Sous un ciel anglais - Page 1 - du baklava (feuilleté aux noix et au miel). Elles sortent une table sur la place voisine, une étroite esplanade en terrasse sur le toit d’une habitation du niveau inférieur, et entreprennent de distribuer les parts au voisinage. On vit ensemble. On ne descend bien sûr que quand c’est nécessaire, c’està-dire sûrement pas tous les jours. La pente, il faut dire, même sous le soleil déclinant qui descend de l’autre côté de l’île, représente une épreuve à laquelle plusieurs vies successives ne sauraient habituer. Même les autochtones, et les plus jeunes, peinent et avancent d’un pas lent, pesé, mesuré : il ne faut pas s’épuiser avant l’heure. Perdu dans le grand labyrinthe où les ruelles tissent une étrange toile fatale au touriste pressé, je demande mon chemin à une vieille femme qui ferme les portes de bois de l’une des multiples chapelles du village. A l’intérieur, dans l’ombre, l’espace d’un instant, j’aperçois des ex-voto, des dorures étincelantes, un art religieux d’une richesse et d’une lourdeur indigestes. «A droite, à droite, toujours à droite !...» me lance la Grecque au visage buriné par le soleil, en m’indiquant la direction de la main. Elle esquisse un sourire édenté qui me fait chaud au coeur. Je descends quelques marches, tourne immédiatement à droite, puis suis l’inclinaison à gauche de la ruelle anonyme et, bientôt, à un petit carrefour, je tombe sur une pancarte qui annonce le monument à la mémoire de Rupert Brooke. Ce poète anglais, né en 1887, mort en 1915 sur un navire-hôpital français, au large de Skyros, a été enterré en catastrophe par ses camarades officiers qui n’ont pas pu se résoudre à jeter son corps à la mer comme le veut pourtant la coutume. Lui qui voulait mourir en héros dans la guerre contre l’Allemagne ne perdit pas la vie dans les tranchées de Gallipoli, comme la plupart de ses camarades allaient le faire. Il périt des suites d’une mauvaise piqûre de moustique. Sujet à de fréquents empoisonnements du sang, il développa une septicémie qui lui fut fatale et le balaya en quelques heures. Qu’à cela ne tienne : le bel anglais romantique, adepte de Byron, de Marlowe et de Webster, fut érigé en gloire nationale par une superbe nécrologie signée Winston Churchill -- mais rédigée par Edward Marsh, secrétaire particulier de ce dernier et ami intime de Brooke. Il fallait à l’Angleterre un Soldat Connu pour inciter la jeunesse à aller combattre dans son sillage, la fleur au fusil. La Plateia Rupert Brooke surplombe le vide, Magazia et Molos, et regarde la mer en direction de l’est. Une plage sans fin s’allonge à mes pieds vers le nord, bordée de quelques modestes embarcations amarrées à des poteaux de bois. Une statue de bronze représentant un jeune éphèbe nu tourne le 21 dos à la mer et regarde le kastro. Il porte dans sa main droite un rouleau de parchemin. Je m’approche du piédestal. Un médaillon à l’effigie de Rupert Brooke représente le poète de profil. Je contourne le piédestal. Sur les trois autres faces, écrits successivement en anglais, en français et en grec, les mots suivants : «A Rupert Brooke (1887-1915). A la poésie immortelle.» La statue, coulée dans une fonderie de Bruxelles, a été commandée par la mère de Brooke. Elle date de 1930, c’est-à-dire trente ans après la mort du poète dont Virginia Woolf disait qu’il serait devenu Premier Ministre travailliste s’il avait vécu. Détail amusant, le jeune homme qui servit de modèle au sculpteur était un prostitué belge. Une autre manière, sans doute involontaire, de rendre hommage à l’amour que Rupert Brooke portait à la beauté masculine. Mais n’avait-il pas été formé, dans la Rugby School de sa ville natale comme plus tard à Cambridge, dans des milieux scolaires et universitaires où la beauté du corps masculin était couramment célébrée, et pas seulement dans les poèmes ? Je suis ému en arrivant sur la Plateia Rupert Brooke. C’est en effet l’aboutissement de plusieurs années d’un travail de recherches sur le poète. Ma venue sur l’île de Skyros est bien sûr plus symbolique qu’utilitaire. Rupert Brooke a à peine connu cette île, sur laquelle il fit avec ses hommes des manœuvres quelques heures seulement avant de mourir. Mais c’est là qu’il