Sous le joug de Satan - Page 1 - Gaétan Tété Sous le joug de Satan Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2434-1 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 CHAPITRE 1 La tête sur la bordure haute du fauteuil en cuir marron, les yeux clos, les narines regardant le plafond, Sergio émettait des sifflements en guise de ronflements. Veilleur de nuit dans un hôtel de Carrousselles, en banlieue nord de Paris, l’homme s’octroyait une pause bien méritée. Le début de la nuit avait été harassant : il avait trimé tel une bête de trait. L’horloge de la réception indiquait trois heures du matin. Au premier, au deuxième et au troisième étage, tout semblait calme. Les clients dormaient. Dehors, on entendait par intermittence le vrombissement de quelques rares voitures qui circulaient sur l’avenue Auguste Perret. Sergio respirait la santé. Homme bien bâti : un mètre quatre-vingt-cinq sans les talons, il était doté d’une force à soulever d’une main un grand sac de riz. A quarante ans, Sergio en paraissait trente. Il maintenait sa forme grâce au sport. Presque tous les jours, après le travail et son sommeil matinal, il 9 enfourchait son vélo et partait en direction du stade du quartier. Puis, à pied, il entamait, à petites foulées, une course de fond d’une vingtaine de minutes. Ensuite il remontait sur son vélo pour faire le tour de la ville voisine de Garques. Cette nuit-là, Sergio allait faire un rêve sensationnel : il était entouré de quelques filles superbes. Celles-ci étaient habillées de façon légère. Elles semblaient ne réclamer qu’une chose : se prêter au jeu de l’amour. Dans son rêve, Sergio succomba à la tentation et pelota longuement les filles… Mais les nuits suivantes seront pavées de cauchemars plus horribles les uns que les autres. Sergio – Sergueï de son vrai prénom – deviendra l’esclave d’esprits mauvais qui, visiblement, ne lui voulaient pas que du bien. La preuve : ils le poussaient à tout, à bout, voire au suicide. Qu’avait bien pu faire cet homme, apparemment sans histoire, pour mériter un tel calvaire ? Sergio était un bel homme comme on en voyait dans les catalogues des Trois Suisses ou de La Redoute. Il aurait pu facilement poser comme mannequin. Lorsque M. Perrezzi, l’ancien directeur de l’hôtel Holbis, l’avait embauché, des années plus tôt, il lui avait dit : – Tu t’appelles Sergueï ? – Oui, Monsieur. – Eh bien, nous t’appellerons Sergio : cela passe mieux en réception. Il n’avait pas eu son mot à dire. Et d’ailleurs, ce changement ne le dérangeait pas. 10 Sergio était conscient de son charme : les filles de Carrousselles lui faisaient régulièrement des avances à peine déguisées. Il parlait souvent d’une voix calme et quelque peu éraillée par la fumée de cigarettes. Il avait commencé à fumer sur le tard. Un jour, une de ses connaissances lui avait appris que la cigarette diminuait tout appétit. Chiche ! Il voulait manger moins pour ne pas grossir et trimballer un ventre en forme de ballon de foot. Sergio portait fièrement des cheveux châtains qu’il séparait devant par une raie. Ses cheveux lui tutoyaient le cou. Parfois, il les attachait à l’arrière en forme de chignon, comme le font les femmes. Son large front, ses pommettes saillantes, ses yeux qui semblaient lire au fond de votre âme, son menton volontaire et surtout sa courte barbe et sa moustache finement taillée lui conféraient l’air d’une image de Jésus. Sergio ne croyait pas en Dieu. Pourtant, sa grand-mère l’avait fait baptiser en catimini, lorsqu’il vagissait encore dans son landau, dans un petit village au bord du fleuve Don. Des prêtres orthodoxes y officiaient par beau temps sur des espèces de bateaux à vapeur. En cachette, parce que le régime soviétique, en ces temps-là, ne permettait pas ce genre d’égarement hors de la pensée marxiste. La pratique religieuse était considérée comme une aliénation. On pointait du doigt tout pratiquant de toute confession. En revanche, Sergio avait fait partie dans son adolescence d’un groupe de rock flirtant avec le culte de Satan. La bande s’entraînait dans les caves de quartier à Leningrad. 