Parallèle - Page 1 - www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1754-1 Dépôt légal : Juillet 2009 © Eve Boumendil L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 6 NUIT ET JOUR Un long cri déchire le silence bienfaiteur de la nuit. Je me réveille en sursaut, mon cœur bat la chamade. La pièce est plongée dans le noir, j’ai un instant d’égarement. Un frisson glacé me parcourt le dos. J’entends un bébé qui pleure, au loin… Peu à peu, mes idées se remettent en place, je n’ai pas rêvé, c’est bien ma fille qui s’est réveillée, tenaillée par la faim. Un peu de courage, je dois me lever comme chaque nuit pour lui donner son biberon de lait. Ouvrir simplement les yeux me semble déjà si difficile, ça s’annonce bien. Je vais devoir mobiliser toutes mes forces pour réussir à m’extraire de ce lit qui m’a littéralement ventousée. 11 Les cris s’intensifient, la faim devient indomptable. Mes paupières pèsent lourd et pourtant je dois me dépêcher. Une petite seconde, j’arrive, le temps de récupérer mes forces. S’occuper d’un nouveau-né comporte de merveilleux moments mais quelquefois je ne regrette qu’une chose, avoir dû donner la vie par césarienne. Cependant les évènements ne m’ont pas permis d’agir autrement… De toute façon, je n’avais pas mon mot à dire… Et on ne m’a pas non plus demandé mon avis. Non, elle ne s’arrêtera pas de pleurer, ce n’est pas une fausse alerte, je dois me lever pour aller la voir. Les hurlements deviennent continuels, le silence ne reviendra pas. Ces derniers mois sont passés si vite que je n’ai pas réellement eu l’occasion de repenser à tout ce qui c’est passé, de faire un point sur les évènements, de retrouver le moment où tout a dérapé. Une spirale d’événements qui, mis bout à bout, aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais je n’ai pas été assez vigilante, je me suis simplement laissée 12 porter par le courant de ma vie sans prendre conscience de ce qui se tramait. Allez, je ne dois pas m’égarer, j’ai tellement de choses à faire, tellement de choses à préparer avant que le jour ne se lève, je ne dois pas me disperser. Je dois réagir. Reprend tes esprits et lève toi. Mon bébé pleure toujours. Quelques mois plus tôt… Ça y est ! Je l’ai encore senti bouger dans mon ventre ! Un grand coup de pied ou peut-être sa tête qui est venue se coincer sous mes côtes, côté gauche. C’est assez gênant mais paradoxalement si agréable. Elle est dynamique, une vraie gymnaste ! Je dis « elle » car j’ai appris il y a quelque temps que c’est une fille. Le docteur me l’a annoncé comme si cela n’avait en fin de compte que peu d’importance : – Suite à l’échographie, nous avons la confirmation que c’est une fille, elle se porte bien, tout est normal, la taille, le poids, la position, le liquide amniotique, les signes vitaux… Les examens du fœtus sont bons, rien d’inquiétant. Me voilà rassurée. 13 Pourtant, je n’ai jamais voulu d’enfant, trop de complication à gérer. J’aimais ma liberté. Pouvoir partir en vacances quand bon me semble, sortir à l’improviste, retrouver des amis pour boire un café. Une vie frivole et sans grand intérêt. Mon mari n’était pas dans cet état d’esprit. Il voulait un enfant, coûte que coûte. Il ne s’est donc pas gêné. Il ne m’a pas demandé mon avis, je n’ai pas eu le droit à la parole. Le jour où il a pris sa décision, ce fut sans mon accord. Si j’avais su ce qui allait se dérouler, je n’aurais sans doute pas osé opposer mon véto, surtout dans un moment comme celui là . Il n’a pas mis de préservatif, mais moi je n’ai pas eu de plaisir ! Comme ça, on était quittes ! C’est même de son initiative, le test de grossesse. Il a lu le résultat, deux barres, il était content mais de mon côté je n’ai pas réagi, seulement une sueur froide qui s’est glissée le long de mon dos, tel un serpent insidieux. Le destin était en marche, quelque chose ou quelqu’un s’était immiscé dans mes entrailles et grandirait sans mon autorisation. 14 Mais aujourd’hui, lorsque je la sens bouger, je sais que je lui ai tout pardonné. Je l’ai acceptée, mon mari le sait bien. Cela ne l’empêche pas de m’emmener des fleurs quasiment tous les jours, des roses, des lys, des gardénias,… Comme une excuse silencieuse, elles embaument la pièce de leur odeur douceâtre. Je dois quand même dire que c’est un excellent mari, il me materne même un peu trop, la plupart du temps cela m’agace. Lorsqu’elle gigote dans mon ventre, je sais que tout va bien, elle est un peu à l’étroit, certes, mais bien au chaud dans son cocon aquatique, protégée du monde extérieur. Une nuit de neuf mois où tout n’est que douceur et sensation. Je la sens grandir et prendre des forces alors que moi, j’ai la désagréable impression de me résumer à une mère porteuse qui n’intéresse plus personne. Mon ventre fait maintenant partie du domaine public, tout le monde peut y poser la patte sans vergogne. Sans parler des médecins qui se sont appropriés mon corps pour y pratiquer toute une batterie de tests dont j’ai du mal à saisir la finalité. Je m’interroge 15 mais n’en parle pas, de peur de passer pour une mère trop anxieuse. En y réfléchissant, quelquefois, j’ai l’impression qu’il y a une ou deux choses qui clochent, un grain de sable qui ne colle pas avec le reste mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je sais que je ne suis pas assez vigilante, mon esprit s’égare sans que je parvienne à le stabiliser. Son père est souvent près de moi, il pose ses grosses mains sur mon ventre (qui ne m’appartient déjà plus) et lui parle doucement. Il l’encourage tout en murmurant : – Je suis là , je veille sur toi (comme si je ne pouvais pas le faire). Tu es protégée, petit ange. Tu ne seras plus jamais seule (seule ?). Il m’énerve de plus en plus car il ne s’adresse plus qu’à elle, moi il m’oublie peu à peu. C’est la preuve qu’il ne me porte déjà plus grand intérêt. C’est vexant. Je ne représente plus qu’une grosse barrique dont l’objectif est d’éjecter un nouvel être humain. J’ai souvent envie de lui rappeler que je suis toujours là et 16
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