Tant que j'aurai la force d'aimer - Page 1 - test François Roche Tant que j’aurai la force d’aimer Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1360-4 Dépôt légal : Mai 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 A mon père, André ROCHE, dit « Dédé » Qui aimait se tourner vers les autres, Et savait les écouter, Sans jamais les juger. 9 « J’ai vu tant de haine, Que j’ai décidé d’aimer » M. L. KING Alors, sans avoir rien, Que la force d’aimer, Nous aurons dans nos mains, Amis, Le monde entier ! Jacques BREL 10 Il part en biberine, le Clovis, complètement. Là, tenez, je le vois depuis notre jardin, il remonte chez lui, et il lui faut toute la largeur du chemin. Déjà ce matin, quand je suis passé à la Treille, il en était à écluser du blanc, et maintenant il doit être près de onze heures. Sa bicoque tombe bientôt en ruine, son jardin est un vrai fouillis de mauvaises herbes ; c’est juste en face, là, derrière les arbres, de l’autre côté du vallon. C’est le biaou qui fait la limite ; en bas du chemin, le petit pont est toujours là, ah, ce petit pont, c’est toute une histoire. A tous les deux, avec Clovis, on avait installé ces deux grosses pannes en chêne que j’avais gardé de la vieille maison, et vissé des plateaux de cinquante, un peu espacés, par dessus. Il est toujours costaud, ce petit pont, mais on n’y passe plus guère ; il y passait bien, Clovis, il n’y a encore pas si longtemps, quand il venait boire le café à la maison. Mais maintenant, depuis qu’il a perdu sa femme, et que sa fille est partie, il n’est plus le même, il est vide, il n’a plus goût à rien. Il descend au village chercher son pain, et boire des canons chez le Toine, et puis il remonte, voilà ; à Bounaygues, tout le monde le voit bien, qu’il se laisse aller, le Clovis, 11 mais chacun sait aussi qu’il ne faut pas le chatouiller là où il n’a pas envie. Quand je lui ai dit l’autre jour qu’il avait des tuiles cassées là-haut, sur son toit, et que je pourrais l’aider à les changer, il m’a répondu ; – Je m’en tamponne le coquillard ! Bon, il faut que je finisse de ramasser mes tomates, sinon Georgette va encore me houspiller. C’est qu’elle est vive, ma Georgette, et encore bien vaillante ; il faut dire qu’elle est jeune, elle va sur ses soixante-dix-huit, alors que moi, pecaïre, je ne sais même plus combien ça me fait. Enfin, des tomates, j’en ai bien assez, un plein panier, et puis, il faut laisser mûrir les autres tranquillement, leur laisser le temps. – Allez viens, Mélusine ! La petite chienne me rejoint en trottinant, toujours sérieuse et digne, comme à son habitude. Elle a un beau poil fauve, doux comme de la soie, un museau très fin, et deux petites oreilles rigolotes qui retombent juste au bout, quand elle les dresse. Elle est très intelligente, et quand elle vous regarde avec ses grands yeux noirs, on dirait qu’elle comprend tout. C’est Sandrine, notre fille, notre petite dernière, qui nous l’a offert quand on a perdu le vieux Gaspard ; le pauvre, il allait avoir seize ans, il marchait bas de l’arrière train, et il est mort de vieillesse, en dormant. Alors, quand on a vu arriver cette petite là, qui avait l’air si fine, et si douce en même temps, ça nous a réchauffé le cœur. Et Georgette a dit qu’elle ressemblait à une petite fée ; c’est pour ça qu’on l’a appelée Mélusine. 12 En remontant vers notre maison, je la regarde toujours avec une sorte de tendresse, cette vieille bâtisse en pierres ; avec mon frère, et Clovis, et bien d’autres qui nous ont aidé, on l’avait rebâtie pareil, après la guerre, les murs n’avaient pas bougé, c’est tout le toit qui avait brûlé, avec les planchers. On y a rajouté une grande terrasse sur le devant, avec un auvent de belle charpente, et à l’intérieur, petit à petit, on a fait un grand séjour attenant à la cuisine, sans cloison pour les séparer, et puis cinq chambres, avec une grande salle de bains. La guerre… ça me revient toujours, ça, il n’y a rien a faire, il faut que je ressasse. Je n’en ai pourtant pas vu grand-chose, de la guerre, à part les coups qu’on a fait avec les copains, dans le maquis ; on avait tous été démobilisés en 1941, et on avait repris le travail, au début. Mais ma mère, elle… Ma mère, c’était une vaillante femme. Elle nous a élevé toute seule, mon frère et moi, après que mon père soit resté là-haut, dans le Nord, au fond d’une tranchée, en dix-sept. Avec ses poules, ses canards et ses lapins, et puis le jardin, elle s’est débrouillée comme elle a pu. Et ce n’est pas avec la belle médaille et la croix de guerre, bien rangées dans le tiroir du buffet de la cuisine, qu’elle nous a nourris, vous savez. C’était un soir de printemps, en quarante-deux. Je rentrais de mon travail, là-haut, dans les bois de Bramefan. Elle était debout, dans la cuisine, toute