Le crime du Pont Neuf - Page 1 - test Jacques DIANAJAN Le crime du Pont-neuf Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-144-2 Dépôt légal : Novembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 1 En cette fin d’été 1846, la chaleur dans la capitale était suffocante. Un été extraordinairement chaud avait succédé à un printemps peu pluvieux et la Seine était à un si bas niveau qu’elle laissait apparaître une vase sombre et nauséabonde où flottaient ça et là quelques carcasses de chevaux en putréfaction, qui, rajoutées aux odeurs de Paris n’incitaient pas les passants de ce début d’après midi à flâner sur les bords du fleuve. L’essentiel de la bourgeoisie parisienne avait quitté la capitale pour gagner ses propriétés de campagne ou les villes d’eau alentour. Nul bruit sur le Quai de Conti ne venait tirer de leur torpeur les quelques bateliers qui se livraient à leur commerce habituel. Jusqu’à l’Hôtel de la Monnaie qui, faute d’un courant d’eau suffisant pour faire fonctionner ses pompes hydro motrices, était contraint de cesser tout travail. Paris assoupie 7 attendait la fraîcheur relative de la soirée pour s’éveiller. Plus loin, vers le cœur de la Cité, le passage d’un fiacre réveilla le piaillement de quelques moineaux sur la Place Dauphine. Puis, le silence retomba, lourd, pesant, que rien ne semblait pouvoir rompre, un silence qui s’éternisait… Le cri d’effroi lancé par un jeune batelier qui remontait le fleuve au niveau d’une des arches du Pont-neuf, côté Quai de Conti mis brutalement fin à cette situation. Un envol d’oiseaux effrayés lui répondit et la vie suspendue pour un temps reprit possession des lieux. Les bateliers proches convergèrent rapidement à grands coups de rames vers le jeune homme qui, après avoir agité frénétiquement les bras pour demander de l’aide, tirait à lui ce qui apparaissait comme un balluchon de tissus pris en partie dans la vase et flottant pour le reste à la surface de l’eau. L’effort conjugué des hommes présents permit de dégager rapidement une main fine puis un bras suivi du corps d’une femme qui paraissait d’un certain âge, malgré un visage rendu méconnaissable par un séjour prolongé dans l’eau. Sous l’effet de la décomposition, il avait pris un aspect bouffi et une couleur verdâtre et semblait marqué ça et là de morsures lui donnant un aspect encore plus horrible. Ce remue-ménage avait rapidement attiré une foule de badauds intrigués et curieux, venue se presser sur le pont. Un gamin fut envoyé en hâte rue 8 de Jérusalem à deux pas de là dans l’Ile du Palais, pour mander un sergent de ville afin qu’un constat fut fait. Peu de temps après, le sergent Ramuzot, responsable du quartier, arrivait sur les lieux, et, en homme habitué à régler prestement ce genre d’affaires, il dressa son rapport, interrogeant les quelques témoins encore présents sur les lieux – témoins qui s’étaient brusquement volatilisés à son approche – questionna le jeune batelier qui avait découvert le corps et les constatations d’usage faites, fit évacuer sans plus attendre le cadavre vers la morgue, où un examen plus précis serait pratiqué. Il irait grossir le nombre impressionnant de noyés, suicidés et tués par mort violente dans ce Paris où la misère du peuple, particulièrement sous la Monarchie de Juillet avait favorisé suicides, crimes et prostitution. 9 2 Après avoir dispersé la foule restante, le sergent Ramuzot se dirigea d’un pas leste vers la Préfecture de Police afin de remettre son rapport à ses supérieurs. Agé d’une petite cinquantaine, c’était un homme débonnaire et simple doué d’un bon sens peu commun. Ramuzot travaillait depuis plus de vingt ans à la Police de Sûreté et il avait eu le privilège d’avoir été, pour un temps, sous les ordres de Vidocq, ce qu’il ne manquait jamais de préciser dès que l’occasion se présentait et ce qui lui valait, selon lui, un flair inégalable pour résoudre les affaires criminelles et débusquer les bandits les plus retors. Son visage était avenant malgré une profonde cicatrice qui le marquait de la racine du nez à la base de l’oreille droite, souvenir pas si lointain de la sanglante échauffourée de la rue Saint-Denis en 1827. Le teint hâlé était celui d’un homme amené à passer une bonne partie de son temps à l’extérieur. Son allure et sa rudesse contrastaient avec ses 11 qualités de cœur dont se moquaient parfois ses collègues. Sous les effets conjugués de la chaleur et d’une démarche soutenue, sa cicatrice avait viré au cramoisi. En effet, les années passant, Ramuzot avait délaissé l’exercice qu’il avait coutume de pratiquer plus jeune, sa jambe droite ayant perdu de sa souplesse à la suite d’un vigoureux coup de lame décoché par l’un des détourneurs d’une bande que son ancien patron et lui avaient appréhendé sur le fait il y avait quelques années maintenant. Invariablement sa jambe se rappelait à son bon souvenir dès que sa marche s’avérait trop longue ou devenait trop soutenue, l’obligeant alors à ralentir l’allure tant les tiraillements musculaires le faisaient souffrir. Sa