repose, et je ne crois pas au hasard, dans cette île qui émerge loin des côtes anglaises, loin du port de Liverpool où il embarqua jadis pour le Nouveau Monde, cette île battue par la mer, balayée par les vents, secouée par de violents et réguliers séismes, cette île qui est peut-être, après Rugby, Cambridge, Lulworth Cove, Vancouver, Montréal et Bora-Bora, le seul endroit où l’esprit de Rupert Brooke -- j’allais presque écrire «l’âme» --put trouver la paix. Mais rien n’est moins sûr... 22h30. Je termine un repas dans une taverne de Molos, Tou Thomas to Magazi, en bordure de la plage, sous une tonnelle de palmes séchées. Il y a le bruit du ressac, la mer sans étoiles et un ciel d’un noir total, piqué seulement du cercle parfait de la lune, qui projette son ruban argenté à la surface des flots. Mais ce ruban est une illusion. Si je me déplace à gauche, ou à droite, il me suit. En face de moi, les lumières fragiles de Skyros, perchées autour du kastro, vibrent dans la nuit. Elles témoignent d’une présence humaine rare mais suffisante. L’esprit se déploie comme un aigle ouvre ses ailes au-dessus d’un piton rocheux : le vent qui souffle est celui de la liberté, du bonheur, de la folie. Un vent qui manque trop quand l’air de l’Occident tend à se raréfier dans un monde étriqué, atone, sans pensée. 22 Des chatons miaulent à mes pieds, réclamant un morceau de daurade que je leur cède volontiers. La daurade, je suis allé la choisir moi-même en cuisine. J’ai demandé la carte au serveur, mais il n’en avait pas. Il m’a donc proposé d’aller voir avec lui les poissons du jour : rougets, sardines, thons, daurades... J’ai pu sélectionner aussi le mode de cuisson : barbecue. Et en entrée, j’ai eu droit à du tsadziki avec des beignets végétaux et à une salade grecque composée de tomates, d’oignon, de concombre, d’olives, d’un bloc de fêta et de brins d’algue, le tout arrosé d’un vin blanc du pays. Jeudi 25 juillet. 22h30. Nous avons passé la matinée au bord de la piscine avec des bouquins et de la crème solaire. Jusque-là, pas de problème, sinon l’arrivée de nuages toujours plus lourds dans le ciel de Grèce. Déjeuner sur la terrasse de l’appartement : olives et poisson. Puis nous avons pris l’autobus de 13h45 pour Skyros, et dans le village celui de 14h00 pour Kalamitsa. Route sinueuse traversant quelques kilomètres de montagne. Les cimes se perdaient dans une brume grise qui laissait augurer plutôt mal de la suite de la journée sur le plan météorologique. Au bord de la route parsemée d’ornières, dans les prairies pierreuses piquées de buissons et de genêts, toujours les mêmes petits chevaux typiques de l’île, mais aussi les chèvres, les porcs à moitié affamés, les chatons par dizaines dont on se demande bien de quoi ils peuvent se nourrir. Nous longeons la mer pendant un moment, sur la façade est de l’île. Puis nous traversons le village de Lino, qui semble constitué d’habitations fantômes. Pas la moindre âme qui vive. Il est vrai que le temps orageux incite peu à la flânerie ou à la causette en plein air. Passé Aspous, nous débouchons rapidement, côté ouest, sur la charmante plage de Kalamitsa. La route pour y arriver est magnifique. Elle traverse la partie la plus étroite de l’île. Les champs cultivés descendent jusqu’à la plage, agréable et sous le vent. Le bus nous laisse au bord de la plage de Kalamitsa. Nous continuons à pied. Sur deux kilomètres, plage de galets de Kolimbadas. A droite, une minuscule crique de sable et de rochers troués très pittoresques. La route monte. Le vent qui souffle depuis un moment finit de balayer les nuages. Le soleil reprend ses droits et cogne dur sur nos épaules. Nous montons audessus de la mer, au-dessus des plages, et la route est encore surplombée de rochers qui menacent de tomber au prochain séisme qui secouera Skyros. Entre les rochers percent quelques touffes de buissons secs. Des chèvres à longs poils, apparemment aussi insensibles au vertige que les laveurs de vitres indiens de New-York, nous considèrent depuis des blocs de rochers instables et bêlent tant qu’elles peuvent sur notre passage. 