AEVUM - Page 1 - Aevum Tome 1 La quête 3 Rémy Dupuy Aevum Tome 1 La quête Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-81213-744-0 Dépôt légal : août 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 1 « Parce qu’il nous est donné de devoir, alors la nature même du genre humain s’en retrouve dotée de responsabilités. Le devoir en est-il aujourd’hui disparu au point que le monde qui nous entoure puisse sombrer dans une telle folie ? La folie ellemême qui nous pousse parfois, souvent, à nous dicter des conduites irraisonnables, des actes méprisables et méprisants, des sentiments inhumains. Je ne crois pas qu’il faille croire en une origine surnaturelle du mal. Les hommes sont à eux seuls capables des pires atrocités. Le monde tel qu’il fut découvert il y a encore très peu de temps peut-il encore tomber plus bas dans la dégénérescence ? Ne souhaitons pas alors à un pusillanime d’y vivre ou d’espérer vivre. Parce qu’il est des dangers à chaque recoin de sa maigre vie. Les moins courageux ne peuvent y survivre. Et pourtant, la vie est faite de tels bonheurs, de tels honneurs… la naissance de son enfant, l’amour de son amant, la douceur de sa maîtresse, la volupté de ce ciel flamboyant, le chant de ses compagnons, le rire de ceux que l’on aime… Que retiendrons-nous à la fin de notre vie ? Une vie passée à courir, à se battre contre le temps et soimême, vieillir et regarder tout autour pour ne rien y voir, terminer dans sa dernière demeure encore à soi et se repasser sa vie de labeur ? Ou une vie passée à s’amuser, à s’occuper de soi, à voyager, à aimer, à combattre, vie que l’on termine alors sur des notes de musique en allegro. Quelle que soit la vie que l’on a, on la choisit rarement, des évènements nous poussent à la vivre ainsi. Mais elle n’est jamais dénuée de 9 sens. Elle a toujours un but comme chacune de nos actions, chacune de nos paroles, chacune de nos pensées. Puissions-nous être heureux là où nous irons dès demain, à l’aube d’un jour nouveau, où une nouvelle vie m’attend désormais. Celle que je vis actuellement s’arrêtera, au bout d’une corde. Il n’appartiendra alors qu’à toi de choisir la meilleure voie. J’imagine que celle que j’ai choisie n’est pas la meilleure, mais quelle est-elle vraiment ? Peut-on un jour le savoir ? Je crois que j’ai suivi la voie qui m’était destinée. Alors, je souris, je respire encore ces dernières bouffées d’air. Je sais qu’elles m’aident à tenir et à penser que je vais pouvoir amender cette vie de piraterie, cette vie à rechercher la gloire et la fortune. Une vie où je n’ai plus compté le nombre de vies que j’ai ôtées, le nombre d’orphelins que j’ai laissés. Un siècle plus tôt, les rivages somptueux des Caraïbes étaient découverts. Un siècle plus tard, l’Europe y imposera sa main par la force, dénaturant tout cela, laissant les canons et les épées dicter leur loi à la nature. Comment fait-elle encore pour nous accepter ? Pour continuellement nous pardonner au point de nous offrir à chaque moment des instants si sublimes. Mon fils, j’espère que le monde ne continuera pas ainsi, il ne doit pas continuer ainsi, et pourtant il le fera. Parce qu’il est deux natures : la nature humaine, féroce, amère, brute, déloyale et la nature, tout simplement, belle et chatoyante. Et les paradoxes qui s’affrontent ne sont jamais prêts de tomber. Deux murs se dressant l’un face à l’autre. Qui peut dire qui tombera le premier ? Personne. 