Confessions d'un trader - Page 1 - test Roxphil Confessions d’un trader Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-756-1 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 CHAPITRE 1 LE CHOC Il me toise. Livide, gris, immobile. Face à moi, il est à portée de mes poings, de mon front. Le temps s’est subitement arrêté. Pas un bruit. Pas un mouvement. Tout est figé. Il n’y a que lui et moi. J’hésite, je le fixe, la colère monte, mes mains se ferment, ma mâchoire se resserre, j’ai déjà franchi le point de non-retour dans ma tête, c’est trop tard ma décision est prise. C’est parti ! Mon bras droit se détend violemment. L’impact est bruyant et douloureux. Immédiatement mes phalanges me renvoient un signal de détresse, le bras gauche part à la rescousse et frappe lui aussi, suivi d’une nouvelle mais timide tentative de mon poing droit… aïe ! S’en est fini de mes membres supérieurs. La rage m’envahit, un léger recul du buste, et hop ! Tout balancer en avant le plus fort possible, c’est mon front qui tente l’assaut final… enfin j’espère. 7 La douleur fulgurante me projète deux mètres en arrière l’espace d’un instant mes yeux se ferment, la colère s’estompe, le calme revient… Je me mets en appui sur les coudes, toujours allongé j’ai repris mes esprits. J’ouvre les yeux et petit à petit ma vision s’éclaircit et me donne un aperçu global de ce qui m’entoure. Ce fut bref, intense, quasi-animal mais le résultat est là ! Mon bureau ressemble à un champ de bataille, ma chaise est renversée, des dizaines de papiers jonchent le sol, et contre le mur, vaincu, mon agresseur est par terre inerte sans vie. Moi c’est rox pour les intimes, lui, c’est… ou plutôt c’était mon écran 17 pouces ACER. Depuis ce matin il me nargue, affichant sans aucune expression la dégringolade de mes actions, pourrait avoir de la compassion ce con ! Puis subitement, sans raison, il décide de s’éteindre au moment le plus important de l’année. Je fais un bilan rapide de la situation, le CAC40 affichait -5,4 % avant le drame, mon portefeuille plongeait de 9,5 %, mon écran est mort, faut que je coure en acheter un dans l’heure, bref une bonne matinée de merde qui vient de commencer ! C’est mon lot quotidien, ma charge, mon boulet, ma vie quoi. Je suis trader. * * * Je range le plus vite possible tout ce qui traîne, j’ouvre l’armoire, je saute dans un jean en même temps 8 que j’essaie, pour gagner quelques précieuses secondes d’attraper un tee-shirt, mais ça ne fonctionne pas, trop de mouvements, pas assez de bras, et un équilibre qui m’a toujours fait défaut chaque fois que je n’avais pas les deux pieds solidement rivés au sol. Je bascule en avant, tente un mouvement désespéré de rétablissement, en vain, pour la deuxième fois en moins de cinq minutes, me revoilà par terre. la colère remonte instantanément, mais je sais plus sur quoi frapper, et plus aucune partie de mon corps n’est volontaire pour subir un nouveau choc… Je me remets debout, respire un grand coup pour me calmer, passe dans le hall, enfile des pompes, saisis mes clefs de voiture, ma carte bleue et je sors de la maison, direction carrefour pour acheter un écran. * * * Il faut aller vite quand on est trader, c’est la base de tout, les décisions sont prises en une fraction de seconde, les gestes sont rapides, les frappes sur le clavier se font à vitesse lumière. Voilà à quoi je pensais en allant chercher mon écran, ma vie se déroule constamment à 200 à l’heure, je me lève vite, je déjeune vite, je m’habille vite, je me débarbouille vite, j’allume mon Pc qui lui va toujours trop lentement pour me donner la main et enfin ma journée peut commencer. Tout va vite, oui, trop vite, exception faite des quatre abrutis qui sont en ce moment devant moi, à se demander s’ils peuvent entrer dans le rond point sans risques. Mais oui crétin tu peux y aller ! Si tu ne 9 forces pas le passage à cette heure-ci on est là encore demain ! Les gens n’ont rien à faire de la journée c’est pas possible ! Cinq kilomètres. C’est la distance qui sépare mon domicile du carrefour et il m’aura fallu huit bonnes minutes pour y accéder, cela fait une moyenne 37,5 km sur une départementale limitée à 90 km/h. On se demande vraiment à quoi servent les radars fixes dans certains lieux. Je rentre dans le parking et prends la première place disponible me disant que j’aurai plus vite fait de rallier l’entrée du magasin à pied que de passer encore 10 minutes à chercher une place plus près. Je parcours les deux cents mètres qui me séparent des portes coulissantes à la vitesse d’un joggeur énervé, un bon coup d’épaule appuyé au guignol qui obstrue le passage, planté au milieu des portes. Je me retourne, choisis mon sourire le plus faux et lui assène un « oh ! Pardon, vraiment désolé » d’un ton qui signifie, ça va t’apprendre à rester collé au milieu de l’entrée. Le gars comprend très bien mon insinuation mais mes excuses étant publiques et à haute voix, il se voit obligé de les accepter. A titre personnel, j’ai évacué ainsi une partie de ma colère due à ma bagarre avec mon écran. Oui je sais c’est minable, mais putain que ça fait du bien ! Je continue ma course dans l’allée en essayant de ne plus bousculer personne, mais la lenteur des badauds me conforte dans l’idée que vraiment les gens n’ont rien à faire de leur journée. Je passe les portes battantes de l’entrée du magasin, file tout droit au rayon multimédia, je jette 10 un œil rapide sur les écrans exposés, un vendeur m’a vu, s’approche, je l’interpelle instantanément : – Je veux celui à 149 euro. – Ah ! vous avez déjà fait votre choix à ce