23 A l’entrée des rares maisons que nous dépassons est accroché un crâne de cheval en guise de bienvenue. Charmant accueil ! Brusquement, une averse nous tombe dessus. Le soleil n’en continue pas moins de briller. C’est l’aventure de Skyros. De grosses gouttes se mettent à pleuvoir. Nous sommes trempés en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Finalement, l’averse se dissipe aussi rapidement qu’elle était apparue. L’instant suivant, ne reste que le soleil de plomb qui fait miroiter la mer dans la baie de Kalamitsa juste en-dessous de nous. Quelques barques aux couleurs vives sont alignées devant les maisons qui jouxtent la plage en contrebas. Mais la route qui mène à la tombe de Rupert Brooke paraît interminable et on ne voit toujours pas se pointer la baie de Trebuki. Pas d’autre horizon que la masse grise et sauvage du cap Marmaro, que nos pas ne parviendront pas à contourner. Il y a dans notre errance un peu du mythe de Sisyphe. Qui sait, après tout, si le désir inassouvi mêlé à l’espoir de son achèvement ne suffisent pas au bonheur de Sisyphe ? Je m’immobilise un instant sur le plateau qui domine le cap. Dans la brume de lumière qui court sur la mer, la petite île de Sarakino, une excroissance de Skyros, m’apparaît comme une ombre. C’est dans ces eaux que croisait le navire-hôpital français qui accueillit Rupert Brooke deux jours avant sa mort. Aujourd’hui, je ne serais pas étonné de voir le fantôme de ce bateau s’extraire des brumes éblouissantes qui voilent l’horizon. Nous décidons finalement de faire machine arrière. Retour à Kalamitsa. Au passage, j’entame la conversation avec une biquette blanche à longs poils. C’est à qui bêlera le plus fort. Nous prenons un Coca dans une taverne au bord de la plage. La terrasse est entourée de bambous qui se penchent vers la mer et dansent dans le vent. Le concert des grillons rivalise avec la musique grecque lancinante, très imprégnée d’orientalisme, que distillent les enceintes à tue-tête. A 18h00, nous appelons un taxi qui nous ramène à Skyros. Dans la ruelle principale du village, nous flânons dans les boutiques, achetons des pellicules pour faire des photos, une carte routière pour nous retrouver plus facilement sur les sentiers de Skyros. Brève halte au Posto Café pour prendre un café grec. Puis nous dînons de souvlaki (brochettes de porc et d’agneau en grillades) sur l’esplanade qui domine le paysage des plages et de la mer. Enfin, vers 22h00, nous louons une voiture à Rent-ACar, avec laquelle nous pourrons demain aller visiter la tombe de Brooke et faire quelques balades dans l’île. 24 Vendredi 26 juillet. 18h00. Dans la cuisine, porte ouverte sur la terrasse. Nous sommes rentrés d’une longue promenade. Nous avons pris ce matin la route de Kalamitsa avec l’Atos de location. La vue était complètement dégagée depuis la plage de Kalamitsa. La baie avait la couleur du bleu de méthylène. Pas un seul bateau en vue. Pas la moindre planche à voile. L’île de Valaxa barrait l’horizon et sa côte dentelée nous apparaissait dans les moindres détails grâce à la clarté de l’air. Nous avons poursuivi la route qui monte au-dessus du cap Marmaro. La végétation se limite à quelques broussailles émergeant de pierres blanches. Quelques chèvres vivent là, elles passent le plus clair de leur temps affalées dans l’ombre des rochers, parfois même sur la route. Les voitures ne les importunent pas. Il doit en passer au maximum une à l’heure pendant la saison haute. Les voix humaines, parfois, peuvent les effrayer. Elles détalent alors dans la lande aride, bondissent de rocher en rocher, se cachent derrière un buisson et ne laissent passer qu’une petite tête curieuse au regard interrogatif. La route monte puis redescend entre des montagnes pas très hautes mais très impressionnantes par leur platitude lunaire. L’absence de toute construction humaine, de tout poteau électrique, de toute apparence de vie autre que ces chèvres dont la couleur se confond avec la terre brune ou avec la blancheur des rocailles, laisse supposer qu’on est passé dans un autre monde. Aucun détail ne dénonce l’époque. Il n’y a que le soleil écrasant sur la pierre à vif, le soleil qui brûle tout, le soleil qui dessèche les squelettes en un rien de temps, et, plus bas, d’un bleu irréel, la mer à perte de vue. C’est le domaine de l’infinitude, le monde où rien