ROMAN Carnets d'un Saharien de Gilbert PETIT - Page 2 - Gilbert PETIT Carnets d’un Saharien Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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A la mémoire de Pierre Rozier, A Moune, Aux Touareg Dag Ghali, A Mohamed Achour Kherrazi A Pierre Laporte. Alger, le 3 octobre 1916 Ma chère Maria, Je suis à Alger depuis dix jours. Le colonel Laperrine m’a chargé de réceptionner une cinquantaine de nouvelles recrues et une livraison d’armes : des mousquetons Lebel, cinquante mille cartouches et des fusées éclairantes. Ces nouveaux fusils, de longue portée, adaptés à la cavalerie, seront plus efficaces que nos vieux fusils Gras. Laperrine m'avait dit que le matériel était stocké à la caserne Le Mercier. En fait, il n'y était pas. On m'a promené de casernes en casernes. J'ai visité les cinq de Bab Azoum, puis celle de Macaron, près du port, où j'ai enfin trouvé mes armes. Les rodomonts qui hantent les bureaux sont ahurissants; ils m'ont fait poiroter deux heures avant de s'occuper de moi. Leur insolence est inversement proportionnelle à leur grade. Leurs faces goguenardes, leurs sourires obligés, leurs manchettes de lustrine, leurs mains blanches, leurs lorgnons, leurs sous-mains de marocain élimés, leurs encriers vides, tout pue l'oisiveté, l'autosatisfaction, la suffisance. Un monde d'irrévérence, stérile et vain, aux antipodes du mien. Ces loufiats devraient être affectés sur le front de la Marne, en première ligne. Ils seraient plus utiles à la patrie. Dès que je l'ai pu, j'ai signé le reçu, et je suis vite descendu voir l'armurier. J'ai recensé le matériel, et je l'ai fait charger sur un camion. Plus vite j'aurai quitté ce monde de fainéants, mieux ce sera. Je loge au quartier général, dans une belle chambre, meublée à l’européenne. Ma solde de capitaine ne me permet pas mieux. Mais qu’il est bon de dormir dans un vrai lit ! Cela me change de la caserne d’In Salah, et de mon lit de fer, étriqué et bruyant. Mais malgré ce confort, le désert me manque. Le soir du 1er octobre, j'étais invité au bal donné en l'honneur du Gouverneur Général, dans les salons de la préfecture. Tu ne peux imaginer comme je m'y suis ennuyé. Toute la ploutocratie civile et militaire était là. Le général du 19ème corps d'armée, bien sûr, le préfet et son chef de cabinet, une bande d'officiers supérieurs en grande tenue, le receveur des postes, des banquiers, des armateurs, des gros commerçants, et toute la clique des élus d'Alger. Ajoute à cela toutes les dames de ces messieurs, engoncées dans leurs robes de mousseline, accompagnées de leurs filles pâteuses en quête de mari, et tu auras le décor de la soirée la plus ennuyeuse qu'il me fût donné de vivre ! Quand j'étais à Saint Cyr, j'étais plutôt friand de ce genre de réception. J'y cherchais l'âme sœur. Depuis que je t'ai trouvée, toute cette pompe hypocrite me repousse. J'espère que les vicissitudes de ma carrière ne m'obligeront pas un jour à les fréquenter…J'ai fui au moment où la fanfare des spahis entamait le quadrille. Tu m'imagines, moi le saharien, danser la polka avec la générale ? C'est au-dessus de mes forces ! Je me suis engouffré dans un fiacre et j'ai regagné ma chambre en vitesse. Le lendemain, pour me changer les idées, je suis allé musarder dans la vieille ville. La médina d’Alger est grouillante et mystérieuse. Ici, pas d'avenue rectiligne, pas de parc ombragé, pas de perspective. C’est un dédale infini de ruelles, d’impasses, d’escaliers tortueux, de passages couverts qui se perdent dans un assemblage chaotique de maisons blanches. Les rues les plus larges, exposées au couchant, éblouissent