu’elle ne cherchât à tout arrêter ? De le renvoyer au monde de ses vingt ans ? Après tout ne l’avait-elle pas prévenu ? – Écoute François, tu ne te serviras pas de moi pour régler ta crise adolescente. Tu as besoin de 10 provoquer pour exister, je ne te servirai pas de porteétendard ! Malgré ses recommandations il avait appelé chez elle, pas de réponse. Encore une fois elle avait disparu. Encore une fois, les démons de son imagination le possédaient. – Que sais-tu de ma vie amoureuse ? J’ai besoin de temps à autre de disparaître, de prendre l’air ! D’ouvrir de vieux placards et d’en sortir des cadavres si le cœur m’en chante ! Si j’ai couché avec toi, c’est à cause d’un mauvais rêve !!! Il la voyait nue dans les bras d’un ancien amant, un de ces hommes de son âge à elle. Il voyait sa femme s’offrir corps et âme, jouir de toute sa flamme. Il devinait le plaisir de l’autre, l’autre ! Ce vieux con libidineux débarquant en vainqueur sur son île mystérieuse, saccageant le décor de son île au trésor. Des moments d’aimable complicité littéraire lui déchiraient la mémoire. – Tu as détourné le texte, c’est : « Longtemps je me suis couché de bonne heure » et non pas : « Longtemps je me suis branlé de bonheur ». François, laisse tomber Proust et prends plutôt le voyage au bout de la nuit de Céline. Elle avait encore disparu. Mais cette fois-ci, il avait une petite idée de l’endroit où elle pouvait se trouver. Il avait trouvé chez elle une adresse griffonnée sur un morceau de papier froissé dans le cendrier. Cette adresse donnait le nom d’une ferme et d’un lieu-dit. Il connaissait parfaitement l’endroit qui se situait sur les grands Causses. Si elle se trouvait làbas, que pouvait-elle bien y fabriquer ? Rencontrer en toute discrétion un homme marié bien entendu. La 11 voilà la raison de tous ces mystères, la vraie raison, la seule raison. Tant pis il fallait qu’il sache avec qui elle se trouvait, il fallait qu’il s’y rende. Mais comment ? La ferme se trouvait à une bonne trentaine de kilomètres et lui ne possédait aucun moyen de locomotion. Cette pensée le rendit fou, pour la chasser il se mit à courir. Il trébucha sur Xavier, ils roulèrent au sol tous les deux. Une bouffée de honte les fit se relever aussitôt. Xavier regarda autour de lui espérant n’avoir eu aucun témoin de la chute. De jolis sourires aux lèvres sang le détrompèrent aussitôt et achevèrent de le vexer. François demanda à Xavier de lui prêter sa mobylette. Comme d’habitude celui-ci accepta. Il ne lui demanda même pas pourquoi. Depuis quelque temps François était devenu une énigme pour son entourage. Il disparaissait des samedis et des dimanches entiers sans qu’il soit possible de savoir où il se trouvait. Si quelqu’un le lui demandait, il répondait invariablement que chacun avait sa part d’ombre et de mystère. Xavier était persuadé qu’il devait se rendre dans quelques expéditions secrètes, de quelque groupe clandestin, mandaté pour quelques intrépides sabotages. Il admirait François et quoi que celui-ci pût faire, cela ne pouvait être qu’extraordinaire. Scrupuleusement François lui promit de faire le plein dès son retour. Sur la route, le doute et l’angoisse devenaient plus vifs, aiguisés et tranchants comme des lames en acier. François se sentait comme tailladé, lardé de coups de couteaux, comme écorché tant dans sa chair que dans sa pensée. D’un côté il avait honte de sa réaction, honte de sa suspicion de cocu d’un autre âge ; d’un autre côté elle le trahissait, c’était certain ! Alors il 12 fallait qu’elle s’explique pour le moins ! Mais cette explication était-il capable de l’entendre ? Certainement pas ! Pris par ses tourments, il oublia la route, se mit à rouler à gauche. Ce fut l’avertisseur et le coup de frein d’une automobile qui le ramenèrent à la réalité. Pour éviter le choc il donna un coup de guidon sur la gauche et finit sa course dans le fossé du bas-côté de la route. Trempé, humilié, engueulé par le conducteur, l’index gauche tordu, le nez en feu, la roue de la mobylette légèrement voilée, François se releva, engueula à son tour l’automobiliste et reprit sa route. Sa pensée autant que sa trajectoire zigzaguaient. Comment remplacerait-il la roue abîmée de la mobylette ? Bah ! Comme toujours, il s’arrangerait avec Xavier. Parvenir jusqu’à la ferme fut très long et laborieux Il dut faire halte deux ou trois fois afin de ménager et la roue et le moteur de son petit engin. Pendant l’une de ses pauses forcées, une furieuse envie de