ne s’arrête, un univers vide qui tourne en rond sur lui-même. Nous aussi, il nous semble que nous tournons en rond, bien que la route suive un tracé plutôt rectiligne. De kilomètre en kilomètre, rien ne change, le paysage reste le même. Les kilomètres sont d’autant plus interminables qu’on ne saurait rouler très vite, à cause des accotements qui parfois s’affaissent et menacent de nous faire basculer dans le vide. Un beau paysage pour mourir, assurément, mais ce n’est pas au programme. Le premier signe humain que nous apercevons est une chapelle blanche au sommet d’un sentier. Sa croix, immaculée elle aussi, se découpe sur le ciel bleu. Une image de carte postale qui ressemble à n’importe quelle image de chapelle sur un île de la mer Egée. Autour de la chapelle, des centaines de chèvres et de boucs, des blancs, des beiges, des tachetés : sans doute s’agit-il d’un élevage. On se demande ce qu’il fait là. Nous passons un virage à gauche et abordons une crête à pic quand un panneau en métal à 25 demi rongé par la rouille annonce en bordure de route : zone militaire, accès interdit, photographies interdites, marine grecque. Nous hésitons un instant. Aurions-nous raté la tombe de Rupert Brooke ? Etait-elle près de la chapelle ? Nous faisons demi-tour pour aller vérifier. Nous escaladons le sentier impossible qui monte à la chapelle, faisant fuir les chèvres sur notre passage. Il y a effectivement un petit bois de pins au-delà du bâtiment, mais pas la moindre trace du bosquet d’oliviers annoncé par les guides. Nous avons roulé douze kilomètres sur cette autre planète quand nous abordons, de l’autre côté du cap Marmaro, la descente sur la baie de Trebuki (ou Tris Boukès, comme l’appellent les grecs aujourd’hui). La plage, qui sert de base militaire, est bien sûre condamnée. La route s’interrompt environ un kilomètre avant le rivage, fermée par un portail infranchissable. Quelques dizaines de mètres plus haut, dans le fossé, légèrement en contrebas de la route, un bosquet d’oliviers éclate de son vert si particulier au milieu du paysage aride du nord de Skyros. Sur la bord de la route, des mains amies ont tracé une croix de pierres blanches, à peine visible si l’on passe en voiture sans y prêter attention. Cinq mètres plus loin, c’est une autre croix, constituée de branchages posés à plat et retenus en leur centre par une grosse pierre, qui annonce la présence de la dépouille de celui qui fut le plus beau jeune homme de son époque dans l’Angleterre d’avant la première guerre mondiale. Je range la voiture sur le bas-côté, descends et claque la portière. Je dégringole la dénivellation qui m’amène au niveau du bosquet. Me voici dans l’ombre des oliviers où dort le poète. Devant moi, comme une apparition, la tombe de Rupert Brooke. Si loin de tout. Si loin du monde des hommes. Si loin du doux soleil de sa tendre Angleterre. Pourtant, à regarder la lande sur les collines sombres qui montent alentour, à considérer les lourds nuages qui pointent derrière les cimes, on pourrait sans grand-peine se croire dans un des contés du nord du pays natal, à l’extrême limite de l’Ecosse, là où la nature et les esprits se font plus sauvages, plus directs, plus bruts. Plus bas, à travers les branchages alourdis d’olives vertes qui attendent la main pour les cueillir, on aperçoit un pan de mer bleu à peine visible dans l’encaissement des deux collines qui entourent la zone. On ne serait qu’à moitié surpris d’y trouver les falaises de Lulworth Cove, où les Néo-païens, dans le sillage du poète, passaient des étés entiers à refaire le monde. Le monde n’a pas été refait. Loin s’en faut. Au moins peut-on considérer, vu du bosquet, qu’il n’est plus de ce monde. Je me retourne sur la tombe de 26 Rupert Brooke : quatre piles blanches entourées de barrières en fer peintes en noir, avec un caveau au milieu qui dessine la forme d’un cercueil surmonté d’une croix. Ce n’est évidemment pas la modeste croix plantée par les officiers amis. Ce n’est pas le simple empilement de pierres des premiers mois. C’est, déjà, la consécration que ce tombeau venu rejoindre la dépouille du poète, sur ordre de sa mère qui ne pouvait se résoudre à laisser pourrir le cadavre de son fils dans une terre aussi