de chaleur, alors que les venelles qui les coupent s’assombrissent de fraîcheur. Il faut les voir le soir, au moment où le soleil d’automne colore les unes de rose et d’ocre, et les autres, de gris bleuté et de mauve obscur. Ces passages fourmillent de gens : des Mauresques en melaya 1 blanche au visage masqué par un litham 2 , des vieillards, en djellaba 3 rayée, chancelants sur leur canne tordue, des enfants au crâne tondu, courant pieds nus sur les têtes de chat. On y croise parfois un Européen, en costume et panama blancs, allant on ne sait où, pour quelque affaire louche. On y entend toutes les langues. On inhale, ça et là, des odeurs de cuisine, de café, de musc, de cumin, de kif, mêlés à la puanteur des rigoles. 1 Melaya : grand drap porté en robe intégrale, généralement blanc. 2 Litham : voile de visage. 3 Djellaba: grande pèlerine chaude à capuchon On y vend tout. Chacun étale ses richesses et vous supplie de les acheter : ici des anchois, là des pâtisseries, plus loin des rouleaux de tissus mêlés à des aiguières de cuivre, ailleurs des carcasses de mouton couvertes de mouches bourdonnantes, à côté des criquets frits, des piles d’oignons rouges, des pyramides de curcuma et de safran, des amas de brosses à cheveux mêlées à des babouches. Sur un étal à même le trottoir, un menuisier façonne les tourillons d’un moucharabieh ; à deux pas, une femme vend des bijoux d’argent. À ses pieds, un infirme mendie, le bras tendu, en échange d’une prédiction incertaine de l’avenir. A chaque porche, ou presque, des femmes attendent. Ce sont des prostituées mauresques. Bien qu'il y en ait partout, elles ont une concurrence aussi rude que saugrenue : des myriades de négrillons et de garçonnets arabes, qui sous le couvert de cirer les chaussures, vendent leur corps aux homosexuels européens. Tout ce monde vit dans une parfaite quiétude, comme si cet équilibre était éternel. Les maisons aux façades aveugles semblent pauvres et austères, mais il n’en est rien. Derrière des murs impénétrables, elles cachent un art de vivre richement décoré. Les salles à manger, les salons sont ornés de tapis, de tables basses, de divans, de poteries incrustées d’argent… Les murs, couverts de mosaïques, offrent de pièces en pièces, des perspectives reposantes. Au milieu des jardins, un jet d’eau meuble le silence, un jasmin embaume, un figuier monte à l’assaut des arcades, et dans un coin, une vigne s’entrelace à une colonne. Contrairement au tumulte des rues, on vit ici dans le bien-être et le calme. Du sommet de la ville, on ne voit qu’un chaos de dômes et de terrasses, d’une aveuglante blancheur, d’où monte un brouhaha continu, sorte de chuchotement à la fois apaisant et inquiétant. Et tout en bas, le port, rassurant, avec ses bateaux et ses Européens. Demain, je termine le contrôle des armes, je charge les brèles 4 et je repars pour In Salah. J’emmène avec moi le contingent de nouvelles recrues, tout frais débarqué de France. Ils se réjouissent d’échapper aux tranchées évidemment, mais ne savent pas encore ce qui les attend dans le désert. Laperrine s'inspire des méthodes de Lyautey, en les adaptant aux nécessités du désert. Il veut pacifier, plutôt que conquérir, en ralliant les tribus par la négociation et la corruption. Mais il ne se prive pas de punir à la moindre velléité de rébellion. Pour cela, il lui faut des troupes d'élite, mobiles et bien armées. Avec les armes que je ramène, il va être servi. Je suis moins sûr, en revanche, que mes recrues le satisfassent. Pour moitié, ce sont des conscrits métropolitains et des repris de justice, sans aucune expérience du désert, et pour l'autre moitié, des indigènes chaamba, qui risquent de déserter dès que l'appel de la liberté sera plus fort que l'appât de la solde. Comme tu le sais sans doute, la révolte gronde ici, depuis l'attaque du fort Mac Mahon, et je ne peux répondre de leur loyauté. 