Le Pavillon - Page 1 - Gérard Tardy Le Pavillon Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2485-3 Dépôt légal : Janvier 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Sommaire Avant-propos ......................................................... Années 1952-1954 ................................................. Pépé est mort ! ....................................................... Les années de primaire Sur le chemin de l’école .. Les Ugas ................................................................ Madame Fauchournay ........................................... Nénette Lemarié .................................................... L’Amérique au bout de la rue Sadi-Carnot ........... Dans la cuisine....................................................... La chambre des frères, au rez-de-chaussée ........... Le couloir .............................................................. Les cabinets ........................................................... Le Garage La Peugeot 203 .................................... Soirée chez les Cannon.......................................... Les sorties avec le pater......................................... La chambre mansardée .......................................... La dispute .............................................................. Nos appartements .................................................. 13 15 27 31 41 47 55 61 69 79 91 101 105 115 123 137 159 175 9 Le jardin ................................................................. De la gym au Central ............................................. Coup de blues dans la chambre ............................. Anna ....................................................................... Nicole ..................................................................... Le larcin ................................................................. L’Anar club ............................................................ Retour au pavillon.................................................. Le labo-photos ....................................................... Epilogue ................................................................. 201 217 237 241 247 253 259 281 289 301 10 À Dany, Mimi, Romain, Sarah, Julien, Stéphanie, Eric, Lise, Rose… et aux prochains. Merci à Sarah pour sa précieuse collaboration qui m’a permis d’aboutir. 11 Avant-propos Aux dires de ma mère, c’est après la guerre de 1418, vers la fin des années 20, que mon grand-père décida d’acheter le pavillon de la rue Sadi-Carnot à Puteaux, grâce à la loi Loucheur qui permettait d’emprunter à taux zéro, pour les survivants de la grande guerre, dont Pépé faisait partie. Deux ans dans les tranchées, enseveli trois fois sous les bombes, il était revenu entier avec le grade de Maréchal des logis. Ma grand-mère l’attendait. Ils décidèrent d’acheter cette maison pratiquement neuve, qui avait été habitée par une famille dont l’hygiène était plus que douteuse, au point qu’on lançait, paraît-il, le contenu du pot de chambre par la fenêtre. Ma mère avait vécu au pavillon seulement à partir de l’âge de dix ans, avec son frère René dit « Néné », son aîné de deux ans. Ils passèrent leur adolescence ensemble au pavillon. Elle aimait beaucoup son frère et partageait avec lui l’amour de la musique et des arts en général ; lui jouait du violon et elle, du Banjo mandoline. Ils prenaient tous les deux des cours de musique à Courbevoie, chez Pierre Cochereau, l’un 13 des plus grands organistes de la cathédrale Notre Dame de Paris. Dès la naissance, sa mère rejeta sa fille au point qu’elle avait menacé de la jeter dans la Seine ; on était en 1920, deux ans seulement après la fin de la guerre. A la ville, il était encore difficile de se nourrir correctement, alors la petite Marcelle fut confiée à sa grand-mère maternelle à Quimper, une bretonne de la plus pure tradition qui portait quotidiennement la coiffe et ne lui parlait qu’en breton. Un an avant la mort de sa mère, c’est son frère qui décédait d’une jaunisse à l’âge de trente-six ans ; il y eu toujours un doute dans la famille, on pensait à un empoisonnement. Il était marié, avait trois enfants (deux garçons, une fille, mes cousins). Ce fut une catastrophe pour la famille qui se retrouva dans le plus grand dénuement, mais la mère se sortit d’affaires en racontant son drame à la radio dans une émission célèbre et fut élue « Reine d’un jour » ; le grand prix s’élevait à plusieurs milliers de francs, plus des cadeaux en nature, de quoi réaménager toute la maison… En trois ans, ma mère avait perdu son frère, sa mère et mis au monde la même année une petite fille, perdu son père un an plus tard ; alors, venir habiter dans cette maison n’était pas pour elle un cadeau du ciel ! 