Un train pour Erzeroum - Page 1 - test Magda Césarian Un train pour Erzeroum Roman Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris – 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-148-0 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À tous mes chers disparus Que je ne connaîtrai jamais Arrachés à leur vie Sans un regard, sans un cri Je vous pleure, je vous cherche Dans cet océan d’infini Dans le néant de ma vie. Chair de ma chair Reposez en paix Loin du charnier, De votre Patrie, De vos terres d’Arménie Je vous chéris. Et à toi PAPA 7 Pendant que je faisais l’amour, la mort perfidement s’inoculait en moi. Toute à ses caresses, aux soubresauts de mon corps, à cette volupté des sens que je redécouvrais à nouveau après cinq longues années d’abstinence, toute à ma jouissance, je ne sentis, vierge craintive, que le contact et la chaleur de son sexe en moi. Rien d’autre que nos deux corps soudés, à l’unisson dans un même rythme. Je planais, extasiée, décorporée ; intemporelle éternité d’une fraction de secondes. Éphémère volupté qui hypothéquerait le reste de mes jours. Le cri orgasmique qui me libère sonne le glas de cette alchimie de l’acte d’amour, me ramenant à la réalité. Les cris ponctuent et scandent la vie, l’allégresse ou l’agonie. Cri du nouveau-né sortant des entrailles de sa mère ; cri de souffrance et de désespoir de l’enfant abandonné ; cri de bonheur, de désir, de plaisir de l’amour retrouvé ; cri de détresse et d’effroi d’une mort annoncée. Que serions-nous sans le cri ? Requiem à la mort, hymne à la vie. 11 Nos corps se séparent, atterrissent, engins sidéraux regagnant l’atmosphère. Atmosphère… Atmosphère… Cela me rappelle un de mes classiques. Terminée l’extase. La suite est moins heureuse. Quoi de plus sublime et sordide que l’acte d’amour, enchantement sans lendemain, magie soudain anéantie, sans cesse à réinventer et qui finit toujours dans une salle de bains et à califourchon sur un affreux bidet. L’eau coule tiède entre mes cuisses et étonnement, le « Durex la sécurité, le sortez protégé, électroniquement contrôlé, lubrifié à souhait pour notre confort intime, l’antisida breveté » m’arrive dans les doigts à demi déchiré, perforé, ayant rendu l’âme sous nos intempestifs assauts ; il a capitulé face à nos ardeurs. Et merde. L’autre moitié est chez mon partenaire accroché en bonne place et qui confirme. Stupeur. Je suis sûre de moi, mais de lui… Il ne semble plus certain de rien, son dernier contrôle remonte à quinze mois… Il a toujours pris ses précautions… Sauf avec sa régulière qu’il a quittée depuis quatre mois… Il revient de Malaisie… Me voilà bien. Je panique. Il ne comprend pas, bafouille, s’excuse, veut retourner chez la pharmacienne pour se plaindre. Chiche. Pièces à conviction en mains. J’aurais aimé voir ça, mais assez rigolé. Il se cramponne à ses arguments en 12 berne, reprend la boîte, vérifie le label de qualité et d’endurance des latex, leur performance, s’indigne du prix payé – 36 francs. C’est du vol… Je le trouve mesquin. Nous ne comprendrons jamais. Y sommes-nous allés un peu fort dans nos ébats ? J’interroge encore et encore, insiste. Sa superbe de mâle conquérant l’a quitté, inquiet depuis que le Durex nous a claqué entre les… et préoccupé à cause de mon insistance. Il ne cesse de marmonner. Je tente de le convaincre que l’incident serait clos s’il avait la même certitude que moi d’être clean, blanc bleu, mais il ne me rassure pas, saisi lui-même par le doute. Je le méprise et lui en veux. Je sens la séropositivité m’envahir, me ligoter comme une liane toxique, tentaculaire, mortifère et ne pense qu’à cela. Le sida et la mort. Il n’y a plus ni sentiment, ni poésie entre nous et j’ai hâte qu’il s’en aille. Il fera le test dès son retour à R… Promis. Mais, nous ne sommes que mercredi, le week-end sera long, plus d’une semaine d’incertitude et d’attente. Je ne fus pas touchée par la grâce de l’EspritSaint en ce week-end de la Pentecôte, mais par le spectre de ce que j’allais désormais vivre seule. Le compte à rebours de mon angoisse est déclenché. 