lointaine et aussi étrangère, fût-elle, selon le poème désormais mythiques, «sous un ciel anglais». Gravé au pied de la tombe, d’ailleurs, le fameux sonnet «The Soldier» que connaissent tous les petits anglais qui sont allés à l’école, et ceux qui ont appris l’anglais à une époque où l’on apprenait encore des poèmes. Aujourd’hui, la tombe est entretenue grâce à des fonds levés par la ligue anglo-hellénique de Londres. Je sors un carnet et je m’assois pour écrire. Tout autour, le sol est couvert d’un humus dans lequel le pas s’enfonce légèrement, de pierres volcaniques légères et blanches comme les nuages au-dessus de Cambridge. Les vieux oliviers aux troncs noueux semblent exprimer toute la souffrance d’une vie aride, une vie d’illusions perdues, de désespoirs gâchés, une vie d’amour improductif à rire dans le soleil de Grantchester à Bora-Bora et à danser dans l’étang de Byron. Ils symbolisent l’âme de Rupert Brooke, une âme mise à nu que le moindre détail écorchait. L’âme d’un païen romantique qui voulut se préserver en jouant les nationalistes farouches. Aride était la vie dans l’Angleterre funeste, malgré l’amour de celles et ceux qui déposaient leurs coeurs à ses pieds. Il ne lui restait plus qu’à se mesurer à la mort, dernière passion des purs que les fadeurs ennuient. De sveltes soldats le déposèrent ici parce qu’il avait aimé ce reposant bosquet lors de manoeuvres militaires quelques heures plus tôt. Aujourd’hui les grillons sont des poètes en pleurs, intarissables et sans repos. Rupert regarde à jamais la mer d’un bleu plus pur qu’une envolée d’anges, le bleu infini de son âme apaisée, tandis que la brise du large balaye la lande pour l’éternité. Autour de lui, partout, les olives du ciel, et la roche le soir prend la couleur du miel. Rupert Brooke a rendez-vous avec les dieux grecs. Nous redescendons en silence la route jusqu’à Kalamitsa. Nous allons déjeuner à Linaria, le port de l’île, qui ressemble à une crique un peu élargie où s’alignent deux ou trois tavernes et des boutiques de souvenirs. C’est en fait une sorte de fjord grec bien abrité et très tranquille. Nous déjeunons dans une auberge sur le port, de salade grecque et de calamars. Nous assistons en direct à l’arrivée du ferry qui arrive de la Grèce 27 continentale, bruyamment salué par de la musique symphonique mise à fond : je reconnais Prokoviev... Après le déjeuner conclu par un traditionnel café grec, je prend le volant pour gagner un autre port, encore plus minuscule celui de Pefkos, toujours sur le versant ouest de l’île. On y accède par une route en pente mais goudronnée. Le port, qui n’est marqué par aucune construction particulière, comprend au total une dizaine d’embarcations, pour la plupart en bois, amarrées au coeur d’une rade presque fermée. Tout autour, une plage de galets vers laquelle dégringolent des pentes couvertes par un bois de pins touffus. Les habitants de l’île en récoltent la résine pour élaborer la retsina locale. L’eau est dorée, verte et bleue selon qu’elle est plus ou moins distante de la plage. Cet amphithéâtre naturel résonne comme toute l’île du chant incessant des grillons. 28 1 - LE MYTHE ET L’HOMME «Ce monde n’est qu’un pont. Traverse-le mais n’y construis pas ta demeure.» (Henn. Apocryphes, 35.) L’histoire de Rupert Brooke et de sa postérité est avant tout le fruit d’un malentendu. Mais n’est-ce pas le propre des personnages publics que de construire une posture qui les protège du dehors ? La protection, il est vrai, ne devait guère être efficace avec le jeune anglais. Son destin voulait qu’il vécût vite, qu’il mourût tôt, et qu’il fît un des plus beaux cadavres que la Verte Albion eût à connaître, bien qu’il repose à présent bien loin de son Rugby natal, sur une de ces îles grecques où le contraste des couleurs -l’insoutenable bleu du ciel, la blancheur immaculée des maisons... -semble toujours porter en soi des éléments d’un autre univers. Rupert Brooke habite à présent le monde des dieux. Il eut à en être un sans l’avoir voulu, sans l’avoir choisi, et sans doute sans avoir les épaules suffisamment solides pour supporter d’être le centre d’intérêt de toute une société, le point de mire de tous ses entourages successifs, l’objet de