Explorations - Page 1 - Alain Pelosato Explorations Choses vécues Écologie, politique, immigration, édition, histoire Au fil du Rhône – L’appareil – Algériens – Fandom – Voies de la déportation Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2328-3 Dépôt légal : Décembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire Au fil du Rhône Histoires d’écologie Rhône, vallée de toutes les pollutions ................................................ Un fleuve « dressé » ? ........................................................................ Pirates et poissons Au paradis du pêcheur ......................................... Histoires de dépollutions à faire peur................................................. Conditions de travail, risque et pollution ........................................... Le Rhône va mieux, merci ! ............................................................... Histoires d’explosions ........................................................................ Histoires de radiations ........................................................................ Prévention : il reste beaucoup à faire ................................................. Conclusion.......................................................................................... L’appar il 73 77 93 107 111 117 121 9 13 17 23 41 47 51 53 59 63 69 Introduction ........................................................................................ 1968 : l’adhésion ................................................................................ 1972 : Le programme commun .......................................................... 1978 : La rupture ................................................................................ 1981 : Battu et donc, on recolle.......................................................... 1984 : On s’en va................................................................................ 1988 : Le fond du gouffre.................................................................. 1993 : On y reste................................................................................ 1997 : Ça recommence ! ................................................................... 2000 : Un congrès pour quoi faire ? .................................................. Les Algériens, l’Algérie et la France. Les Algériens, l’Algérie et la France Point de vue d’un Français… d’origine italienne !............................ Interviews .......................................................................................... Fandom Fin des années quatre-vingt d’abord : Rappel… ............................... Années quatre-vingt-dix : Au fil du Rhône ....................................... Années quatre-vingt-dix (suite) : Naturellement et Phénix ............... Année 1999 : Le tournant .................................................................. Année 2000 : L’enfer !?..................................................................... Année 2001 : Tentative de sauvetage ................................................ Année 2002 : La traversée du Styx et… Cerbère .............................. Année 2003 : Mort et renouveau ? .................................................... Annexes Conventions et prix « littéraires »...................................................... Bref historique des éditions Naturellement ....................................... Voies de la déportation Introduction........................................................................................ « Une nouvelle définition du crime contre l’humanité. » ................. CONCLUSIONS : CONTRE L’OUBLI… ....................................... 