13 Je ne peux plus me raisonner. Sida… Sida… Ces deux syllabes scanderont ma vie pendant trois mois, dans l’attente des résultats successifs des tests. Sentence de mort ou plaidoyer pour la vie. Il part enfin, plein de promesses. Il me tiendra au courant des résultats de son test H.I.V., me téléphonera demain. Promis. Juré. Nous nous reverrons. M’embrasse. La porte de l’ascenseur se referme lourdement sur ce qui aurait dû être les prémices d’une belle histoire d’amour, avortées dans le réservoir foireux d’un préservatif. Je ne le reverrai plus. Son téléphone est aux abonnés absents. Il a déménagé le salaud. Mais il me faut quelqu’un d’anonyme à qui parler. J’appelle Sida Info Services qui me précise que « la séropositivité, éventuellement, se déclarera entre quinze jours et trois mois », tente de me rassurer, m’invite à ne pas paniquer tant que je ne suis sûre de rien, m’assure que « l’on meurt davantage de maladies cardio-vasculaires, du cancer, d’un accident de la circulation, que du sida, que la recherche avance à grands pas et que même séropositif la maladie ne se déclare pas toujours, etc., etc., etc. » Discours de bonne volonté, litanies de circonstance, mais inaccessibles à celui qui ne veut entendre qu’une réalité, sa séronégativité. 14 Tout cela est vrai, mais je suis hermétique à ses arguments. « Je sais, elle se déclarera d’ici à douze ans, « Mais d’ici là le remède sera trouvé, « Au mieux j’aurai 70-72 ans (c’est un peu jeune pour mourir. Tiens, d’où me vient cette envie subite de vivre vieille ?), « Qui sait si une autre maladie ou un accident de la route ne m’emportera pas avant, « Bien sûr, mais ce sera fortuit. Comment vivre avec une épée de Damoclès cramponnée à ma vie et me tourmentant sans répit ? » Il me demande mon âge. Le département d’où j’appelle. Quel intérêt ! Même pour le désespoir il faut des statistiques. Je repars en complainte sur mon avenir foutu, cherchant dans ce dialogue un quelconque réconfort, une absolue certitude, qu’il ne me donne d’ailleurs pas. Je lui martèle que ma vie est finie, lui demande comment survivre en sursis et lui assène, catégorique, que seule la mort en est l’issue. Je le sens devenir impatient ; son ton et ses propos se font plus distants, quelque peu inquiets. Je m’excuse sans conviction, le remercie mollement de ce qu’il fait et raccroche. Indécence et égoïsme du désespoir qui vous rendent hermétique et indifférent aux autres, ne m’étant pas une seconde imaginée que ce jeune 15 bénévole, encore étudiant, pouvait lui-même être séropositif, tandis qu’il me subsistait un vague espoir ; moi lui balançant sans ménagement et en pleine poire tous mes arguments défaitistes et pessimistes, lui rappelant peut-être ce qu’il tentait d’oublier de sa propre détresse, fuyant sa solitude, surmontant son angoisse et oubliant son avenir compromis en rassurant des compagnons d’infortune. Cette idée, si elle m’a effleurée, ne m’a pas apaisée, me sentant déjà envahie par cette hydre tentaculaire qui allait se nourrir de ma propre vie. J’y croyais pourtant à ce partenaire truffé de bonnes intentions, plein de projets pour deux, courtois. Mais tel Rigoletto, la malédiction de Monterone était en marche, celle qui poursuivit les générations sacrifiées de mes ancêtres et qui maintenant me collait à la peau. Je vais m’intéresser à l’Augustinus de Jansénius et tenter de comprendre pourquoi je ne fus pas touchée par la grâce. Quant à ma prédestination, elle fut bien médiocre. Je ne serai jamais de la race des élues. Et pourtant je m’en sentais la trempe, l’envergure et le talent. Mais d’où sortait-il celui-là ? D’une annonce parue dans le mensuel Ailleurs d’avril 1995 à la rubrique : Tourisme/Voyages : 16 « réf. G.1625. M. 58 ans allure et esprit jeunes bénéficiant possibilités prix intéressants pour luimême et tierce personne sur voyages train, avion, croisières, etc. cherche partenaire même profil, aisée et cultivée, libre d’esprit et de comportement pour voyages toutes destinations, frais partagés. Écrire au journal qui transmettra ». Ce que je fis. Il me téléphona. La rencontre eut lieu au Café de Flore et nous nous plûmes d’emblée, à l’aise, comme de vieilles connaissances s’étant perdues de vue et qui avaient tant de choses à se raconter. Il était italien, et tout à mon agréable surprise et à nos futurs projets, je n’eus aucune méfiance. Il semblait sincère, cherchant au terme d’un passé professionnel mouvementé et entre parenthèses, d’une vie privée en lambeaux, un peu de calme et de sérénité. Sillonner le monde à deux, en adultes, complices et libérés des entraves du passé, dans la félicité. Je crus rêver. Ses paroles étaient l’expression de ma démarche et de mes attentes. Midinette d’un jour, je l’écoute bouche bée ce futur amant de Saint-Jean et acquiesce, sur la même longueur d’onde. J’insiste encore sur la sincérité de sa démarche, l’authenticité de ses intentions, étonné de mes doutes. Quant au reste – « aisée, cultivée, libre d’esprit et de comportement pour voyages toutes destinations » –, ce n’était pas un problème. J’aurais dû creuser un peu plus le « libre de comportement » et l’étendue de ses connaissances. 17
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