Dans le dos des miroirs - Page 2 - test Drian Bowdler Dans le dos des miroirs Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-602-1 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Lecteur, À toi ce recueil de petits textes tirés du fond de mon cœur par l’esprit rebelle qui m’anime et résiste encore en moi, j’espère pour longtemps. Puissent-ils être comme de douces flammes qui réchaufferont quelques-uns quelque part, de petites lumières auxquelles quelques autres viendront chercher le réconfort qu’on trouve à voir sous un autre angle ou avec d’autres yeux que les siens un aspect de la vérité resté jusque-là indéchiffrable. Tout comme j’ai pu souvent venir me blottir près de ceux qui m’ont offert des clés pour ouvrir en moi de mystérieuses portes, j’aimerais rendre ce bienfait de la seule façon dont je sois capable, tendant ces mêmes clés sous une nouvelle forme dans ces pages à ceux qui viendront les y chercher. C’est là mon humble contribution pour dire l’infinie gratitude que j’éprouve envers ceux qui m’ont ouvert la route et continuent à marcher devant moi. Drian Bowdler. 7 Le chemin Il entra dans l’appartement. C’était chez lui, c’était tout vide, le silence était sublime. Il flottait ça et là un arôme douceâtre d’incertitude comme si ce sentiment avait revêtu un parfum pour se laisser deviner entre des lambeaux inodores découpés dans l’air. Indécis, il marcha dans la pièce sans but précis, juste pour bouger, pour ne pas rester statique à attendre, pour se sentir vivant. Ce moment lui semblait décisif et rien pourtant il le savait n’allait arriver ici. Aucun évènement ne pouvait l’atteindre de l’extérieur par-delà ces murs. C’était en lui que tout se passait. C’était à l’intérieur qu’il y avait bouleversement. Rien de la logique ou de la science n’allait lui venir en aide car c’était déjà en train de se produire et s’il se forçait à réfléchir c’était en vain. Toute compréhension de l’évènement fuyait comme une image fantôme devant ses yeux. Il en était donc à cette charnière de la vie où l’existence entière avec tout ce qui la compose semble 9 fuir de tous côtés, indomptable comme le vent d’automne, insaisissable et liquide. Le passé laissait inexplicables ses actes et ses décisions, l’avenir ne lui semblait qu’un vaste horizon gris et bouché, guère plus clair que ce présent où se tapissaient doutes, colère, amertume, rancœurs et désirs encombrants pitoyablement compulsifs et oppressants. Et s’il n’y avait pas de libre-arbitre ? Si tout ça n’était que fantaisies, fantasmes… foutaises ? Alors il n’avait jamais eu le choix et ne l’aurait jamais, tout ce qui lui arrivait était le fait d’une vaste logique qui lui échappait, alors il était vain de penser, d’espérer qu’il allait pouvoir décider quoi que ce soit, influer sur les évènements, reprendre les rênes. Pourtant… Pourtant, il voulait comprendre. Et pire ou mieux, il voulait choisir la suite de l’histoire, maîtriser les choses, trouver la force et l’optimisme désespéré de ceux qui ont plus à gagner qu’à perdre. En commençant par éliminer l’ennui, l’ennemi sale et gris, puissant comme le béton, triste et dangereux comme une centrale nucléaire désaffectée. L’ennui, le frein à tout élan, à tout sourire, à toute spontanéité, le tueur de l’envie de vivre. Mais ce dont il avait par-dessus tout besoin, c’était d’aimer, d’aimer passionnément, d’aimer de toute son âme, de tout son corps à en mourir. Il aurait voulu mourir d’aimer. Seulement cela en valait vraiment la peine. Seulement cela donnait les ailes, les nerfs, la force de croire, d’ouvrir les yeux le matin, de se battre, de s’aimer soi-même. Comment croire en soi-même s’il n’y a personne pour vous renvoyer votre image 10 grandie, embellie, sublimée par son regard ? Pour vous rendre fort et fier. Où était-il donc le regard qui pourrait le rendre à lui-même ? Intense. Cruel. Tendre. Réel… Un regard qu’il aurait envie de croire… Il s’assit puis se releva. Il ne voulait pas perdre sa colère, laisser passer cet état où il lui semblait qu’il allait enfin trouver la réponse toujours illisible dans un insaisissable livre fermé. Il ouvrit la fenêtre, regarda le ciel bleu lumineux, impitoyable, parsemé de nombreux petits nuages blancs têtus qui ne voulaient pas rester en place, avançaient, avançaient et refusaient obstinément de s’estomper. C’était là ce qu’il voulait lui aussi. Avancer, avancer sans fin et ne jamais se laisser effacer… Il se rassit, attrapa un de ses blocs, y griffonna quelques notes, se relut, grimaça, ferma les yeux et soupira doucement. Dérisoire. C’est alors que le téléphone retentit bruyamment. Et l’air fut lacéré de zébrures rouges comme des marques de fouet, il devint épais, irrespirable. L’extérieur revenait l’agresser par surprise. C’était comme un viol, exactement. Mais hors de question de se laisser faire, il n’avait qu’à pas décrocher, c’était tout simple. Il avança d’un pas prudent vers le bureau sur lequel vibrait l’engin – il semblait vivant – et se mit à le détester sauvagement, violemment. Sale