125 127 131 137 149 191 193 197 201 211 221 223 233 241 245 253 275 393 10 Rhône, vallée de toutes les pollutions Tout le monde connaît Lyon et son célèbre bouchon autoroutier du tunnel de Fourvière. Passé ce célèbre bouchon, on prend la direction de Marseille pour traverser le couloir de la chimie. D’abord l’autoroute longe l’usine Atochem1 (anciennement PCUK) de Pierre-Bénite. Un peu plus loin, après Pierre-Bénite, c’est le complexe de Saint-Fons, avec Rhône-Poulenc2 et Ciba-Geigy. Ensuite, on longe la raffinerie de Feyzin. Il y a aussi la voie de chemin de fer, le fleuve, les gares de triage avec de nombreux wagons citernes contenant des produits dangereux, et d’autres usines qu’on ne voit pas. Après la vue, l’odeur ! On respire là, selon la direction du vent, la saison et la météo : L’odeur infecte des digesteurs de boues de la station d’épuration de la communauté urbaine de Lyon, la vanilline de RhônePoulenc ou la puanteur fétide du pétrole de la raffinerie. Plus au sud, à hauteur de la sortie « Chanas » de l’autoroute A7, on sentira peut-être l’odeur de « chou pourri » de l’atelier de méthionine. Mais, dans l’agglomération lyonnaise, comme dans toute grande agglomération, on respire aussi, sans le sentir : l’anhydride sulfureux3, le plomb4, les oxydes d’azote ; tous ces gaz émis par les nombreuses chaudières du secteur et par les pots d’échappement des véhicules. Voilà le décor tracé. Les usines chimiques se sont implantées là par nécessité. Elles ont besoin du fleuve pour s’alimenter en eau et pour évacuer leurs déchets… Elles se sont implantées en aval de l’agglomération. C’est qu’il fallait 1 2 Aujourd’hui en 2009 : ARKEMA Aujourd’hui RHODHIA 3 Ou dioxyde de soufre SO2 4 En 2006 ce problème a été réglé avec l’essence sans plomb… 13 préserver les Lyonnais de leurs pollutions… Tant pis pour ceux qui vivent encore plus en aval… La Fontaine traitait déjà de ce problème dans le « Le loup et l’agneau. » « Sire, répond l’Agneau, que votre majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu’elle considère Que je me va désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au dessous d’Elle Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. » Amusant non ? Amusant non ? En 1971, l’écologie n’était pas encore vraiment à la mode. C’est alors que Camille Vallin, maire de Givors, a réuni les communes riveraines du Rhône pour lancer un cri d’alarme : la pollution dans la vallée devenait intolérable ! Le cours d’eau subissait une importante dégradation en aval de l’agglomération lyonnaise. L’épuration des eaux usées était pratiquement inexistante. L’industrie chimique polluait impunément le fleuve sous le prétexte que son puissant débit pouvait tout avaler. Dans l’agglomération lyonnaise la pollution de l’air était très importante. C’était l’époque des brouillards persistants, très épais. On le sait, dans les vallées, les pollutions industrielles, quand il y a inversion de température, constituent les germes des gouttelettes de brouillard. Pourtant, alors que Paris avait déjà sa « Zone de protection spéciale » concernant la pollution atmosphérique, Lyon et Villeurbanne en étaient dépourvus. L’initiative de Camille Vallin était donc pleinement justifiée : il fallait mobiliser les riverains pour stopper l’aggravation des nuisances, et développer des actions pour faire reculer les pollutions. Petit à petit presque toutes les communes riveraines ont fini par rejoindre l’Association de la vallée du Rhône. En 1976, l’Association « sud », qui prolonge l’action de la nôtre jusqu’à la mer a été créée. En 1981, l’ensemble du cours du fleure s’est trouvé placé sous surveillance lorsque fut constituée, du lac Léman jusqu’à Lyon, l’association Aevramont. La sauvegarde du Rhône et de sa vallée pendant ces vingt années a nécessité, de notre part, vigilance en ce qui concerne l’environnement 14 autour du fleuve, actions contre les pollueurs, propositions constructives élaborées dans la concertation, information et formation des riverains, action au sein des organismes officiels, aide aux enseignants pour l’éducation écologique de leurs élèves, conseils aux élus et aux associations. Les résultats peuvent se mesurer à l’ampleur des réalisations (réseau d’alerte contre les pollutions industrielles, stations d’épuration, sites naturels protégés, etc.) à l’environnement. Tel qu’il se présente aujourd’hui pour les riverains (meilleure qualité de l’eau du fleuve, baisse de la pollution atmosphérique, etc.) et à l’évolution de la prise de conscience des décideurs (Agence de l’eau, agglomérations urbaines, Compagnie nationale