10 En lisant cette lettre, n’aie pas de pitié pour moi. Mon fils, ne prie pas pour mon salut. Ma vie n’a été faite que d’aventures et si certaines ont été plus extraordinaires que d’autres, la seule que je retiendrai est celle du jour où tu es né. Parce qu’il n’est pas de plus beau moment que de t’avoir vu venir au monde. Je n’ai jamais paru m’en soucier et pourtant cet instant, gravé dans ma mémoire, est toujours resté le plus important et a toujours été salutaire. Et si je t’ai aujourd’hui laissé en France, dans notre demeure familiale, ce n’est pas par égoïsme, mais uniquement pour te protéger. Parce que tu as droit toi aussi de mener la vie que tu auras choisie. Elle est souvent courte et elle n’a qu’un sens : une ligne droite qui va de la naissance à la mort. Le reste n’est que broderie. Mais tu dois faire de cette broderie une merveille, une broderie royale. Elles sont souvent trop minces, mal faites, abruptes. Construis-la doucement, avec tout ce que ton cœur peut y donner. Parvenir à atteindre un de ces buts dans la vie doit te mener vers le monde parfait, le tien. Comme moi, tu dois aussi faire une liste des choses les plus importantes que tu désires accomplir. Si tu parviens à en réaliser une seule, alors tu seras déjà sur le chemin de ton propre monde parfait. Tu étais sur la mienne. Merci mon fils… Je me suis souvent demandé si ma vie avait un sens et puis tu es arrivé et tu lui as donné tout son sens. J’ai pu partir le cœur léger, l’esprit hors de la tourmente. Je te laisse te reposer sur ces quelques mots. Ils ne doivent pas dicter ta conduite, mais peut-être ta raison. Je dois, moi, me reposer sur mes quelques larmes, chacune d’elle ayant son destinataire. L’une 11 d’elles évidemment pour toi mon enfant que j’ai tant chéri et que je perds maintenant. Mais est-ce vraiment aujourd’hui que je t’ai perdu ? Je te prie de me pardonner encore une fois. Une seule larme parce qu’elle est unique comme l’amour que j’ai pu te porter, sans te le montrer. N’essaie pas de suivre la voie de ceux que tu aimes. Il serait absurde de vouloir ressembler à ceux dont tu ne peux t’approprier leur personne. Adieu va. Un jour, nous nous reverrons, j’en suis certain. Dans ce monde ou dans un autre pas si lointain, ta place est à mes côtés, mon sang est en toi. Cette lettre t’est dédiée, mon âme a souffert d’écrire ici, elle a souffert souvent, mais s’en remet désormais à Dieu pour te retrouver. Ne crois pas trop en lui tant que tu n’en as pas besoin parce qu’il ne sera pas là à cet instant, mais appelle-le de toute ta force lorsque tu le voudras. Je serai peut-être à ses côtés. Et à ses côtés, je te protégerai. N’aie pas peur mon fils de ce que réserve la vie, elle est trop souvent négative pour qu’elle ne te surprenne pas un jour, au détour d’une ruelle, d’une rencontre, je te verrai… Aie confiance en un homme condamné qui a attendu sa mort pour te dire ce que je gardais encore enfoui en moi… » 12 2 Les murs de ma geôle semblaient s’être resserrés sur moi ces derniers jours. Je ne m’y étais pas habitué. Je ne pouvais m’y habituer tant ces murs m’étaient hostiles. Ils m’asphyxiaient. Ils semblaient jouir de me voir mourir à petit feu. Et lorsque l’humidité et la pourriture habillaient un peu plus ces murs, je les regardais, pensant à ces jours si merveilleux passés dans des chambres aux murs si doux et soyeux et tellement plus accueillants. Ainsi existent la souffrance morale que doit endurer tout prisonnier, les souvenirs. Des jours parfois trop longs, des nuits souvent trop brutes. Le marquis Vasquez, nouvellement nommé gouverneur de cette riche et grande cité espagnole de Carthagène était l’homme le plus heureux à cet instant-là, ma capture lui ayant rendu ses plus grandes lettres de noblesse, mais certainement pas le plus délicieux, m’avait d’abord prodigué les meilleurs soins, espérant me voir vivre pour mieux me voir en souffrir. Sa générosité n’avait alors d’égale que sa cruauté. Il se disait grand homme, pourtant je ne le voyais pas souffrir. Peut-être sa souffrance avait-elle été amendée par ma capture. Et s’il devait souffrir, combien de grands hommes aussi devaient alors souffrir avec lui, parce qu’il n’est