droite dans sa robe noire, et dans ses mains, elle serrait la musette. La musette du père, qu’on nous avait rendue, avec ses quelques affaires. Je revois 13 toujours ses mains qui serraient la musette, de chaque côté. Elle regardait dans le vague, elle priait. Et sur la table de la cuisine, il y avait une enveloppe bleue. Une enveloppe bleue, avec une lettre qui disait que je devais me présenter à la gare le surlendemain, afin de partir en Allemagne, « pour le Service du Travail Obligatoire, afin de contribuer à l’honneur et à la grandeur de la nation Française ». On l’attendait bien un peu, cette lettre. Dans la musette, il y avait du pain, du saucisson et du fromage, et aussi quatre pommes. Elle m’a serré dans ses bras, très fort ; quand elle m’a embrassé, j’ai senti que ses joues étaient mouillées. Je me souviendrais jusqu’à la mort de ces joues mouillées, de ses mains usées, qui ont pris les miennes et qui les ont serrées si fort. J’ai embrassé mon petit frère, j’ai mis la musette en bandoulière autour de moi, j’ai pris mon vélo, et je suis parti dans le maquis. Je l’ai revue deux fois, pendant toute cette période ; la première fois, elle m’a donné un lapin, la deuxième fois un pot de margarine. Comme je lui racontais un peu ce qu’on faisait, là-haut, sur le plateau et dans les alentours, avec les copains, et qu’on n’était pas peu fiers d’avoir fait sauter ce camion de munitions tombé en panne, là-bas, dans les clues de Chabrières, et aussi comment mon copain Fred y avait pris une balle dans les fesses, j’ai entendu du bruit, en haut. Elle m’a fait « chut » avec son doigt sur ma bouche, et elle est montée dans l’escalier. Je me souviens de deux visages très pâles, là-haut, tout en haut de l’escalier du grenier, qui parlaient 14 avec ma mère ; il y avait aussi deux petits, accrochés aux barreaux de la rampe. Elle m’a expliqué, qu’il ne fallait pas me faire de souci, c’étaient juste de braves gens en voyage, qu’elle hébergeait pour quelques jours. Je me souviens aussi qu’elle m’a crié, comme je repartais sur mon vélo, avec mon pot de margarine ; « Dédé, prends soin de toi ! » Je ne l’ai jamais revue. Quand je suis revenu de Canjuers, la maison était brûlée, en ruines ; il n’y avait plus personne. J’ai hurlé, comme une bête. C’est le père de Clovis qui est venu me chercher, et m’a amené chez eux. J’ai retrouvé mon frère, bien plus tard, quand il est revenu ; mais elle… ses cendres étaient là, au milieu des cendres de la maison. Tant d’années, tant de peines, ont passé. Mon frère est mort, là-bas, en Algérie. Pour ce qui est de donner, « au service et pour l’honneur de la nation », on a donné, dans la famille. Mais ne n’ai pas de haine, je ne me plains pas ; j’ai toujours eu du travail, j’ai passé toute ma vie dans le bois. D’abord dans la forêt, comme élagueur et bûcheron, et puis après, à la scierie, là-bas, à Tiolache. Le bois, ça fait partie de ma vie, j’aime le toucher, le sentir, c’est chaud, et c’est toujours vivant. Tant de peines, mais aussi tant de joies, et le bonheur de l’amour ; l’amour, qui est plus fort que la mort, plus fort que la guerre, la haine et la folie des hommes, plus fort que les lances flammes des Allemands. Je chante souvent cette chanson du grand Jacques, tout le monde la connaît, bien sûr, mais j’aurais aimé que ma mère l’entende : 15 Quand on a que l’amour A offrir aux canons Et rien qu’une chanson Pour combattre un tambour Quand on a que l’amour A offrir à ceux-là Dont l’unique combat Est de chercher le jour… La fille du boulanger me faisait les yeux doux depuis bien longtemps, sans que j’y fasse trop attention, peut-être bien aussi parce qu’elle n’était pas la seule, et puis, comme elle était plus jeune que moi, je la considérais un peu comme une gamine. Mais quand on a été là-haut, sur le plateau avec les copains, c’est elle qui faisait la liaison avec son âne, et on avait souvent du bon pain, ah, ce pain, je m’en souviens. Et je me souviens aussi comment je l’ai trouvée belle, avec ses grands yeux et ses cheveux noirs qui descendaient en cascade dans son dos. Elle s’arrangeait toujours pour me glisser quelque chose dans la poche, un petit gâteau, ou du chocolat, discrètement, juste avant de repartir dans la nuit. Mais les copains n’étaient pas dupes, et je me suis fait chambrer quelques bonnes fois. Depuis cinquante-cinq ans qu’on est mariés avec Georgette, il n’y a pas un seul jour ou je l’ai regretté ; on se chamaille des fois, on se dispute pour des riens, on se taquine, mais jamais on se fait la tronche en biais. On se dit les choses en face, et puis voilà ; et bien souvent, je voulais pas trop vous le dire, mais le soir, dans notre lit bien chaud et douillet, tout se raccommode bien comme il faut. 16
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