que je vois. Génial un petit malin, me dis-je, bon maintenant mon gars tu m’emballes ça très vite et tu évites le couplet humour avec le client comme si on se connaissait depuis toujours, je n’ai pas le temps et c’est pas mon jour. L’espace d’un instant je me demande si je ne viens pas de penser à haute voix, mais en voyant le sourire radieux du vendeur, je comprends vite que l’expression désagréable de ma mauvaise humeur est restée dans mes synapses. – Voilà votre bon, Monsieur, vous pouvez passer en caisse on vous prépare votre écran. – Merci bien pour votre efficacité. (Oui faut bien passer un peu de pommade ça ne coûte rien et ça lui fait plaisir). Je repars vers les caisses pour régler et récupérer mon achat, aussitôt fait je fonce à la voiture, et retourne au plus vite voir où en est le CAC. Cette histoire m’aura coûté 149 euro et deux bonnes heures de perdues si je compte le temps que j’allais mettre à brancher le nouvel écran, mais enfin ma vie qui s’était subitement arrêtée à 9h15, allait reprendre en cette fin de matinée. * * * 11 Enfin le retour à la normale. Assis sur ma chaise, une main sur la souris, l’autre sous le menton, les yeux rivés sur l’écran plat que je viens d’acquérir, la page Internet de bourso ouverte, et la vision globale des indices et de mes valeurs fétiches. Un retour à la normale plutôt saignant en fait, un cataclysme oui ! 7 % sur le CAC en une matinée, je n’avais jamais vécu ça depuis l’avènement du net. Je passe en revue, hagard, incrédule l’ensemble de mon portefeuille, les baisses sont astronomiques -10, -12, -15 % sur la plupart des valeurs, tout s’effondre, rien ne semble en mesure de stopper cette descente vertigineuse. La panique a envahi tous les forums, on hurle au krach boursier, c’est le pire qu’on ait vu depuis 1929. On est foutu, ruiné, lessivé, rincé. Les scénarii les plus farfelus sont avancés, tout le monde y va de son bon mot : – On vous avait prévenu depuis des mois. – Le krach larvé s’est transformé en krach tout court. – Les US ont du attaquer l’Iran. – C’est la récession mondiale. Qu’est-ce qu’on peut lire comme conneries sur les forums dès qu’il se passe quelque chose de pas ordinaire, le mot panique prend alors tout son sens et l’être humain dévoile sa vrai nature avec son lot de couardise et de paranoïa dépressive. Le monde de la bourse devrait être un milieu expérimental pour les étudiants en psychanalyse, c’est un vivier de cas insolites. Bref tout ça pour dire que c’est le chaos le plus total sur les marchés. 12 Et je reste là incapable de réagir, de penser, de prendre la moindre décision en me demandant simplement comment on avait pu en arriver là. * * * Vendredi soir à la clôture rien ne laissait présager un tel bouleversement. Le lundi s’annonçait calme avec les US fermés pour cause de Martin Luther King Day, aucune stat particulières, un jour comme les autres rien de plus. Aucune prémisse à l’enfer qui allait secouer ce désormais célèbre lundi noir. Je me réveillais donc, ce lundi matin sans stress particulier paré à vivre une nouvelle journée de trade, sevré par les deux jours du week-end, où le trader est en manque d’action. J’étendis les bras pour activer le réveil musculaire du matin et trouvais le coté gauche du lit vide. Mais très vite je me rappelais que ma femme était partie voilà 3 mois déjà. Il me faut toujours un petit temps à l’allumage le matin pour me re-situer dans ma nouvelle vie de célibataire. Elle avait fini par craquer en totale inadéquation avec ma carrière naissante de trader. Elle avait tenu deux ans quand même, ce qui à tout réfléchir, était probablement un exploit en soit. Il est vrai que lors de certains rares moments d’objectivité, je parvenais à comprendre sa décision, en effet voilà dix ans elle avait épousé un jeune homme à l’allure sportive bien dans corps et dans sa tête, l’humour à fleur de peau, et une décennie plus tard, elle retrouvait un hot dog survolté qui parlait une sorte d’araméen analytique inconnu sur terre. 13 Pourtant elle avait essayé quelque temps de s’intéresser à mon monde, d’avoir un semblant de conversation le soir au dîner une fois la clôture venue et mes graphes étudiés, parfois elle entamait timidement une conversation vite avortée : – Alors où en est le CAC en ce moment ? – Oh ! Il chute certes, mais tous les indicateurs sont au plancher, le RSI en survente, les stochastiques aux raz des pâquerettes, le momentum négatif, et la bougie du jour vient de nous faire un magnifique harami haussier, là c’est sûr demain c’est au minimum un rebond technique, je suis passé call over nigth. 15 secondes de silence complet. – Ah… bien… et sinon… de la moutarde avec le gigot ? Ben quoi ? Je répondais à sa question c’est tout, y pas d’autres termes pour définir l’état du marché, je n’y peux rien si les néophytes sont dans l’incapacité de comprendre le moindre mot d’une situation boursière. Si je rencontre un bushman dans la rue je ne vais pas lui demander comment c’est passée sa journée, je parle pas la langue alors j’évite de perdre mon temps, un signe de tête et je passe mon chemin. Bref la barrière du langage s’est vite installée entre nous, ce qui peut paraître étonnant pour deux personnes qui ont fréquenté les mêmes établissements scolaires depuis l’âge de 10 ans. Mes enfants, eux, au début étaient très fiers, à l’école ils se paonnaient d’orgueil en répondant à la fameuse question : – Et toi il fait quoi ton vieux ? – Mon Père, il est golden boy, il achète des trucs en bourse à des prix très bas, puis il les revend 14
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