tous les désirs et de toutes les convoitises. Il n’avait que dix-huit ans quand, en réponse à une question de son ami James Strachey qui lui demandait s’il approuvait la guerre, il répondit : «Certainement, elle tue ce qui est inutile.» Il ne pouvait pas encore savoir qu’elle aurait raison de lui, la guerre, la sale guerre, et plus vite que ses collègues et lui-même ne l’imaginaient. Lui donna-t-elle raison ? N’avait-il rien construit ? Etait-il seulement ce personnage vain, infatué de lui-même, que certains de ses biographes, et certains de ses agissements et de ses courriers, peuvent laisser supposer ? La réalité est plus complexe. Rupert Brooke avait appris à jouer les rôles que l’on attendait de lui, et sans doute avait-il perdu en route de son authenticité. L’éclat de sa beauté, qui joua en sa faveur pour faire de lui, partout où il passait, une personnalité proéminente, fut peut-être aussi son drame : peu le reconnurent pour ce qu’il était, et ceux qui l’entourèrent étaient souvent plus motivés par sa plastique et la pureté de ses traits que par ses qualités intellectuelles pourtant indéniables. A partir de 1908, il réunit autour de lui à Cambridge un groupe d’amis, que Virginia Woolf devait baptiser plus tard avec un brin de cynisme les «Néo-païens» : Justin Brooke (qui malgré son homonymie n’appartenait en aucune manière à sa famille), Jacques et 30 Gwen Raverat, Frances Cornfold, Katherine («Ka») Cox et les quatre soeurs Olivier -- Margery, Brynhild, Daphne et Noel. Leur credo : la vie proche de la nature, l’amitié, l’amour, la jeunesse pour toute religion, bref un ensemble de notions tout à fait contraires aux vertus officielles de la période victorienne dont l’Angleterre venait de sortir. Ce charmant petit monde baignait dans l’optimisme édouardien le plus béat, soucieux de prolonger indéfiniment une jeunesse un peu vide dans un futur qui ne pouvait que s’annoncer radieux. «Nous vivons dans la plus grande période qui ait jamais été,» écrivait Jacques Raverat en 1911, «et pourtant, nous nous préparons seulement à des choses plus grandes encore -- demain, au crépuscule.» Ces lendemains qui devaient chanter déchantèrent rapidement. La fraîcheur insouciante des Néo-païens allait se dissoudre avant même les premiers coups de canons de la Première Guerre Mondiale. Car si la postérité garde de Rupert Brooke l’image désormais mythique du héros mort au combat, il faut bien admettre que son mouvement s’était éclaté de lui-même peu de temps avant. Il est toujours un peu bête de tenter d’imaginer ce qu’un mort eût pu accomplir, fût-il demeuré vivant. Il y a fort à parier que Rupert Brooke aurait laissé quelque trace dans le monde de la littérature et de la poésie, et probablement aussi dans celui de la politique. La clarté de son esprit, associée à sa prestance physique, pouvait lui ouvrir bien des portes. Mais sa relative fragilité psychologique lui aurait-elle permis de franchir les caps difficiles que traverse inévitablement une telle carrière ? On peut en douter. Sa mort a fait de lui une des premières stars, dans tous les sens du terme : le public anglais s’est laissé emporter par une marée d’adulation à son égard, tandis que d’autres, et notamment certains intellectuels, s’empressaient de casser le mythe et de mettre en avant les zones d’ombre de l’homme, sans que personne ne se penche de manière objective et neutre sur celui qu’il fut réellement. Faute d’héritiers, l’oeuvre de Rupert Brooke fut gardée, et le mythe construit autour de son passage, par quelques cerbères : sa mère, tout d’abord, qui devait s’éteindre en 1930. Puis Edward Marsh, et plus tard Geoffrey Keynes, le frère de l’économiste John Maynard. Sans doute n’étaient-ils pas parmi les plus proches du poète, sans doute le secret qu’ils voulaient garder, comme toujours, était-il qu’il n’y avait pas de secret à garder, sinon le sentimentalisme exacerbé de leur passion amoureuse pour Rupert, l’Apollon aux cheveux d’or qui, de Rugby à Cambridge, fit chavirer les têtes et les coeurs. Les Néo-païens représentent l’une des résurgences du romantisme au début du XXe siècle. Leur optimisme frise l’euphorie, dans une période pourtant 31
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