11 Sergio adorait sa mère. A Paris, sa première paye perçue, il lui envoya de l’argent ; puis il courut dans un magasin spécialisé sis place de La Bastille pour s’acheter une guitare sèche qu’il convoitait depuis des mois. Il jouait souvent des airs russes ou tsiganes du type Otchi tchiorniye1. Il aimait aussi la musique Country. * * * A la maison, Sergio dormait de huit heures du matin à onze heures, puis après son heure de sport, il déjeunait. Ensuite, il se prélassait au lit devant la télévision, et il se rendormait aux environs de quinze heures. Jusqu’à dix-neuf heures, il s’abandonnait dans les bras de Morphée. Il reprenait son travail à vingt-et-une heures. Il aimait son travail ; il adorait le sommeil aussi. Il aimait les femmes et était sensible à leur charme. En la matière, il était amateur de fortes poitrines et de postérieurs charnus, palpables, gros comme des collines qu’il escaladait en connaisseur. Fougueux à ses débuts tel un étalon, il avait par la suite mis un bémol à ses ardeurs charnelles par phobie des maladies. D’habitude, Sergio rêvait peu au cours de ses courts sommeils au travail. S’il avait été le maître de ses rêves éventuels, il les aurait préférés chez lui dans son lit. En général, il rêvait environ une fois 1 Otchi tchiorniye : du russe : « Les Yeux noirs ». 12 tous les trois mois, du moins, il le croyait. Les spécialistes affirment qu’une personne normalement constituée rêve une bonne demie douzaine de fois chaque nuit ; seulement au réveil, on oublie vite ce qu’on a vu en sommeil. Lorsqu’il arrivait à Sergio de le faire, il rêvait d’ascensions et de vols planés. En somme, il volait comme un aigle. Il avait la sensation d’être le seul homme à la ronde, sachant voler de ses bras et jambes. Parfois dans ses visions oniriques, il se voyait exécuter de grandes enjambées à la manière du « Chat botté » des contes de Perrault. Il était convaincu, à ces moments-là, qu’il pouvait devenir, sans coup férir et malgré son âge, le recordman du saut en longueur de la planète toutes compétitions confondues. Il se voyait couvert de médailles d’or, et accessoirement d’argent. A la télé, on ne voyait que lui. Il accordait interviews sur interviews. Il était l’invité de plusieurs émissions de variétés ; il était acteur principal de nombreux spots de publicité. Il était connu, riche et heureux. Puis il se réveillait, déçu comme un ministre ayant perdu son portefeuille. Alors il se jurait qu’il ne s’y laisserait plus prendre. Mais, à chaque fois, il se laissait bercer par ce rêve, et berner comme un idiot. Il se désolait alors de s’être fait entraîner sur un terrain pavé d’illusions. Pourtant, Sergio n’était pas homme à demander la lune. Il acceptait son sort avec résignation : sa grand-mère lui disait que tout était écrit d’avance. Alors pourquoi lutter contre le sort ? 13 Il jouait souvent au loto, surtout les numéros treize, dix et sept. Sa femme lui reprochait souvent ces dépenses inutiles : – Serioja, tu mises trop d’argent à ce jeu d’attrape-nigauds ! Irina avait coutume d’appeler son mari « Serioja1 ». Ce dernier lui répondait : – La veux-tu, ta datcha2 au bord de la Volga, avec piscine et jacuzzi ? Ce ne sont pas avec nos deux misérables SMICS que nous allons pouvoir nous les offrir ! Elle se contentait de secouer la tête. Elle désapprouvait l’attitude peu responsable de son mari. La datcha, elle s’en foutait un peu. Sergio comptait finir ses vieux jours en Russie. Bien sûr, il avait fui le