5 4 5 Brèles : nom dérivé de l'arabe bghel, désignant les mulets de bât La conscription obligatoire pour tous les indigènes algériens avait déclenché, en 1912, un vent de revendications. Un Tu ne m’écris point. Pas une lettre de toi depuis notre mariage. Je me sens las. Je suis seul. Le vide se creuse autour de moi. Adieu, mon amour. Je me couche sans toi. Je ne suis pas heureux. Ghardaïa, le 4 novembre 1916 Ma chère Maria, Je n’ai pas eu le temps de poster, à Alger, la lettre que je t’avais écrite : une de mes recrues m’en a empêché en désertant, et les tracas de sa disparition ont accaparé tout mon temps. Je suis parti avec un jour de retard. J’ai donc décidé de poursuivre cette correspondance sous forme de journal. Je te l’enverrai quand je pourrai. Nous sommes arrivés sans encombre le 12 octobre à Djelfa. Cette bourgade, construite par l’armée, a été mouvement indigène "le jeune algérien" s'était rendu à la Chambre des Députés dans le but d'obtenir plus de libertés et un meilleur statut. Mais les députés étaient plus affairés à préparer la guerre qu'à écouter ces "sauvages". Il n'y eut pas de suite. Ce qui décupla le mécontentement. Depuis une soixantaine d'années, les troupes coloniales étaient en partie, composées de repris de justice. On les surnommait les "joyeux" au Maroc et les "zéphyrs" en Algérie. Pour l'autre partie, en fait la majorité, on enrôlait des Chaamba, une ethnie arabe du sud de l'Atlas, ennemie depuis toujours des Touareg. Ils étaient plus ou moins loyaux à la France, jusqu'au moment où l'envoi en masse d'Algériens sur le front métropolitain mit le feu aux poudres. Des troubles sérieux naquirent dans toute l'Algérie. Le fort Mac Mahon fut assiégé et pris par les rebelles. Le commandant du fort et le sous-préfet de Batna furent tués. choisie par l’administration militaire et celle du Bureau arabe comme base avancée dans le Sud, bien qu’elle soit au cœur de l’Atlas, à seulement deux cent soixante kilomètres d’Alger. Le Sud est encore loin ! Il n’y a que des Français et leurs familles : des négociants, de riches colons, des militaires, des prêtres. Il s’en dégage l’odeur malsaine du complot colonial. Je ne m’y suis arrêté que pour signaler mon passage aux autorités. La semaine de traversée des hauts plateaux de l’Atlas fut ensuite très éprouvante. À mille ou quinze cents mètres d’altitude, l’hiver a déjà commencé. Il y gèle à pierre fendre. C’est une autre forme de désert, sans âme qui vive sur des dizaines de kilomètres. On peut cheminer trois ou quatre jours sans rencontrer personne. Parfois, au hasard d’une combe, on découvre un douar 6 de trois baraques en pierres sèches, à demi-écroulées et inhabitées. Le vent les pénètre de part en part, mais il est cependant préférable d’y bivouaquer. Certaines nuits, nous avons essuyé des tempêtes de neige et de blizzard, qui n’avaient rien à envier à celles de notre Corrèze. Comme chez nous, des congères s’accumulent aux moindres aspérités. Comme chez nous, hommes et mulets s’enfoncent jusqu’au ventre dans ces pièges pulvérulents. Notre équipement n’est pas mieux adapté à ce climat qu’à celui du désert. Il est impossible de monter les tentes dans ce sol caillouteux et si l’on y parvient, le vent claque les toiles et les arrache. Il ne nous reste plus, pour tenter de dormir, qu’à nous recroqueviller autour des feux, 6 Village.
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