Enfance biarrote - Page 1 - test Christine Miani Enfance biarrote Récits Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0775-7 Dépôt légal : Juin 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire MICK .................................................................... 15 TA ......................................................................... 25 LA MAISON MOUNACHE ................................ 35 LA VAGUE .......................................................... 41 LA MÉMÉ QUI SENTAIT MAUVAIS .............. 49 LE TOURNE-NOIX ............................................. 59 TREMBLEMENT DE TERRE ............................ 65 L’ECHARDE ....................................................... 73 PERDUE SUR LE PARKING ............................. 83 LE RESTAURANT DERRIÈRE LA MAISON ........................................................ 91 JOUR DE MARCHÉ ............................................ 95 A LA FIN DE LA SAISON ................................. 103 RETOUR DANS LE GERS (OU LA NAISSANCE DE MON FRERE)........... 109 9 Boris Vian aurait dit de tes histoires : « Elles sont vraies parce que tu les as imaginées d’un bout à l’autre ». MICK Mon premier souvenir biarrot s’appelle Mick. C’était un berger allemand, un très beau chien. Des yeux couleur feu lui donnaient le regard sauvage d’un loup. Léon Gabarre (mon grand-père) l’avait acquis alors qu’il vivait encore dans le Gers. Sur une vieille photo en noir et blanc je reconnais le jardin derrière l’épicerie où je pose avec l’animal. Je suis toute petite. Je porte une robe en vichy et un bob posé de travers sur des cheveux très courts, le visage dévoré par le chapeau. Le chien est plus grand que moi, et je le tiens fièrement par son collier, sans crainte apparente. Ma main portée à ma taille corrobore ce tableau. Seuls mes genoux tournés légèrement en dedans témoignent d’une inquiétude masquée. Mick, la gueule entrouverte, la langue pendante, les oreilles aux aguets, regarde fixement l’objectif. Cette photo demeure la seule trace de ce passé lointain. Le souvenir de ma petite enfance dans le Gers reste flou. Il devient plus vif à l’approche du portail de bois vert du jardin de Biarritz où je revois très nettement Mick, les pattes quillées par-dessus en train de m’attendre. Gabarre avertissait le chien 15 la veille de mon arrivée, mes allers et retours étant ponctués par les vacances scolaires. Cette information captée, le chien, prisonnier d’une excitation encore contenue, entamait son chemin de croix : m’attendre ! Sa patience s’émoussait au fil des heures. Il finissait par refuser la nourriture puis, reniflant avidement l’air à la jointure des fenêtres, il laissait entendre de longues plaintes aiguës. Et, sans jamais se tromper, comme s’il sentait ma présence, les dernières minutes qui la précédaient, il cherchait à se faire ouvrir la porte d’entrée pour se précipiter dans le jardin emporté par une agitation qu’il ne contrôlait plus ! Quand enfin la voiture de mon père s’engouffrait dans le chemin poussiéreux, l’animal explosait alors d’une indicible joie qu’exprimaient des cris perçants ! Encore prisonnière de l’automobile je le voyais s’agiter, parcourant de ses deux pattes avant le portail de long en large. Il piaffait tel un cheval fou ! Et, effectuant un mouvement circulaire sur lui-même, telle une toupie lancée à folle allure, il mordait sa queue ! Quand enfin, je sortais de la voiture, il se ruait vers moi et ses pattes avant sur mes épaules, me léchait le visage en pleurant de joie. Souvent en panne d’affection, ne trouvant pas dans le regard des hommes le reflet capable de me rassurer c’est sans mesure et tout naturellement que je partis chercher dans l’anthropomorphisme animal l’amitié humaine qui me faisait défaut. Ainsi je décrétai Mick mon seul ami, et enfermée dans la canine relation je repoussai tout désir de rencontres. Il devint donc mon fidèle compagnon, et je me mis à partager à peu près tout avec lui, sans discernement pour sa condition animale, sous l’œil approbateur de mon entourage qui trouvait cela très drôle. Une éducation fruste et 16 réductrice faisait de moi un être pusillanime et renfermé. Peu permissifs, mes proches m’autorisaient pourtant à peu près tout, du moment que je faisais avec le chien. En plus de la liberté nouvelle que m’offrait cette relation j’y attribuais une valeur importante puisqu’elle forçait la confiance des adultes. Sûre de l’affection de la bête, notre complicité reconnue par le monde des hommes, je ne tardai pas à lui vouer d’abord une confiance aveugle puis un amour sans borne. Les nuits de ma petite enfance biarrote étaient peuplées de cauchemars. Les vieux basques disaient que l’océan n’était pas bon pour les tempéraments nerveux. Plus tard, j’attribuai cela aux longues séparations d’avec ma mère et la sensation confuse qu’elle se débarrassait de moi. Les vacances d’été duraient presque trois mois pendant lesquels je ne la voyais pas. La maison de mon grand-père, pourtant assez neuve, avait de par la façon dont elle était meublée, un caractère sombre et inquiétant. Des meubles imposants et lourds, de peu de valeur, envahissaient l’espace étriqué. Le style « Levitan » cherchait vainement ses aises dans le minuscule séjour pour y installer sa table, ses chaises et son buffet. Pourtant, rentraient aussi dans la pièce le grand fauteuil imitation cuir à une place réservé à mon grand-père, un autre fauteuil à trois places, en bois, habillé de tissu et réservé au commun des mortels de cette maison, une table basse placée par commodité devant ce fauteuil, et l’inévitable table à roulette en formica surmontée de l’imposante