Aimé Césaire et Haïti - Page 1 - Du même auteur (Bibliographie sélective) Victor Hugo et l’Amérique nègre, (Essai) Karthala, 2009 Juifs de Martinique et Juifs portugais sous Louis XIV (Histoire) Editions du Cygne, 2009 Coquillages africains en terre d’Europe (poèmes) Editions du Cygne 2009 Les Juifs de Saint-Domingue (Histoire) Editions du Cygne, 2008 La Joconde noire (Roman) Editions du Cygne, 2008 Jusqu’au bout du vertige (Poèmes) Editions du Cygne, 2007 Haïti, le pays hanté (Essai) Ibis rouge, 2006 Les beautés noires de Baudelaire (Essai) Karthala, 2005 L’Alchimie des rêves (Poèmes) L’Harmattan, 2005 Contes des îles savoureuses Editions des Ecrivains, 2004 La femme noire dans le roman haïtien (Essai) Editions des Ecrivains, 2001 © Acoria éditions, 2009 Joseph MAKELE, éditeur Mail : acoriadiffusion@free.fr Site : www.acoria.net ISBN 978-2-35572-039-0 Aux termes du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation...) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous pays. Introduction Le problème1 qu’aborde Césaire d’un poème à l’autre est celui de la colonisation, en Afrique noire aussi bien que dans la diaspora afro-antillaise. Ce sont précisément les nécessités de l’action politique qui le conduisent à se faire l’historien de l’indépendance haïtienne : Toussaint Louverture paraît en 1960. C’est aussi de cette époque que datent ses grandes oeuvres dramatiques : La Tragédie du roi Christophe puis Une saison au Congo. Césaire précise sa pensée. À l’occasion des colloques et autres congrès auxquels il participe aux Antilles, en Afrique, en France ou ailleurs en Europe, il définit avec exactitude sa conception de la poésie nationale et le rôle de l’homme de culture dans le processus de la décolonisation. Il apparaît au plan politique comme un maître à penser et au plan littéraire comme un chef d’École. Autorité incontestée, il rédige plusieurs préfaces : celle du premier roman de Bertène 1 À ce sujet, l’excellent article de Maurice A.Lubin Aimé Césaire et la République d’Haïti in Aimé Césaire ou l’athanor d’un alchimiste, Éditions Caribéennes, 1987, p.373-379. 7 Aimé Césaire et Haïti Juminer, Les Bâtards (1961) comme celle de Lamba, recueil que publie la même année son ami, le poète malgache, Jacques Rabemananjara. Dix ans plus tôt, en 1951, il avait fait sa première expérience de préfacier en rédigeant à la demande du poète haïtien René Depestre une introduction à Végétations de clarté. Chapitre I La rupture et la survie Aimé Césaire connaît bien le monde qu’il décrit, et c’est en quoi il s’exprime et se révèle dans ses pièces. Le poètedramaturge doit être lui-même pour faire sien ce qu’il reçoit, pour féconder le don qui lui est fait : tout travail est concentration. Ainsi ne cesse-t-il d’être soi au moment qu’il s’oublie pour se vouer à l’appel que lui assigne une tâche. La spontanéité est à la fois la condition et la récompense de son opération. La conscience sitôt qu’elle use du langage, est déjà conscience séparée, qui se pose en s’opposant ; à la source même du langage et du dialogue, le rapport à soi ne cesse de hanter la conscience : c’est la conscience de soi qui la constitue comme conscience ; et l’essor de l’homme est au prix de cette rupture. Loin des chaînes Le bulletin de l’Association des étudiants martiniquais, Trait d’union, publie au mois de mai 1956 une interview d’Aimé Césaire. Elle résume dans leurs grandes lignes les idées qu’Aimé Césaire s’apprête à développer dans une 9 Aimé Césaire et Haïti communication prononcée à l’occasion du 1er Congrès international des écrivains et des artistes noirs, à Paris, sous le titre « Culture et colonisation. » Abordant le problème, crucial à ses yeux, de la spécificité culturelle martiniquaise, il explique : « Toute culture, à un moment de crise, et plus encore au moment de sa prise de conscience, éprouve le besoin d’un retour aux sources. (…) Réhabiliter la culture africaine, c’est en même temps chez nous réhabiliter la culture populaire et vice versa (…). Quant au thème de la négritude, qui a fait l’objet de tant de spéculations dans mon esprit, il est synonyme de prise de conscience de soi. » La négritude est précisément la question à l’ordre du jour de ce premier Congrès international des écrivains et artistes noirs organisé par la revue Présence africaine à la Sorbonne du 19 au 22 septembre 1956. Soixante-trois écrivains et artistes d’Afrique, d’Amérique du Nord, d’Amérique du Sud et des Antilles apportent leur contribution. James Baldwin et Richard Wright sont présents. Le congrès se déroule durant trois jours. Le jeudi 21 septembre 1956, Jacques-Stephen Alexis présente cette contribution où s’inspirant des propositions du romancier cubain Alejo Carpentier, il définit les principes du réalisme merveilleux des Haïtiens : « C’est parce que la grande masse des créateurs haïtiens produit dans une voie réaliste qui