14 Années 1952-1954 Le souvenir que je garde de ma grand-mère : une femme bilieuse, au teint pâle et au visage creusé, mais aux traits fins. Quand elle était jeune, c’était une jolie femme, mince, élégante, plus grande que mon grandpère sur les photos que nous avons conservé, entre autres celle où elle pose au bras de son mari, lui, costume trois pièces, chapeau mou, moustaches à la Hitler, nœud papillon ; elle, également chapeau chic à rebords inclinés sur les yeux, tailleur boutonné à grand col, robe longue près du corps, sourire hautain, genoux légèrement pliés comme pour se mettre à la hauteur de son René. Lorsque je l’ai connue, elle avait déjà une longue maladie, comme on disait pudiquement. Mon frère me confia que c’était un cancer ; il m’avait montré dans le dictionnaire une image de la tumeur : ça ressemblait à un crabe. Comme Mémé était bretonne et qu’elle aimait les fruits de mer, ça ne m’étonnait pas qu’elle ait attrapé cette maladie. Pour ma part, je renonçai d’avance à manger les tourteaux qu’on achèterait sur le port quand on irait en vacances en Bretagne. 15 Dans la chambre à coucher, tapissée de papier peint verdâtre, en chemise de nuit blanche, éclairée par la lumière jaune des lampes de chevet, elle avait l’air d’un fantôme. Installé tant bien que mal dans le divan de velours râpeux marron orange situé en face de son lit, dans la pénombre, j’assistai pour la première fois à une sorte de cérémonie secrète. Je la regardai faire, la tête prête à plonger sous les couvertures si je me faisais prendre. Elle s’asseyait sur le bord du lit, relevait sa robe de nuit, et déroulait d’un geste lent les bandes Velpeau qui entouraient ses jambes, puis elle enroulait la bande autour de son poignet et la posait sur la cheminée où reposaient deux bocaux de liquide vert qu’elle ouvrait ensuite, et avec du coton, elle plongeait la main dedans et se frottait les jambes jusqu’aux cuisses qui ne devenaient pas vertes pour autant, ce qui m’intriguait. Si je n’avais pas détesté l’odeur âcre de cette substance, j’y aurais bien plongé les mains par expérience. Puis, elle baissait les deux bretelles de sa chemise de nuit, retirait son soutien gorge dont l’un des bonnets était rempli de coton, qu’elle évidait. Elle déroulait ensuite le bandage qui entourait une partie de sa poitrine. Alors apparaissait devant moi son corps nu et mutilé : elle n’avait qu’un seul sein. Eberlué, je plongeai sous les couvertures pendant quelques secondes et dans le noir, je repensai à la momie que j’avais vue au musée du Louvre avec ses bandelettes. J’avais une momie comme mamie ! J’eus la vision fugitive de mémé dans un sarcophage. Je ressortis la tête des couvertures, vert de trouille. Elle avait réajusté sa chemise de nuit. Debout, elle porta sa main à sa bouche ouverte et ressortit son dentier, qu’elle plongea plusieurs fois en tintinnabulant dans 16 un verre d’eau. Je retournai vite sous les couvertures. Et enfin, elle se coucha. Après cette première séance, j’eus beaucoup de mal à m’endormir dans ce vieux divan qui sentait la poussière, malgré la moitié d’un verre de vin rouge que j’avais bu en fin de repas, accompagné d’un Petit Lu imbibé de jaja, tandis que Pépé lisait tranquillement son journal L’Humanité en attendant que sa femme eut terminé sa toilette intime. Il se couchait comme il se levait, en disant « Quelle vie de chien ! ». L’hiver, ils ne vivaient pratiquement que dans la cuisine, avec leur chatte Pounette, un matou agressif plus proche du chat sauvage que du chat domestique. Les portes étaient fermées pour conserver la chaleur qui émanait de la cuisinière à charbon. Ils écoutaient la radio et se parlaient peu. Le soir, Pépé pilait de l’ail qu’il versait ensuite dans un verre de vin blanc, et buvait cul sec. C’était comme ça qu’il soignait sa tension ; bonjour le baiser aillé quand il me disait bonsoir ! Je me souviens de ce qu’ils disaient, mais plus du timbre de leur voix, et dans ma mémoire c’est comme dans un film muet. Dans la salle à manger, le meuble principal était la desserte. Le bas faisait buffet, le haut une vitrine en verre où l’on rangeait les services à thé, café, et les verres. Au bout de la desserte, un lit clos breton miniature. Au-dessus une peinture, une vraie ! Comme au musée : le tableau de Millet, L’Angélus ; cette peinture sombre et pleine de sagesse, cette paysanne et ce paysan priant de concert, face à face, tête baissée dans la campagne, emplissait la pièce d’une mélancolie religieuse qui m’envoûtait. Sur le mur d’en face, un autre Millet, mais celui-là, j’y prêtais moins attention, Les Semailles ; des paysans 17
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