du Rhône, industriels). Ayant participé intensément dès l’origine à cette vaste et tenace mobilisation, j’ai pensé qu’il serait utile de faire sommairement le récit et le bilan de nos vingt années de lutte pour la sauvegarde du Rhône et de son milieu. Car la situation dans cette vallée est exemplaire à bien des égards : des agglomérations urbaines très importantes, une concentration industrielle – notamment chimique – considérable, un fleuve presque complètement aménagé, une production électrique importante, aussi bien d’origine hydraulique que thermique ou nucléaire. Risque technologique majeur, pollution de l’air et de l’eau, ressources en eau potable menacées, déchets, disparition d’espèces animales et végétales, santé humaine parfois mise en péril, tous cela est rassemblé sur quelques centaines de kilomètres d’une même vallée. J’espère, en aidant à la compréhension de ces problèmes, en faisant connaître les actions que nous avons menées et les solutions que nous préconisons, contribuer à développer la mobilisation de tous ceux qui agissent pour la protection de la nature et de l’environnement et alimenter la réflexion de ceux qui y consacrent déjà beaucoup de leur temps, tout en leur rendant un hommage bien mérité. 15 Un fleuve « dressé » ? « La voie ferrée glisse le long du Rhône ses quatre couleuvres d’acier. Là s’arrêtent les maisons (…) après débute le vrai domaine du fleuve : digues rues et battues ; osiers semés de verges d’or ; fouillis crépus de saules têtards (…) Au nord, c’est Lyon (…) Le Rhône traverse la ville en grondant, vite il bondit d’un pont à l’autre roulant ses meuilles, nouant ses muscles dans un couloir trop resserré. Il a beau se hâter de quitter sa prison, il s’y salit pourtant. Et, quand ici le poisson crève, il ne faut pas chercher : Lyon a vomi par les égouts l’acide de ses usines mangeuses d’hommes. Malgré tout, on aime le fleuve. On le sent fort. On sait qu’il finit toujours par retrouver sa pureté. Il a fait le pays : creusé le granit et la terre ; poli les coteaux où s’étalent le verger et la vigne. » Cette belle citation de Bernard Clavel, extraite du début de son livre Pirates du Rhône nous avertit en peu de mots de l’extrême richesse, mais aussi de l’ambiguïté des relations entre le fleuve et ses riverains. Poursuivons. L’histoire se passe dans un village du sud de Lyon, Vernaison, près duquel on construit un barrage. « La crue n’a pas été une petite affaire, tous les journaux en ont parlé. Rien que pour le chantier, des millions et des millions de dégâts. Tant, qu’ils ne peuvent encore donner de chiffres exacts. l’évaluation ne semble pas difficile pourtant : il ne reste rien, sinon les carcasses tordues des grues à demi enterrées, un trou, une bosse, des poutres de fer déjà rouillées ; rien quoi (…). C’est maintenant un grand tapis d’automne qui recouvre le cimetière où dort, écrasée, vaincue, la présomption des hommes ». Ainsi l’aménagement du fleuve serait une tâche sinon impossible, du moins fort difficile. Cependant, de tous temps, les êtres humains se sont employés à le dompter. 17 Une entreprise séculaire Le Rhône s’offre en effet comme une voie de communication toute tracée. Le problème c’est que, vierge de toute intervention humaine, il ne se laissait pas utiliser si facilement… Un courant très violent, des berges couvertes d’une épaisse végétation (les « vorgines »), un débit très irrégulier et un niveau d’eau très variable ne facilitait pas la tâche des navigateurs. Pour descendre ça allait, mais pour remonter il fallait haler… Depuis les temps ancestraux, jusqu’en 1840, date de la victoire définitive de la vapeur, on utilisait la force animale ou humaine. Ainsi pour la remontée de six barques chargées de cinq cents tonnes de marchandises, tirées par soixante chevaux, il fallait une équipe de cinquante hommes. Deux patrons (le capitaine et le patron de terre), des mariniers, des charretiers à terre, etc. Le parcours était gêné par le mauvais état du chemin de halage, les péages, les crues soudaines… Le chômage pour raison de crues ou étiage était fréquent : jusqu’à six mois par an. Au cours des siècles, des