leur est propre, bien entendu que nous 10 Aimé Césaire et Haïti avons pensé utile de tirer au clair ce que nécessite de nous un art haïtien, national dans sa forme expressive, autant qu’humaine et universelle par son contenu esthétique. Telle est à l’origine de ces Prolègomènes à un Manifeste du réalisme merveilleux des Haïtiens. » La veille, le jeudi 20, Aimé Césaire avait pris la parole dans l’amphithéâtre René Descartes. Dans son intervention, il soulignait les effets délétères de la colonisation sur les cultures du tiers-monde. La décolonisation est, disait-il, le préalable nécessaire au rétablissement de ces cultures. Le rôle des intellectuels est d’aider à la revalorisation de l’héritage. Le passé est aussi ce piédestal sur lequel quelquesuns peuvent se hisser, cependant qu’il est pour d’autres ce boulet qui les empêche de ne jamais rejoindre ceux qui ne se sont donnés que la peine de naître. Le passé est donc le plus grand facteur de différenciation des hommes et qui veut abolir toute distance de l’homme à l’homme doit commencer par abolir celle que met entre eux la diversité de leur expérience, de leur destin, de leurs histoires. Toutefois, le lien doit se faire entre le passé et le présent : « Notre démarche est inspirée de cette idée que la voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé. Aussi importe-t-il que les peuples 11 Aimé Césaire et Haïti antillais tout comme les peuples africains qui luttent pour leur émancipation doivent trouver dans les valeurs africaines les bases de leurs nouvelles cultures. » Si, elle n’est pas le point de mire, Haïti reste partie prenante de cette aventure. N’a-t-elle pas inspiré à Césaire sa tragédie la plus jouée ? Aimé Césaire et Toussaint Louverture C’est le moment de signaler qu’Haïti fut une source d’inspiration pour le poète. L’influence de ce pays est exercée sur Césaire dans le domaine de l’histoire et du théâtre. Césaire a étudié l’histoire de Toussaint Louverture en France sans doute par des camarades haïtiens à Paris, mais surtout grâce à la Revue du monde noir, 6 avril 1932, par une étude historique du général Nemours sur le héros Martyr. Dans le poème très célèbre du Martiniquais, Cahier d’un retour au pays natal, il clame son admiration pour le premier des Noirs et on y lit : « Ce qui est à moi c’est un homme seul emprisonné de blanc qui défie les cris blancs de la mort blanche Toussaint, TOUSSAINT LOUVERTURE » 12 Aimé Césaire et Haïti Nul n’ignore que c’est Césaire qui a enrichi le vocabulaire français en créant le mot NÉGRITUDE qui a fait fortune et qui figure dans les dictionnaires. Dans ce même cahier, le poète rend aussi hommage à Haïti par cette déclaration devenue classique pour exemplifier la négritude : « Haïti où la Négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité. » Césaire avait déjà appréhendé Haïti, grâce aux livres, aux articles, commentaires et aux cartes. Il fut heureux de venir en Haïti, la terre de la négritude, un pays, proche de ses idées, avec ses grandeurs et surtout ses misères. Après sept mois, Césaire prit congé d’Haïti en décembre 1944. Le séjour haïtien de Césaire ne fut pas sans profit pour la littérature. Il a produit des chefs-d’œuvre qui sont tirés du passé d’Haïti. Des années plus tard, dédaigneux d’un régime si indigne de son passé, l’historien en Césaire a dressé un chef-d’œuvre à la mémoire de Toussaint Louverture. On peut dire à ce sujet que si Haïti a choisi l’indépendance, elle n’a pas opté pour la liberté et la justice. Mais puisque tout choix suppose une divergence initiale, le champ est ouvert 13 Aimé Césaire et Haïti lorsqu’une décision est prise, à toutes les critiques de ceux qui prétendent incarner l’intérêt général mieux que ceux qui l’ont prise. Le pouvoir de ceux qui incarnent l’État est total et totalement fragile. Les maîtres absolus sont aussi les esclaves absolus, condamnés à ne choisir qu’entre l’immobilisme radical, et les risques et la culpabilité quasi inévitables qu’engendre toute manifestation de volonté. En tout état de cause, voilà ce que dit Césaire de Saint-Domingue qui n’était pas encore Haïti : « Saint-Domingue est le premier pays des temps modernes à avoir posé dans la réalité et à avoir proposé à la réflexion des hommes, et cela, dans toute sa complexité sociale, économique, raciale, le grand problème que le XXe siècle s’essouffle à résoudre le problème colonial. Le premier pays où s’est noué ce problème le premier pays où il s’est dénoué. Cela vaut sans doute la peine qu’on s’y arrête. » Replaçant Toussaint Louverture dans le contexte de son temps, il reconnaît le mérite intrinsèque de ses actions. Césaire écrit : « Dans l’histoire et dans le domaine des droits de l’homme, il (Toussaint) fut, pour le compte des Nègres l’opérateur et l’intercesseur. Cela lui assigne sa place, sa vraie place. » 14
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