Bon petit soldat - Page 1 - test Juliette De La Forest Bon petit soldat Une lutte sans merci Édilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Édilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-818-6 Dépôt légal : Avril 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Cet ouvrage est dédié à mes enfants et petitsenfants. À mon compagnon Henri qui a supporté mes doutes, mes angoisses avec amour et patience. Merci au professeur Marranenki, directeur de l’institut Paoli Calmette à Marseille, celui-ci m’a boostée, bousculée pour vivre quand je n’avais plus la force de lutter. Toute ma tendresse et ma reconnaissance pour le docteur Vincent Moutardier, qui m’a patiemment accompagnée, dans ces durs moments où je croyais perdre la vie. 7 Elle secoue d’un geste machinal sa longue chevelure noire aux éclats lumineux. Ses yeux de jade errent dans le vague de cette fin de jour et rencontrent par mégarde, un reflet, dans le miroir ancien du cabinet de travail. Reflet d’elle qui trahit à peine sa quarantaine. Tout ce temps a glissé, telles des larmes de rosée sur les plumes lisses de son existence. Un instant, l’image d’un oiseau survient, un goéland sûrement. À cause de la mer, mer liberté, cette liberté qu’elle commence à peine à vivre à toucher, à humer, comme c’était écrit ! Elle vient avec la ponctualité des astres, maintenant, seulement maintenant. Les heures dans l’échelle des vies ne peuvent s’accélérer elle le sait. Les plans du grand film sans titre et sans scénario se projettent immuablement à la vitesse du destin ou d’une œuvre qui se découvre seulement par bribes incohérentes… Et les consultants se pressent chez elles, tous avides de paroles, de secrets dévoilés, de réponse à l’angoisse, à l’incertitude, lui demandant de relever un peu le rideau sur demain… Au comble de l’extase quand les yeux verts de Julie passent au sombre, 9 l’inconscient de leur médium est en relation avec le mince fil d’argent qui va leur permettre de savoir avec plus d’assurance la route à emprunter. Julie est fatiguée. Le dernier client vient de partir avec son espoir de réponses, quelques cailloux blancs qu’elle lui a tendus pour baliser sa nuit. Montrer le chemin, elle n’en est pas sûre… Le faut-il vraiment ? Face au miroir complice, le regard dans son regard, elle s’interroge. Qui est-elle ? Julie ? Magali ? Esméralda ? L’une ou l’autre ou aucune des trois ? Les flashs se font plus nets… Chaque prénom est un grand, un dur moment de sa vie. La mer revient, réminiscence incontournable et bienfaisante : un dur passé dans lequel elle puise et décrypte les messages. Enfance, adolescence, aujourd’hui encore présentes… une attirance des premiers et des derniers moments ; elle sait ! Pourtant elle n’est pas dieu, juste un réceptacle incongru qui happe des images, des vibrations et tente de les traduire laborieusement… C’est ainsi pour elle-même, qui prétend que les « vrais » médiums ne perçoivent rien de ce qui les concerne. Non, elle pouvait discerner ses propres repères et dire « c’est maintenant » ou « c’est lui » Ces années se sont écoulées ainsi : ignorance d’abord, puis inquiétude des autres, et enfin maîtrise et plénitude. Elle n’avait rien empêché, le monde suivant sa route, les événements continuent à se télescoper autour 10 d’elle, sa vie de femme, une vraie vie de femme avec actifs, passifs, lourdeurs, et embrasements. Riche, mais sans anormalité flagrante au quotidien. Rien ne lui appartenait de ses étranges facultés. Elle pouvait savoir, elle savait ; sans plus. Parents, ancêtres, race ? À qui devait-elle cette singularité, qui la servait et la desservait, sans qu’elle puisse faire vraiment la balance ? Comment d’ailleurs le pourrait-elle ? C’était sa nature d’être ce qu’elle était : la modeste cathédrale d’une religion venue d’autres dimensions et dont elle n’avait pas les clefs… Comme la prêtresse inavouée d’un temple qui aurait perdu ses évangiles et qui perpétuerait le sacré sans jamais délivrer le message. Julie regarde l’autre Julie ; elle la trouve belle encore. Corps de jeune fille trop tôt épanouie, poitrine et hanches méditerranéennes, généreuses mais sans excès. Malgré les passions, les épreuves qui l’ont traversée, ce corps la satisfait… est-il un instrument lui aussi ? Qui manipule les harmoniques de son être ? Julie dit au miroir que rien n’est simple ; connaître est-ce déjà devenir le levier qui fait basculer l’ordre établi ? Où qui rétablit l’ordre ? Incertitudes : quel est son véritable rôle ? Assistante de l’angoisse, et du désespoir ? Médecin aux pouvoirs ambigus ? Guérisseuse des âmes, et parfois des corps ? Il y avait un peu de tout cela, dans cet écheveau imprécis. Julie elle s’était voulue Esméralda : nom de bataille ? Symbole de la danse aux pieds nus ? 