DQ, Don Quichotte de l'encre rouge - Page 1 - test Eric LEBRETON DQ Don quichotte de l’encre rouge Roman Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Éditeur Indépendant – 2007 ISBN : 978-2-35335-161-9 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Ta magnifique grandeur sera d’être, toi seul, ton parti tout entier Dante 7 Livre I 9 Chapitre 1 Comment Alex bascula dans ses propres lubies A force de peu dormir et de se bourrer le crâne d’enchantements, de provocations, de combats, de déclarations d’amour et autres extravagances, son cerveau se dessécha à tel point qu’il perdit la raison Don Quichotte Dans un bourg du Berry, paisible chef-lieu de canton, vivait un drôle d’homme bientôt quinquagénaire que ses voisins surnommaient « l’original » ou le « doux dingue » parce que son existence n’était en rien comparable à la leur. Eux étaient tous salariés actifs, demandeurs d’emploi plaintifs ou agriculteurs revendicatifs et lui n’était rien, sinon un bourgeois déclassé, un rentier improbable. Alex Quesada avait donc hérité d’une belle bâtisse de maître et, la plupart du temps, s’y 11 tenait replié. Il n’ouvrait pas souvent ses volets. Le vaste jardin était abandonné, seules quelques violettes y prospéraient, les mauvaises herbes étouffaient ce qui aurait dû y pousser, légumes comestibles ou jolies plantes. Peu de gens franchissaient le seuil de la maison. La vieille bonne de la famille, Marthe, s’occupait de l’intérieur et n’avait ni le goût ni la force d’ajouter le jardinage aux autres tâches. Après avoir été au service des parents de cet homme, elle essayait de veiller sur l’étrange rejeton. Les parents Quesada n’étaient plus de ce monde. Par respect pour leur mémoire, elle considérait comme une mission sacrée d’empêcher que leur fils ne sombrât tout à fait. Mais elle était âgée, pleine de courbatures ; elle ne pouvait pas freiner la dégradation du domaine. Entre ces murs vivait aussi une nièce timide et solitaire, Julie, fille d’une sœur disparue, qui était sans doute la seule à comprendre et aimer cet oncle taciturne. Souvent, dans l’obscurité du salon, Julie écoutait Alex grommeler contre ce siècle et les acteurs de ce siècle. Marthe et Julie s’escrimaient à tenir en ordre la maison, à cuisiner, à surveiller l’état mental du maître des lieux. Alex Quesada ne travaillait pas, n’ayant jamais su durablement se plier aux horaires et à la discipline d’entreprise. Il bénéficiait d’allocations et rentes diverses, reliquats d’héritage et placements judicieux effectués jadis pour son compte, qui étaient largement suffisants pour couvrir ses maigres besoins. En cette époque moderne où 12 l’inactivité volontaire n’était plus une noble vertu, il se savait l’objet de critiques et de railleries. Lui prétendait descendre d’une lignée bourgeoise, ellemême héritière d’une grande famille de l’Ancien Régime, celui d’avant 1789, et cette donnée généalogique était à ses yeux incompatible avec le statut d’employé modèle et de salarié anonyme. Certes, le sang bleu des Quesada s’était trouvé dilué dans certains mariages roturiers, XIX et XXème siècles de l’industrie oblige, mais il croyait qu’il en circulait encore assez dans ses veines pour se distinguer du voisinage. Du reste, ses rares tentatives d’insertion sociale avaient été d’époustouflants échecs. Orgueilleux, inadapté, Alex avait subi nombre d’humiliations, flanqué à la porte par des patrons excédés, même s’il prétendait avoir choisi lui-même la fuite. Dans le bourg, on le considérait avec pitié ou ironie, selon les cas. Sur son passage, on ricanait. Une fois par mois, il visitait les boutiques pour régler quelques arriérés. On l’avait toujours connu. On se moquait de lui mais on le jugeait indispensable au paysage. L’original du village était une figure presque obligée, comme l’idiot ou le boute-en-train. Alex allait vers ses cinquante ans ; il y allait lentement, en musardant, mais il y allait tout de même. Il passait la plupart de ses journées à lire et à écrire. Lire avait été la principale activité de sa vie. Le salon vomissait des livres dans tous les coins. Les bibliothèques pliaient et les étagères 13 gondolaient. Malgré ses