démarche devenait alors moins leste et une très discrète claudication s’ensuivait car il pliait moins volontiers sa jambe afin d’éviter des élancements douloureux. Parvenu à son lieu de travail, il se rendit au bureau de son supérieur, l’Inspecteur de Police Nicolas Bertillon, pour qui Ramuzot vouait une secrète admiration. C’était un homme jeune, d’une trentaine d’années, le teint pâle, le cheveu sombre et bouclé, la taille bien mise mais c’était son regard qui, par dessus tout, impressionnait ceux qui le côtoyaient : des yeux bruns sombres inquisiteurs pailletés d’or qui pouvaient en quelques secondes passer du doux regard romantique au regard le plus implacable qui soit. Ses yeux mettaient alors rapidement mal à l’aise ses interlocuteurs. Bertillon, 12 avait obtenu jusque là des résultats remarquables dans ses enquêtes, résolues sans trop de difficultés, avec l’aide précieuse de Ramuzot. Cela n’était pas sans faire quelques jaloux à la Préfecture où les mauvaise langues, concevant mal qu’un homme si jeune et donc inexpérimenté ait, en si peu de temps, un poste envié et des résultats similaires ! Certains allaient même jusqu’à minimiser son rôle, faisant ressortir les compétences exclusives du fidèle sergent, ou pire, déclarant que les dossiers traités et bouclés par Bertillon étaient simplistes. Nicolas Bertillon n’avait cure de ces médisants, préférant la compagnie de son fidèle second, se sachant apprécié par ses supérieurs ce qui restait à ses yeux l’essentiel. Il était vêtu ce jour là d’une redingote sombre à jupes amples et d’un pantalon crème cintré. Une chemise blanche agrémentée d’un foulard aux couleurs vives fermait le cou et donnait à l’ensemble une touche romantique. Assis à son bureau, il consultait des notes manuscrites au moment où Ramuzot entra : – « Alors sergent, du nouveau ? » lui lança-t-il en souriant lorsque ce dernier eut pénétré dans son bureau. – « La routine chef, une élégante probablement poignardée pour sa bourse et jetée dans la Seine du haut du Pont-neuf ; C’est le dixième crime en deux jours, sauf qu’ici il s’agit d’une dame… Les crimes crapuleux ne cessent d’augmenter… tout ça finira 13 mal soupira le sergent Ramuzot en s’effondrant en nage sur un fauteuil. J’ai dirigé le corps à la morgue et fais demander une dissection pour 5 heures. Le médecin légiste devrait être Jouanneau. Il est bon et il est de permanence aujourd’hui ». – « Très bien, il nous reste près de deux heures avant la dissection… Racontez-moi ce que vous savez ». – « En fait, rien d’extraordinaire ; quand je suis arrivé, la morte avait été remontée sur la berge par les bateliers présents, le corps devait être dans l’eau depuis quelques jours à en juger par son aspect, et le visage avait commencé à être dévoré par les rats. Le batelier qui a trouvé le corps a d’abord pensé qu’il s’agissait de vêtements qu’on aurait balancé par dessus le pont. C’est en s’approchant qu’il a compris. La dame n’avait pas de bijoux aux doigts et ne portait aucun collier ce qui me fait dire que le vol est bien le mobile du crime, car si j’en juge par la robe et les mains, cette dame là n’était pas une miséreuse ! » – « Bien… et ce jeune batelier… est il possible qu’il lui ait ôté ses bijoux avec ses complices. » – « Je ne pense pas, car j’aurais vu des marques sur sa peau fragilisée… » – « Très juste cher ami ! Retenons donc pour l’instant le vol comme mobile le plus probable. Qu’avez vous trouvé d’intéressant dans son sac ? » – « Rien ! Pas une pièce, lettre, agenda, poudrier, gants, rien ! sauf cette espèce de poudre verdâtre, la 14 seule chose qui restât collée dans son sac et j’ai bien failli ne pas y prêter attention, mais vous connaissant… » En disant cela, Ramuzot sortit de sa poche un mouchoir peu reluisant, consciencieusement noué, d’où il retira de petites quantités de poudre verte, que l’on aurait pu prendre à première vue pour du tabac mais, ni la couleur, ni son aspect pulvérulent, n’allaient dans ce sens. Il la tendit à son supérieur qui, tout aussi intrigué que lui, la renifla et méticuleusement la mit de côté, dans une petite fiole qu’il ferma et rangea dans un des tiroirs de son bureau. – « Bien, partons pour la morgue » se contenta de répondre Bertillon. Le visage de ce dernier avait pris une expression que le sergent Ramuzot, en fin limier, ne connaissait que trop bien ; son patron s’intéressait à cette affaire sentant peut-être intuitivement, comme cela lui arrivait souvent, que ce meurtre n’était sûrement pas qu’un simple crime crapuleux… « Sauf que cette fois là, il risque d’être déçu » pensa Ramuzot. Après que l’Inspecteur eut coiffé son haut de forme et pris sa canne, les deux hommes quittèrent leur bureau sans oublier de s’informer, en pure perte, auprès de l’employé du rez-de-chaussée si quelqu’un était venu déclarer la disparition de cette femme. Depuis que le Grand Châtelet qui servait de Tribunal et de morgue avait été détruit en 1802, la 15
Le crime du Pont Neuf - Page 1
Le crime du Pont Neuf - Page 2
wobook
edilivre.com