créature d’enfer ! Il compta les sonneries. Cela lui déchirait les tympans… sept… huit… neuf… Enfin, ça s’arrêta. Mais le charme était rompu. Le silence revenu paraissait sale, souillé. Il ne retrouvait plus l’état – de 11 grâce ? – duquel il avait été arraché ni le cours de sa réflexion interrompue. Oh et puis quoi ! Y avait-il eu un quelconque défi à relever ? À quoi pensait-il donc, il ne se souvenait même pas. Était-il si épuisé nerveusement qu’il ait ainsi des visions de drogué ? C’est ridicule pensa-t-il, c’est juste une petite dépression, je ne devrais pas y attacher tant d’importance, c’est idiot. Je suis cinglé. Mais c’était soudain devenu intolérable, il n’y pouvait rien, c’était trop tard. Il devenait question luimême tout entier, point d’interrogation vivant, plaie, feu. Il éclatait de l’intérieur, se consumait en crépitant. C’était terrible. Il ressortit en trombe, oubliant de refermer la porte derrière lui, courut dans la rue à la recherche d’un apaisement, d’un peu d’air. Il se sentait stupide, sur le point de craquer, il n’arrivait plus à respirer. Il cherchait désespérément un antidote au désespoir, oui, c’était cela… Et aussi fuir, fuir pour trouver quelque chose, plus loin, ailleurs. Mais quoi ? Que cherchait-il en vain ? Qu’est-ce qui motivait son refus obstiné de s’éteindre docilement comme tous ceux de son âge commençaient à accepter de le faire ? Qu’est-ce qui valait la peine de souffrir autant, de se tenir ainsi au bord du renoncement et de faire tant de douloureux efforts pour garder l’équilibre afin de ne pas se laisser aller au fond du confortable gouffre ? Pas le sot espoir de trouver le bonheur qui n’existe pas, n’est-ce pas ? – la vie n’a pas de sens, chacun le sait – Alors quoi ? Il refusait donc encore de se soumettre ? Il niait ardemment l’état d’esclave que la 12 vie finit toujours par imposer aux vivants ? Les vivants… enfin… ceux qui croient l’être. Mais lui il l’était il en était sûr, il l’était et voulait le rester encore un peu de temps, un peu de temps… Pour vivre. Du temps, le voilà donc le maître-mot, le maître tout court, le temps. C’était bien après lui que tout le monde courait, non ? C’était donc après lui qu’il soupirait lui aussi… Et bien soit. Autant regarder les choses en face, il était donc comme tout le monde et cela ne lui procurait aucun réconfort. Il s’était toujours tellement – secrètement – félicité de sa singularité, et là, pffttt ! La même petite préoccupation que « Msieur-DameTout-l’-monde »… déprimant franchement… et d’une telle banalité. Qu’en dire pour consoler « le monde » et soimême de ce triste sort commun ? Et que faire pour secouer le joug, échapper au mors et aux chaînes ? Toutes ces questions lui boursouflaient le cœur comme autant de brûlures diaboliquement raffinées. Pour commencer, pourquoi avait-il passé son adolescence à éviter comme la peste tous les plaisirs vaniteux et idiots des jeunes : les surboums, les flirts, les mercredis après-midi à courir comme les autres pour se retrouver « par hasard » sur le chemin d’une fille, les oreilles écarlates et le souffle coupé… Il y en avait pourtant, des filles qui le faisaient rêver. Mais il était toujours si sage, il avait si peu participé à sa propre jeunesse… Timidité ? Peur des autres ? Goût pervers pour la solitude ? Tout ça pour quoi ? Lire, rêver, écrire de la poésie dont tout le monde se fichait ! 13 Et devenu adulte, pourquoi, comment s’était-il englué dans cette vie pour laquelle il n’avait aucun goût, qu’il s’était laissé imposer sans protester ? Et cette compagne qui s’était présentée, s’était glissée, avait empli sa vie, l’avait-il choisie ? Pas le moins du monde. Imposée elle était, elle aussi. Elle n’était pas à ses côtés parce qu’il en avait décidé ainsi, il n’avait pas voulu décrocher la lune pour aller la chercher, ce n’était pas par son désir ardent qu’elle était là. Mais elle était là cependant, aimée et repoussée tour à tour, obstinément, simultanément… confusément fuie et détestée puis retenue et ramenée sans cesse vers lui comme la marée. Inévitable. N’avait-il donc aucune volonté, aucune force ? Était-il si lâche que cela ? Pourquoi acceptait-il tout si facilement, s’accommodait-il ainsi de choses dont il n’avait pas voulu ou alors qu’il avait seulement à moitié voulu… Pourquoi avait-il renoncé à ses désirs profonds, à ses rêves ? Il avançait masqué pour tous y compris pour luimême. Avait-il jamais décidé et vécu ce qu’il voulait exactement une fois au moins dans cette saleté de vie ? Ah ! Il ne se comprenait même pas lui-même décidément… Oh et puis est-ce que ça servait encore à quelque chose de ressasser sans fin ces brassées de questions ? Pourquoi se sentait-il si imbécile à cogiter ainsi ? Cela allait-il lui apporter un début de réponse, l’aider à se ressaisir ? Allons donc… autant renoncer tout de suite. « Renonce ! Fais comme tout le monde ! À quoi crois-tu donc que cela va te servir ? » lui soufflait une petite voix malicieuse. 14
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