rentes, il n’avait pas les moyens d’acheter sans cesse de nouveaux livres, alors il relisait les anciens, jusqu’à les épuiser. Il renonçait aux nouveautés et s’acharnait à demeurer dans le pays connu et chaud des pages mille fois manipulées. Le monde réel lui paraissait se tenir dans les vieux bouquins. Il disait que dehors, au village comme partout ailleurs, ce n’était que l’illusion du réel. Les livres esquissaient une réalité bien plus tangible, la seule qui valait quelque chose, c’est à dire le goût du passé, le chant des amours mortes, l’aventure dans les contrées interdites, les voyages au fond du cœur… Aussi préférait-il les ouvrages d’Histoire, pour rencontrer encore et encore les belles figures d’avant Révolution. En littérature et en poésie, il ne fréquentait plus que le XVIIIe siècle. Les romans épistolaires et les philosophies optimistes des ultimes années de l’Ancien Temps le touchaient infiniment. Marthe et Julie regrettaient qu’autant de livres cornés et malodorants l’empêchassent tellement de s’ouvrir au monde. L’une plaidait pour le rangement, l’autre pour la modernisation : moins de livres, plus récents, mieux rangés… Il balayait ces remontrances et replongeait dans un monde intérieur auquel ces deux bonnes dames n’avaient pas accès. En somme, Marthe et Julie opposaient la littérature et l’action ; il combattait cette idée : – Ne savez-vous pas qu’au bout de l’écriture se trouve l’action ? 14 – Comment cela ? Pour étayer sa thèse, il n’hésitait pas à produire des exemples modernes : – Prenez donc Malraux ou Mishima… Elles haussaient les épaules. C’était bien joli de citer en vrac quelques auteurs ; encore fallait-il prouver la chose en étant au moins capable de couper les mauvaises herbes du jardin. – Mesdames, je vous prouverai que je ne suis pas ennemi de l’action. Je vous le prouverai bientôt, soyez patientes. Peu à peu, il quitta la simple lecture pour essayer d’écrire lui-même, écrire vraiment. C’était peut-être un début d’action, mais c’était assez dangereux. En effet, le collectionneur de petits soldats de plomb devait-il s’engager dans la guerre ? Marthe et Julie ne furent pas rassurées. Jadis déjà, il avait tenté des nouvelles ou des romans, mais le résultat avait été si pitoyable qu’il avait lui-même décidé la mise au feu de ces textes mort-nés. Cette folie semblait avoir quitté sa tête, lorsqu’elle revint plus puissante que jamais. Il passa des heures courbé sur son bureau. Et que l’on ne s’avisât pas de lui demander le sujet de son travail ! Au début, la douce Julie chercha à en savoir davantage, en vain. – Céline a dit qu’il faut au moins sept écritures avant que n’existe l’écriture. Il a dit aussi que des histoires, on en trouve plein les journaux. Alors… 15 – Alors quoi ? Ce qu’a dit cette dame est donc si important ? – Ce n’était pas une dame, c’était un vieux monsieur amer. – Bel exemple ! Alex jaugeait sa nièce, raclait sa gorge : – Je serai bientôt un vieux monsieur amer. – A toi, mon oncle, de faire en sorte que cela ne se produise pas. Alex n’en voulait pas à sa nièce d’être si moderniste et si peu portée sur la littérature. Elle était pleinement de son temps. Julie aurait compris et admis qu’il fût peintre, musicien ou footballeur. Il s’agissait là de passions radiophoniques ou télévisuelles. Lui détestait les artistes ou prétendus tels, les plasticiens de toutes sortes, publicistes en mal de contrat, et la lecture de partitions le laissait coi. Quant au football… Il était trop maigre et sec pour taper dans un ballon ; au premier choc, ses os seraient tombés en fagot sur l’herbe. Alors, il écrivait. Personne n’attendait de résultat concret. Ni Marthe, ni Julie, ni les voisins, ni les villageois, encore moins les éditeurs. Les ancêtres, peut-être… Oui, mais en comparaison des styles savants et émouvants de la moindre lettre du XVIIIe siècle, y compris les rapports de police, la pauvreté d’une écriture de l’ère postindustrielle devait navrer les fantômes des temps jadis. Alex songeait à eux, désolé à chaque instant de la vanité, de l’impudeur, 16
DQ, Don Quichotte de l'encre rouge - Page 1
DQ, Don Quichotte de l'encre rouge - Page 2
wobook
edilivre.com