Kérobanthine et autres calamores - Page 2 - test Gaëtan SERRA Kerobanthine et autres calamores Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-917135-72-3 Dépôt légal : Juillet 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Pour ma chocolatine Pour l’avant, pour l’après. Couverture :Laurence Bellebouche Illustration à l’intérieur du livre : zA 5 Natascha Elles étaient toutes allumées ces télévisions dans ce supermarché. Il valait mieux qu’elles le soient, sinon comment montrer aux éventuels acheteurs qu’elles marchaient bien ? Toutes ne diffusaient pas la même chose, mais toutes marchaient. Un flot continu d’images et de messages se déversaient dans ce royaume de la consommation. La jeune femme en tailleur arrêtée là regardait là, dubitativement. Ses yeux allaient ici et là, regardant chaque poste, voyant tout et ne voyant finalement rien. Un sourire s’esquissa sur son visage. Quelle machine complexe c’était, autant pour son fonctionnement que pour sa fonctionnalité. Son sourire se figea. Il fallait croire qu’en balayant du regard, elle n’avait pas forcément vu ce poste qui était tout en haut à droite. Il projetait les informations nationales. Et comme d’habitude, les nouvelles n’étaient pas bonnes. Ça faisait dix ans aujourd’hui, jour pour jour, que cette fameuse fillette était propulsée devant les media, survenue de l’enfer, après avoir bataillé des 5 années pour revoir la sortie. Avant même l’évocation de son prénom par les journalistes, la jeune femme rivée devant les écrans avait déjà susurré « Natascha ». Qui pouvait avoir oublié cette histoire ? Des flashs, partout. Des micros tendus, des voix que l’on ne voient pas, masquées par les projecteurs incessants des caméras qui vous filment. Vousmême vous ne savez pas où vous êtes. L’esprit perdu dans le vide, l’inspecteur qui vous parle désespérément depuis plusieurs secondes, vous supplie de monter dans la voiture. Enfin, vous montez dans la voiture et vous reprenez vos esprits. Vous avez eu une absence, c’est tout. L’inspecteur vous dit : « Je ne suis pas un expert, mais vu votre état, vous devriez faire attention avec la presse et les media, ce sont des loups ». Et là dans un instant de lucidité, vous lui répondez : « Je sais exactement ce que je fais. » Son sang ne fait qu’un tour, comme si sur cette banquette arrière d’une voiture de police se trouvait un individu qui y aurait eu toute sa place. « Cher individu qui m’écoute, encore aujourd’hui, Hooker a gagné. Bon, je sais que ce n’est qu’une série télé, mais ce serait quand même bien si des fois, ils le faisaient perdre. ça donnerait du piment. Et puis, j’y ai bien pensé. La télévision, normalement ça devrait être comme la vie non ? Et dans la vie, on arrête pas toujours les mauvais. La preuve. Je me mets à regarder 6 d’autres choses que les dessins animés et les séries, je regarde un peu les jeux et des fois, vraiment quand je m’ennuie, y a les infos, mais ça c’est un peu chiant. Et je comprends rien des fois même. » La charmante journaliste à la télévision, relayée par son non moins charmant collègue, tous les deux soigneusement apprêtés et filmés de face, consacrait tout un dossier à Natascha, comme pour rappeler aux amnésiques cette terrible affaire qu’avait subie cette fillette et son pays. La jeune femme en tailleur n’avait pas bougé de devant les téléviseurs. Elle se disait que cette journaliste devait sûrement renier son profil car elle avait remarqué qu’elle regardait vraiment la caméra de face, sans sourciller ni d’un côté, ni de l’autre. mais elle savait aussi que ce moyen était très efficace pour capter son téléspectateur. Un moyen en somme de lui dire « je te regarde dans les yeux et je te dis la vérité ». On ne la lui faisait pas à cette femme. Elle s’était reconvertie un peu par hasard experte en communication et cela faisait partie des B.A.BA de son métier. Elle profitait juste dans ce supermarché de sa pause de midi et restée étrangement hypnotisée devant le rayon hi-fi. C’est votre première conférence de presse, vous, qui dans votre vie, avait juste eu votre photo dans le journal pour votre naissance. Ah si, aussi rappelez-vous, une fois à la télé locale, un cameraman était venu filmer un championnat qui était organisé par votre club de gymnastique. Vous 7 étiez là-bas au fond de l’écran mais en passant la bande au ralenti, on vous voyait très bien. Maintenant, c’est tout autre chose. Vous avez très bonne