améliorations ont été apportées progressivement à la navigation ; elles ont consisté à rendre le cours et le débit du fleuve plus régulier. On construisit donc les « carrés », petits endiguements qui régularisaient la berge et les « épis » qui cassaient le courant trop violent. Enfin, la « chenalisation » du Rhône fut réalisée dès 1876 sous l’impulsion de l’ingénieur Girardon. En juillet 1829, le Pionnier, premier bateau à vapeur, relie Arles à Lyon avec des passagers et cent cinquante tonnes de marchandises. Ce nouveau moyen de transport ne mettra pas plus de dix ans à évincer l’ancien… Voie de transport, le Rhône se présente aussi comme une formidable ressource en eau. Les hommes s’y sont intéressés tant pour satisfaire les besoins en eau potable que pour l’irrigation. Sous cet angle, les aménagements à grande échelle furent plus tardifs. En 1886, les travaux d’endiguement du delta du Rhône furent terminés. Ils visaient non seulement à protéger la Camargue des crues, mais encore à la rendre apte à l’agriculture en l’irriguant, d’où la nécessité de pomper l’eau du fleuve et de la répartir à travers les « roubines » (les canaux d’irrigation). Pour pomper dans le fleuve cent mètres cube d’eau par seconde, comme aujourd’hui, dans la basse vallée du Rhône, il faut pouvoir maintenir un débit suffisant tout au long de l’année, ce qui n’a pu être réalisé qu’en l’aménageant. Il y a fort longtemps également que le Rhône remplit la fonction d’une source d’énergie. Du moyen âge jusqu’au XIXè siècle on a 18 eu recours à des « moulins à bateau » (sorte de bateaux à aubes fixés au bord par des filins) pour, essentiellement, moudre le grain. Aujourd’hui, ce sont dix-huit barrages qui découpent le Rhône en tronçons, avec un triple objectif : produire de l’énergie électrique, rendre le fleuve navigable aux embarcations à grand gabarit, stabiliser certaines ressources en eau. L’ensemble de ces aménagements a été décidé par la loi du 27 mai 1921 et leur réalisation fut confiée à la Compagnie nationale du Rhône en 1935. Le premier barrage a avoir été construit date de 1948. C’est celui de Génissiat. Le dernier bâti (car la Compagnie nationale du Rhône en a encore deux en projet) remonte à 1986. Bien avant l’existence de la Compagnie, cependant, en 1899, on a construit dans l’agglomération lyonnaise l’aménagement de Cusset, barrage appartenant aujourd’hui à EDF. En France, les aménagements de la Compagnie du Rhône occupent 463,8 kilomètres d’un fleuve qui en mesure 522 ! Tout cela représente une puissance électrique de 3 190 mégawatt, soit moins que trois tranches 1 300 mégawatt d’une centrale nucléaire. L’avantage c’est que l’équipement hydraulique est pratiquement éternel alors qu’une centrale nucléaire n’a qu’une courte durée de vie. Les aménagements de la Compagnie nationale du Rhône permettent d’irriguer directement 1 25 000 hectares agricoles le long de la vallée. Le fait que le lit mineur (c’est-à-dire le lit habituel, en dehors des périodes de crues) est pratiquement doublé par un second lit artificiel sur 460 kilomètres donne au fleuve la capacité de contenir et d’évacuer presque deux fois plus d’eau. Ainsi, la plupart des villes sont protégées de la crue centenale (celle qui a chance d’arriver, statistiquement, tous les cent ans). Quand on sait que Givors, en 1955 et 1957, était sous les eaux lors de crues quarantenales, on comprend l’intérêt d’un tel résultat. Mais au sud de la vallée, lors d’une crue millénaire, le Rhône aurait un débit de 13 800 mètres cube par seconde. On comprend que, dans ce cas, les riverains tout le long de son cours ne seront pas à l’abri des inondations car le lit mineur du fleuve, même doublé, ne pourra pas contenir tant d’eau ! La note est lourde !… Au total, le travail accompli sous la direction de la Compagnie nationale du Rhône, s’il a rempli les objectifs fixés à l’origine, a bouleversé le grand fleuve. Selon la Compagnie elle-même, les aménagements récents ont été réalisés en prenant mieux en compte l’environnement et l’écologie que les anciens – c’est une manière d’aveu ! 19
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