télévision, elle-même surmontée de bibelots en pacotille bien alignés. L’ensemble du décor mobilier était fortement rehaussé par la présence de napperons crochetés ou brodés et par une foison de 17 coussins recouverts avec des morceaux de laines de récupération tricotés en carrés, tous de couleurs différentes et cousus entre eux. Les tapis de sol qui recouvraient le linoléum étaient imprégnés de l’odeur fauve du chien, et l’ensemble, la vue et l’odeur, pouvait facilement donner la nausée. La chambre de mon grand-père et de sa femme était entièrement meublée de formica. Aux murs, une tapisserie pompeuse imprimée de fleurs et de ramures n’avait pourtant pu à elle seule satisfaire le mauvais goût des hôtes qui l’avaient surchargée de canevas brodés puis encadrés, représentant des nus de femmes allongées, des scènes de chasse, ou des scènes de la mythologie grecque. De part et d’autre du lit on devait faire très attention aux deux tapis très casse-gueule gisant là sous le nom pompeux de « descente de lit » dans le triomphalisme de ce que l’on nommait confort ! Il y avait dans la maison une deuxième chambre où était installée un peu comme dans un lieu à part la bellemère de mon grand-père. Ma mère en jalousait les meubles qu’elle disait être d’une « inestimable valeur » puisqu’ils étaient en bois de rose. Pénétrant peu dans cette pièce mystérieuse, je me souviens tout de même d’un enchevêtrement d’objets et le rajout d’une penderie en tissu à but utilitaire qui tuait de toute façon à elle seule la soi-disant beauté du mobilier. Le bois de rose, quant à lui, demeurait invisible à l’œil profane sous ses couches de crasse. Toujours dans le style formica, la cuisine était peut-être le comble du mauvais goût ambiant. Les meubles, appuyés contre le mur, collés les uns contre les autres, de hauteurs différentes, faisaient le tour de cette petite pièce pour s’arrêter au ras de l’évier. Au centre, une table rectangulaire recouverte de matière plastique verte autorisait un 18 repas à quatre. Une porte-fenêtre ouvrait sur le jardin et créait souvent un courant d’air entre elle et la porte d’entrée qui juste en vis-à-vis claquait à tous les coups. Alors, pour éviter ce désagrément, un ruban élastique fixé au mur retenait la porte par sa poignée. Ainsi toujours ouverte, elle dissimulait le ballet suspendu derrière elle et le carré de moquette collé en regard des poils du ballet sans doute pour éviter le contact direct de l’objet avec la peinture pourtant écaillée de la porte. Si l’enfance, en apparence, semble peu soucieuse de l’environnement, je crois cependant qu’elle y puise ses cauchemars. Car enfin, dans cette maison, je n’avais pas de chambre à moi. J’étais logée à défaut dans le petit salon attenant au fameux séjour décrit plus haut. En guise de séparation, le mur dessinait une sorte d’arcade et au-delà de cette forme arrondie, était ce que l’on nommait : ma chambre. Comme dans la cuisine, des armoires de tailles différentes étaient alignées le long d’un pan de mur, et sur le pan de mur opposé se trouvait un cosy-corner sous lequel le quart du lit se glissait, ce qui en diminuait l’espace et le rendait impossible à faire le matin, à moins de déplacer tous les meubles vue l’étroitesse de la pièce. De par cet agencement, une fois couchée, ma tête se trouvait à hauteur de l’accoudoir du fauteuil de mon grand-père. Ainsi, les émissions de télévision tardives m’étaient imposées. J’avais pour jeu favori d’agacer mon grandpère en lui parlant depuis mon lit alors qu’il suivait quelque chose avec intérêt. Je lui disais n’importe quelle bêtise. Souvent j’inventais un idiome incompréhensible pour le plaisir de l’entendre me demander des explications auxquelles je répondais par des fous rires. Alors il tordait le nez. Jamais il ne me grondait, mais simplement marmonnait de vagues 19 reproches à mon encontre, ce qui redoublait mon rire. Souvent, l’écran soporifique m’enlevait au milieu d’un rire mourant. Mais je m’éveillais quelques heures après dans la pièce désertée et devenue noire. Couverte de sueurs, en proie à d’atroces terreurs, j’appelais Gabarre d’une voix tant affaiblie par la peur qu’il ne pouvait, ou ne voulait entendre. Mick, endormi au pied du lit, se glissait alors près de moi, passait une patte autour de mon cou et me léchait le visage, nettoyant larmes et sueurs. Je me souviens très précisément du calme qui revenait doucement en moi. Et ma figure dans l’haleine du chien, toute mouillée de sa salive, dormir ne me faisait plus peur. Je sombrais alors dans des profondeurs bienfaisantes jusqu’aux lueurs du matin. Les nuits finissaient comme des épreuves mais les jours qui revenaient étaient de purs moments de bonheur. Le chien emboîtait mon pas, moi le sien. Si je me blessais, il léchait mes plaies. Si je me perdais lors de nos promenades dans les bois alentours il me ramenait. Si je pleurais il me regardait fixement, les oreilles quillées, penchant sa tête, soit à droite, soit à gauche, intrigué et anxieux. Il aboyait fort quand un adulte me grondait. Si je savourais une sucette c’était une coup de langue moi, un coup de langue lui. Sous sa très haute protection, mon bob sur la tête, je parcourais le quartier, toute chapeautée d’importance. Enorgueillie, j’évitais de parler aux voisins. Je voulais qu’on se pose des questions sur ce chien et moi ! Que ça leur en bouche un coin ! Une si petite enfant toujours avec ce berger allemand ! Il était toute l’assurance qui me faisait tellement défaut. Et puis il y avait les impossibles baignades lors de nos virées familiales à la plage, quand par bonheur 20
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