mine, vous souriez même et les gens venus vous poser des tonnes de questions trouvent cela très bizarre. ça ne change rien évidemment, ils viennent faire le travail mais quelque part, ils n’auraient pas craché contre une part de pathos, ça fait toujours monter l’audimat. Mais non, vous semblez bien. Vous captez votre auditoire, tout le monde est sous votre charme et vous ne gardez pas votre langue dans votre poche. Vous faites de sacrées révélations, ne cachez pas les détails crus de votre histoire mais vous en gardez sous le coude pour les prochaines fois aussi. C’est quelque part une sorte de thérapie et on ne peut pas tout sortir d’un coup. La thérapie par les media, par la télévision, par la seule chose que vous avez compris dans la vie. Vous parlez donc, et au bout d’une heure, on vous arrête, et ceci pour votre santé et bien-être. Finalement, tout le monde est content, vous êtes là, expliquez et les journalistes repartent en se disant que ça en valait le coup de mettre la main au portefeuille. « Cher individu qui m’écoute, aujourd’hui, je me suis un peu aéré la tête. ça fait du bien ! On m’a pris pour aller faire les courses au supermarché. Pendant qu’il était au rayon des micro-ondes, j’étais à côté et je regardais le rayon où se trouvent toutes les télés. ça faisait une mosaïque d’informations, c’était vraiment 8 génial. Malheureusement, on n’a pas pu rester trop longtemps car il était angoissé alors on est vite rentré. Et comme tu sais, vite rentré, ça veut dire vite rentré dans mon cube. Alors, j’ai d’instinct rallumé la télévision, et il y avait un de ces fameux débats politiques d’avant-manger. La seule chose que j’ai compris, c’est qu’ils partageaient pas les mêmes idées. ça criait sévère. Par contre, c’est quand même fort comment l’émission peut faire comprendre n’importe quoi. L’autre jour, il y avait un reportage qui parlait de la chaîne publique et qui disait qu’elle appartenait au président de la république ou au gouvernement je sais plus. Donc en regardant le débat tout à l’heure, j’ai essayé de voir qui était du même côté que le président. C’était simple, c’étaient ceux qui étaient montrés le plus longtemps à l’écran, même s’ils ne parlaient pas ! Bon, je comptais sur mes doigts, c’est pas terrible, mais je crois que je me suis pas trompé ! » Enfin, la journaliste avait fini de faire sa présentation et lançait le reportage. Il commençait avec un portrait de la jeune fille au moment où elle avait enlevée, c’est-à-dire 10 ans. Le coup classique, on touche à la corde sensible. La jeune femme au tailleur essayait même d’anticiper le montage du reportage. Pour faire un enchaînement logique, il fallait enchaîner avec une image de la fille au moment où elle est sortie. Gagné, trop facile. Après, il fallait donc expliquer ce qu’il s’était passé. Les grandes lignes étaient connues de tout le monde. Natascha, une petite fille de 9 10 ans a été enlevée un jour. Ses parents évidemment avaient tenté de la retrouver mais en vain. Cela avait duré des jours, des semaines, des mois, des années. On avait fini par dire qu’elle était morte. Le but de ce reportage souvenir n’était pas de tomber dans du morose, donc il fallait vite passer le côté affaire mais parler plutôt du côté réjouissant : la résolution. De grandes embrassades, des larmes de joie. Toutes ces images étaient une effusion de grands sentiments et le nombre de policiers présents dans chacune des images des retrouvailles faisait penser d’une façon dégoûtante qu’ils auraient pu jouer un rôle primordial pour sortir la petite des griffes de la bête. De toute façon, c’était ridicule d’orienter le reportage ainsi car tout le monde savait parfaitement qu’elle s’en était sortie toute seule, trompant la vigilance de son bourreau. Vous êtes devenue incontournable, vous êtes partout, d’abord on voit en vous la petite fille, celle qu’on plaint. Mais bientôt, on aperçoit l’icône du courage, de la bravoure et la combativité et on fait appel à vous pour les grandes batailles. Votre image angélique reste dans les esprits pour tout ce qu’on vous alloue. Enfin, on comprend vos qualités et à la fin, on ne distingue plus en vous ce qui fait qu’on vous a mis bien malgré vous au-devant de la scène. Vous savez quelles questions on doit vous poser, ou pas, comment vous filmer et où, sur quels créneaux horaires passer et qui doit être en face de vous. Vous 10
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