pas de grands hommes qui ne puissent endurer la souffrance des autres parce que c’est un drame humain qu’eux seuls savent et peuvent partager. Lorsque le marquis estimait m’avoir suffisamment remis sur pied, lorsque ses médecins rendaient leur 13 verdict positif, il s’acharnait à vouloir me torturer. Comme si les crachats, les regards, les rires, les paroles n’étaient pas assez blessants, comme si l’isolement, la moiteur, la puanteur, la peur n’étaient pas assez présents, il rajoutait quelques vilaines tortures. Un jour, ou un soir, je ne sais plus, où le dernier médecin finissait par panser quelques blessures, je fermai enfin les yeux, non pas parce que le sommeil me venait naturellement, mais parce que la fatigue accumulée des jours et des nuits passées à ne point avoir dormi commençait à peser sur le physique terriblement meurtri d’un homme. Un homme blessé que l’on n’hésitait pas à venir réveiller, à emmener dans une pièce sombre où le seul clapotis des gouttes d’eau ruisselant le long des murs et tombant sèchement à terre, dans une flaque largement formée, provoquait un stress intense que seule une incroyable maîtrise de ses émotions pouvait contenir. Mais de maîtrise, il en était question. Les rats venaient vous rappeler que vous n’étiez peut-être pas seul à subir ces tortures. Parfois, l’un d’eux, le plus courageux, s’approchait de moi, testant ma résistance à ses morsures. Et si je n’avais pas encore eu la foi de vouloir rester en vie, il m’aurait croqué et les autres rats auraient fini par me dévorer. Quelques jours passaient, et l’on me ramenait dans ma geôle, dans laquelle les murs m’étaient tout à coup moins hostiles. Les soleils se couchaient, les lunes se levaient, les heures, les jours, les semaines défilaient. L’humiliation était toujours plus grande. Le sommeil était à peine entamé qu’un geôlier venait me chercher pour ma torture quasi quotidienne. C’était devenu une habitude au point même que, quelle qu’elle soit, elle ne semblait 14 jamais plus outrancière. Sauf ce jour où l’on m’emmena dans une pièce souterraine. Je croisai le regard de bon nombre d’hommes, attroupés là à me garder. Leur regard n’était pas le même. Ils commençaient à se sentir mal à l’aise par rapport aux nombreuses mutilations dont j’avais été la victime. Mais j’étais certain qu’il ne s’agissait pas que de ça. Il y avait autre chose, plus effrayant encore que leur moralité figée sur leur visage. Je glissai dans les escaliers. Mon épaule s’était démise. Je hurlai de douleur lorsque trois soldats vinrent me relever brutalement par ce même bras. À mon cri intervinrent des coups de bâtons. Redoublant ainsi mes hurlements, les coups redoublaient eux aussi d’intensité. Le marquis assistait à cela, voulant ainsi garder en mémoire ce que j’avais dû subir. Puis on continua à m’emmener toujours plus bas dans cette forteresse. Je ne savais pas que l’homme était capable de construire si profondément, ou peut-être mes sens me trompaientils ? J’étais dans le vague. Aucune lumière ne vint m’éclairer, juste les ombres de ceux que je croyais venus de l’enfer. Une enclume était entreposée au centre d’une pièce, derrière une lourde porte. Là, un bourreau m’attendait. Son sourire laissait voir une dentition tout à fait affreuse. Quoique derrière le masque de Lucifer on ne demande pas à quiconque de ressembler à Apollon. Tout se passa si lentement. Si toute ma vie, j’eus le choix de mes plaisirs, je dois avouer que je n’eus jamais celui de mes souffrances. Il est des menus que nous ne choisissons pas. Et ils ne sont en général pas les meilleurs. Un homme attacha un chiffon autour de mon poignet et tira mon bras sur l’enclume de sorte que seule ma main pouvait en dépasser. Là, le marquis s’approcha de mon visage, 15
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