Voyage dans l'inutile - Page 1 - test Voyage dans l’inutile 3 Pierre-Louis DELVAUX Voyage dans l’inutile Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-35335-255-5 Dépôt légal : Décembre 2008 Copyright © Edilivre Éditions APARIS, 2008 6 Il chercha quelque endroit tranquille où patienter en paix. S’il eut du mal à en trouver, c’est qu’un aéroport n’existe pas en soi. Ce n’est qu’un lieu de passage, un sas, une frêle façade au milieu d’une plaine. (J. ECHENOZ, in « Je m’en vais ») À deux cents compressés dans une carlingue, on est en effet isolé comme jamais. Cette solitude passive, pense-t-on, serait peut-être l’occasion de faire le point sur sa vie, de réfléchir au sens des choses qui la produisent. On essaie un moment ; on se force un peu, mais on n’insiste pas longtemps devant le monologue intérieur décousu qui en résulte (Ibidem) 9 1 À son arrivée devant l’aéroport une file de voitures roule doucement. Il patiente un moment avant d’entrer au parking A. Le gardien le salue. – On attend la Diva qui revient des États-Unis. Vous venez la voir ? – Non. Je suis resté seul chez moi, plusieurs jours. – Je crois que l’avion est très en retard. C’est celui de L.A. – J’attendrai. – Comme ça vous pourrez voir la cantatrice. Les journaux ne parlent que d’elle. Ils en oublient le championnat de foot. C’est lamentable. Si vous la voyez, dites-lui qu’elle vienne me signer un autographe. Avancez à la place 80-06, vous serez plus près. – Merci. La foule s’est agglutinée derrière les portes. Se retrouver ici ou ailleurs n’a plus grande importance. Seul, assis sur le banc dans le hall je ne sais plus qui j’attends. Je me suis habitué à cet état depuis quelque temps. Chaque fois que je franchis cette porte je ressens les mêmes impressions angoissantes, comme 11 si je n’étais plus moi, mais un homme tombé hors. Je reste immobile, regardant les passants aller et venir telles des fourmis préoccupées. Le haut-parleur égrène ses infos sans que j’y prête la moindre attention. Je connais tous les mots, ce sont toujours les mêmes, je les sais par cœur. Les avions ont toujours du retard. Moi j’aime bien être exact. Je ne comprends pas que certaines personnes puissent vivre en ne respectant pas l’horaire. Depuis plusieurs heures j’attends, sachant que je ne la retrouverai sans doute jamais. Je garde cependant une sorte d’espoir têtu qui guide mes pas toujours vers le même lieu. Je pense que, malgré tout ce qui s’est passé elle reviendra un jour. Peut-être me reconnaîtra-t-elle enfin sous mes vêtements fripés, mes yeux fatigués, cette allure qui me désarticule depuis que l’alcool me ravage. Son monde est si différent maintenant que je ne trouve plus aucun intérêt à ma vie. Si je la revois pourra-t-on encore sauver quelque chose ? Ailleurs je vis autrement. J’espère tous les jours qu’un avion la transportera jusqu’à moi. Je suis là. Je voudrais bien ressembler à cet homme qui vient d’entrer. Élégamment vêtu de son costume sombre il se dirige doucement vers l’entrée de l’aéroport. Le gardien assis dans sa cabine écoute les résultats du championnat de foot en buvant sa bière à la bouteille. Il lui fait un signe amical. – Marseille gagne, crie-t-il, heureusement qu’on a le poste, autrement on ne saurait rien. Pour l’autographe c’est pas la peine. Il y a bien longtemps qu’il ne porte plus aucun intérêt au foot. Il ne pense qu’à l’absence de cette femme pour laquelle il a tout quitté. 12 Il s’est installé sur le banc devant le tunnel de débarquement des passagers. Levé en retard il n’a pas eu beaucoup de temps pour faire une toilette plus approfondie mais sa tenue l’empêche d’être trop voyant. 13 2 Dans l’errance de son existence, il a balbutié les phrases sans suite et sans espoir d’être entendu. La vie n’a pas été sérieuse avec lui. Il s’est imaginé que son long fleuve allait s’écouler tranquillement et que jamais cette femme ne le quitterait tant il pensait l’aimer et faire ce qu’elle attendait de lui. Mais aujourd’hui le vent a tourné. Elle va débarquer, il la reconnaîtra, elle aussi, c’est du moins ce qu’il espère. Déjà les mots reviennent calmement, sans reproches, simples et forts. Bien sûr elle ne le croira pas mais il sera si convaincant qu’elle lui donnera sans doute une seconde chance. – C’est dans ces moments-là que la folie guette n’importe lequel d’entre nous. On peut tomber dans le gouffre sans fin. Il tente de chasser les mots, mais ils envahissent son cerveau, peuplant son attente de cauchemars impossible à rejeter. Ah, Vous revoir ! Pour que les hurlements silencieux qui me détruisent s’expatrient enfin définitivement. Vous revoir pour que les pleurs se mettent à vivre et coulent en fleuves tumultueux débarrassant mon corps de toutes ces mauvaises 15 graines qui ont germé pendant si longtemps. J’ai rêvé de vous souvent, sans insomnie, espérant que ce rêve se prolongerait pendant mille jours. Éveillé, au bord des grèves et vous, là, debout, errante, vivante à mes côtés. Vous revoir pour qu’enfin cesse l’angoisse et que se remettent en route ces moments qui stagnent en flaques énormes quand la mer se retire et les abandonne définitivement. Ces moments qui depuis des années détruisent mes regards. Ces moments où, enfoui sous mes cartons, je tremble d’être mort avant votre retour. Parfois même, la pulsion est si forte qu’il faut toute la puissance de mes énergies pour ne pas partir et vous retrouver au terme du voyage pour ne plus avoir peur des regards, des gestes, et du toucher. Ah, vous revoir ! Combien de fois sans rien faire laissant agir le hasard l’ai-je espéré. Entendre, ici, dans cette solitude une porte s’ouvrir et vous présente. Ne plus penser à ces ratés d’amour qui taraudent ma vie, l’emportent parfois hors de la raison jusqu’à ne plus très bien savoir s’il en reste encore quelque chose dans le temps qui fuit. Je me jetterai vers ces espaces immenses pour savoir que quelque part vous vivez avec un autre. Vous dirai-je encore les livres lus, les pièces de théâtres abandonnées, les ébauches de romans cachés, les morceaux de musique composés et jamais joués. Mes visites aux peintres et mes attentes prolongées dans cette aérogare sans nom et sans passagers ? Ah! Mettre en scène, évidemment, comme vous l’aimiez, me disiez-vous. Mais avec qui et pourquoi puisque je ne vous entends plus. Alors vous dire que dans mes souvenirs vous occupez la première place n’a rien de très original mais j’ai de ce sentiment la connaissance de son importance. Je ne peux voir un paysage, lire le 16 texte d’un auteur méritant, sans me demander ce que vous en penseriez et ce que nous en ferions ensemble vous, diva, concertiste, maintenant réclamée du monde entier et moi, petit metteur en scène sans avenir. Pourquoi ai-je alors si peur de vous ? Pourquoi ai-je toujours été paralysé devant votre talent ? 17
Voyage dans l'inutile - Page 1
Voyage dans l'inutile - Page 2
wobook
edilivre.com