11 Danse de sa tribu depuis la nuit des temps… de ces Tziganes, gitans ou romanos, elle sentait en elle les influences. Ils avaient déferlé sur l’Europe, venus des confins de l’Inde, avec leurs rites, leur savoir, déjà leur musique. Résurgence d’une plus ancienne tradition encore, peuple à part, errant de pays en pays, Égyptiens avec le monde pour patrie, mendiants et rois, jamais soumis, jamais perdus, jamais dissous. Ce sang bouillait en elle, fort, impétueux, si étrange lorsqu’il cognait au plus profond de son inconscient, déchaînant les passions, images et défis. La mer c’était autre chose : c’était l’autre berceau, une île ou presque dans la Méditerranée. Ses secondes racines solidement ancrées, rougies par le soleil, c’est là où les oliviers parsèment de vert les terres antiques. Sicile, si proche de la civilisation, si lointaine aussi par sa rudesse, pays d’honneur, de meurtres et de fiertés exacerbées. Latine, mais secrète et fermée, Lupara d’aujourd’hui, glaive d’hier ponctuant du sang des hommes, l’histoire de cette Italie est à part, mais entière. Elle n’y était pas née. Pourtant la Méditerranée restait présente. Sicile, qui habille les femmes de noir, cache souvent de troublantes beautés. Ses premières images, elle les avait vécues à Marseille, au vallon de l’Oriol, au bord de cette eau bleue qui se fond au ciel lorsque le mistral balaie les rues en enfilade. 12 Une mère d’origine tsigane née au Tyrol autrichien, un père sicilien, un grand-père mafioso, Marseille en toile de fond. Le don l’a marquée, la Sicile aussi ; elle aime imaginer en détail la vie de ceux dont elle est la digne héritière. Ses arrières grands-parents furent très affectés lorsque le tremblement de terre détruisit le cœur de Messine en 1908, et leur somptueuse villa. Les arrière grands-parents de Julie appartiennent a une à une des plus vieilles familles de Girgentis. Le père, Alexandro est honoré et affectionné comme la tradition sicilienne l’exige, quand celui-ci est nommé au rang de parrain. Alexandro se fait vieux ayant quatre garçons et une fille, il passe naturellement le flambeau à Alphonso son fils aîné. La cérémonie patriarcale prend des allures de souveraineté, malgré l’austérité du discours. Alexandro, vêtu de rouge, dissimulant son visage sous une grande cagoule de même couleur, sacre son fils, devant une assemblée très sérieuse. Un sabre sur l’épaule, il le sacre grand répétiteur du fondement et de la cause. Un lourd silence pèse sur les hommes présents, suivi de la rituelle bague du pouvoir, qu’Alexandro passe au doigt de son fils, symbole du pouvoir des membres de l’organisation de la mafia. Un merveilleux bijou, un serpent serti de diamants avec au centre du reptile une émeraude grosse comme un ongle. 13 Bien des années plus tard… ce joyau devint un objet magique pour Julie que cette somptueuse bague portée par son grand-père. Alphonso est suspendu aux lèvres de son père, puis un tonnerre d’applaudissements ovationne le nouveau parrain. Sur la mère, il n’est dit que peu de chose : c’est une bonne mère et une épouse parfaite qui ne pose pas de questions. Elle ne prend jamais la parole dans ce système qu’elle réprouve, elle se tait. Mais comme un elfe, elle se penche sur son fils agenouillé devant son père, et l’embrasse doucement, faisant passer dans ce court baiser tout son amour, sa fierté, mais aussi sa détresse, sa peur de le perdre. Alphonso est conscient de sa mission de patriarche, et aussi de l’inquiétude de sa mère ; une complicité évidente les lie. Une scène tranquille ou seuls les regards d’acier défient l’incertitude des traditions. Tous savent qu’ils vivent en dehors des règles de la société. Mais pourquoi leur jeter la pierre quand depuis des générations cela se perpétue. Ce soir-là le champagne coule à flots. Par précaution, des jeunes se relaient pour garder l’entrée de la maison. Tout à coup, le silence devient pesant, un des gardes ramène une ravissante jeune fille qu’il a surprise en train d’épier l’assemblée du haut d’un mur. Celle-ci se défend comme une vraie tigresse. 14 Amusée par la scène, Alphonso s’approche et reste sans voix devant la beauté de cette créature de rêve. Son cœur cogne très fort dans sa poitrine : il sait à la seconde qu’il ne veut qu’elle, et qu’il ne pourra plus vivre sans elle. C’est cela le coup de foudre ? se dit-il. Francesca tremble de tous ses membres ; le sentiment est semble-t-il réciproque ! Comme voguant sur un nuage, le nouveau Don prend la main de la jeune fille et l’entraîne au fond du parc. Sans un mot leurs lèvres s’unissent dans un baiser passionné. Francesca sera la grand-mère de Julie. Le couple eut trois enfants : Rosine, Michel, et Guiséppé surnommé Jo. Malgré l’amour de la Calabre, pour protéger sa petite famille, le couple et leurs enfants partirent pour Constantine merveilleuse petite ville d’Afrique du Nord où personne ne connaissait le Don. Après avoir mis les siens à l’abri, Alphonso reprit la route malgré les larmes de son épouse. – Je reviendrai, je vous protège en me sauvant. Elle ne posa pas de questions en bonne Sicilienne, et le cœur serré elle regarde son homme s’éloigner, se demandant si elle le reverrait un jour. Les enfants grandirent, et Alphonso n’est toujours pas là ! Bien sûr l’argent ne manque pas, Alphonso même de loin, les comblait. 15
Bon petit soldat - Page 1
Bon petit soldat - Page 2
wobook
edilivre.com