fumer le prit soudainement. Il fouilla les poches de son blouson de toile, scruta la route. Au-devant de lui se détachait une forme en mouvement. Il attendit quelques minutes que l’image se précise. Il s’agissait d’un homme qui se déplaçait d’un pas syncopé, apparemment il boitait. À son allure générale certainement un clochard, ou un routier. Arrivé au niveau de François, il s’immobilisa, le regarda droit dans les yeux et d’un ton qui n’admettait pas de réplique, exigea une cigarette ! Décontenancé par cette injonction qu’il traduisit par : « Aboule ta clope nanti et ferme-la ! » François ne put s’empêcher de faire face au quémandeur et de le dévisager. Il était très difficile de lui donner un âge : des yeux clairs profondément enfoncés dans leurs orbites, un visage 13 triangulaire et osseux, une barbe de trois jours grise et blanche, un corps long et maigre lui conféraient une dureté, une autorité naturelle. Il ressemblait à un moine inquisiteur, échappé de quelque souterrain de l’histoire. Tout en soutenant le regard du clochard, François était troublé : cet homme, il pensait l’avoir déjà rencontré, le connaître, mais où et quand ? Coupant sèchement le silence, François exigea à son tour une cigarette. Nullement impressionné mais convaincu, l’autre présenta ses excuses, expliqua que le nanti en l’occurrence c’était lui parce que propriétaire du désir de l’autre. Il mit une main dans une de ses poches en sortit une cigarette, la tendit à François et sans plus un mot poursuivit son chemin, laissant François, stupéfait, sur le bord de la route. Encore troublé par l’étrangeté de cette rencontre, il se mit en quête de la ferme. Natif de ce coin du département, il n’eut aucune difficulté à la découvrir. La ferme en question se situait sur un plateau calcaire, tout au bout d’un chemin de terre rouge et de pierres, isolée de tout. Depuis l’enfance, il aimait ces causses austères avec leurs sentiers arides surplombant le vide, ces maisons centenaires entrelacées de lierre, cette solitude altière qui danse sur les roches calcaires. Lorsqu’il parvint devant la ferme, le paysage et le soleil de juin l’avaient presque soulagé de ses tourments. Le domaine se composait de trois grosses bâtisses toutes en pierres de taille : le corps d’habitation, la grange et la remise avec au milieu le four à pain et derrière la citerne d’eau. Tout cela suggérait l’aspect d’une forteresse d’un autre âge, un refuge contre le temps. Une camionnette bleue garée derrière la grange le ramena brusquement au présent. De nouveau le cœur de François se mit à battre très 14 fort. Il accéléra le pas. Il en était sûr, elle se trouvait là, en compagnie de cet autre. Cet autre qu’elle n’avait jamais voulu lui avouer, cet autre qui lui volait son amour ! La porte de la maison était entrouverte, il y pénétra en courant, sans réfléchir. La grande salle du bas était vide, néanmoins la table était encore mise avec deux assiettes et deux couverts. Après la dînette la galipette pensa François dans un accès de rage. Il se rua dans le grand escalier, déboucha dans un long couloir, déboula dans la première pièce de l’étage, butta sur quelque chose de dur et s’affala de tout son long sur le plancher. La pièce était dans l’obscurité, les volets fermés. Il se releva, fit un pas, glissa et retomba sur le plancher. Une fois de plus il ratait son entrée. À quatre pattes il chercha un interrupteur, le trouva, tourna la mollette en émail et resta pétrifié : là, devant la porte s’allongeait un corps. C’était un homme. Une nappe de sang s’échappait de la tête, ce corps contre lequel il avait trébuché, ce sang sur lequel il avait dérapé. François ne chercha pas à comprendre, à retourner le corps de la victime dont il avait, il n’y avait pas si longtemps encore, serré la main. Il prit ses jambes à son cou, sortit de la maison comme une flèche et vola jusqu’à sa mobylette. Il l’enfourcha, fit des moulinets sur les pédales et découvrit l’état dans lequel il se trouvait. Ses baskets blanches étaient tâchées de rouge sur leurs extrémités ; sur ses genoux le bleu de son blue-jean avait viré au noir. Il s’agissait de sang sans aucun doute. Il frotta frénétiquement ses chaussures contre le tronc d’un chêne et sur une motte d’herbe rachitique. Il ne pouvait rien faire pour nettoyer son pantalon ; à part mettre un peu de terre rouge pour dissimuler le sang. Pour rejoindre la route, il préféra 15
Mademoiselle Roman - Page 1
Mademoiselle Roman - Page 2
wobook
edilivre.com