service militaire, mais étant devenu citoyen français par son père, il ne risquait plus de poursuites. Sergio était né en pleine ère communiste. De son vrai nom, Sergueï Borissovitch Petrov, il était arrivé en France une vingtaine d’années auparavant dans un car bondé de touristes. Petrov était le nom de famille de sa mère. Il venait de Leningrad, sa ville natale, avec la tête pleine de projets. Il avait vingt-deux ans. Il rêvait de rencontrer son père qu’il ne connaissait pas. Ce dernier vivait à Paris. Il s’appelait Boris. Il avait connu une brève histoire 1 2 Serioja : forme câline de Sergueï. Datcha : maison individuelle. 14 d’amour avec la mère de Sergio pendant de lointaines vacances au pays des Soviets. Un bébé était venu au monde après son départ. Sa mère l’avait appelé Sergueï. Le jeune homme fuyait le service militaire à la soviétique. Par contre, il voulait entrer dans la Légion étrangère. Il avait peur du service à la soviétique, car il ne voulait pas subir les brimades des anciens d’un quelconque régiment. On racontait dans les milieux bien informés qu’une centaine de jeunes appelés trouvaient chaque année la mort dans l’armée russe suite à des sévices en tout genre. De plus, c’était la période où l’Union soviétique, son pays, venait d’envahir l’Afghanistan voisin. Sergueï risquait de se retrouver dans le désert afghan, au front, à l’instar d’autres jeunes appelés qui n’en étaient jamais revenus. Il se souvenait de son voisin de palier à Leningrad. On l’appelait Gricha. Parti guerroyer à Kaboul pour la gloire de l’URSS, on l’avait ramené à sa mère six mois plus tard, les pieds devant. Les caciques du régime communiste soviétique ne voulaient pas avoir à leur frontière un gouvernement afghan pro-occidental. Ils avaient fomenté un putsch contre le président élu afghan, à l’instar de ce que font parfois les Français en Afrique. Les Américains, quant à eux, allaient accourir avec armes et munitions pour aider l’opposition au régime pro communiste. C’était l’époque de la guerre froide ; celle qui risquait d’embraser la planète. Elle n’avait pas éclaté : l’Union soviétique et les Etats-Unis se toisaient et exportaient la guerre chez les autres. 15 Organisé par une agence sise à Moscou, le voyage à destination de Paris avait duré deux jours en autocar avec quelques escales, à travers l’Ukraine, la Pologne et l’Allemagne. Le car contenait une centaine de personnes. Officiellement, c’était un voyage de tourisme comme en organisait l’agence Mosctourist deux ou trois fois par mois. Les visas délivrés par le consulat de France à Moscou ou à Leningrad, après une étude approfondie des dossiers, avaient une durée touristique maximale de trente jours. L’obtention du passeport de Sergio avait nécessité le versement de quelques pots de vin à deux ou trois fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur. L’Etat soviétique n’avait pas l’habitude de laisser voyager les jeunes hors de ses frontières. Les sportifs des sélections soviétiques découvraient en général les merveilles de l’Occident (les beaux magasins, la liberté de parole et la démocratie…) et, ils ne rentraient plus au bercail. Raison pour laquelle, souvent bien encadrés, ils ne faisaient aucun pas sans quelques cadres communistes bien connus au parti. Au pays de Lénine, de Staline et de Brejnev, hors des frontières ne voyageait pas qui voulait. A peine faisiez-vous un projet de voyage à l’étranger, que vous étiez fiché par le KGB1, comme futur traître à la patrie. Lorsque Sergio avait décidé d’émigrer en France – son souhait le plus intime – seule sa mère partageait ce secret avec lui. 1 KGB : Komitiet Gossudarstvenoï Bezopastnosti (Comité de la Sécurité de l’Etat) ; les Services secrets soviétiques. 16
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