La suite de l'électrocardiogramme - Page 1 - test Dominique Veyrier La suite de l’électrocardiogramme Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1126-6 Dépôt légal : Mai 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Sommaire 1 – Là où vont les rivières .................................... 11 2 – Chaussée glissante par temps de pluie ........... 19 3 – Vitres sales ..................................................... 29 4 – Retrouvaille .................................................... 45 5 – Un noyau dans la bouche ................................ 61 6 – Forfait illimité ................................................. 71 7 – Interstice ......................................................... 81 8 – À travers moi les choses ................................. 85 9 – Dégringoles .................................................... 93 10 – Embarquement immédiat ............................. 109 11 – Interstice ....................................................... 119 12 – L’heure de Sailor .......................................... 123 9 13 – Interstice ....................................................... 135 14 – Oubli ............................................................. 139 15 – Chien nu dans la poussière 21X29,7 (détail) 147 16 – Interstice ....................................................... 161 17 – Interstice ....................................................... 167 18 – Inventerre ...................................................... 171 10 1 Là où vont les rivières « Qu’est-ce que c’est que cette horloge ? – Elle te plaît pas ? Toi aussi, tu vas me dire… – Si… Non, c’est juste que je ne la connaissais pas avant. Et là , tu rentres et tu ne vois qu’elle… – Je l’ai achetée chez Vincent Mille. – Vincent qui ? – L’antiquaire qui nous avait offert le café, tu ne te souviens plus ?… Quand on avait fait notre week-end entre filles, à Pâques… Il m’a dit qu’il l’avait récupérée à la mort de son oncle dans la ferme familiale parce que personne n’en voulait. Il l’a remontée juste pour me montrer et… j’ai eu le coup de foudre. Son tic-tac… tu entends ? – Je ne suis pas sourde… Que tu as eu le coup de foudre pour son tic-tac. Et tu vas la laisser là ? – Je ne sais pas encore. C’est elle qui décide. – Elle hésite on dirait. » Parfois les gens murmurent si bas soudain que le sens de leurs paroles nous échappe comme s’ils avaient décidé sans prévenir de se mettre à parler 11 dans une langue étrangère, connue d’eux seuls. Parfois toutes les langues nous deviennent étrangères. « Et Jean ? – Jean ? – Me prends pas pour une conne, tu veux bien ? Jean, l’homme de ta vie ton amour le vrai le seul depuis que tu l’as rencontré en tirant les rois chez Komika, pas l’évangéliste ! – Oui, Jean… Jean. » Comme elle essaierait un mot en le prononçant devant le miroir qui la regarde. « Oui, on a rendez-vous à quinze heures, c’est ça que je voulais te dire avant de m’endormir. Que je te laisserai seule une partie de l’aprèm’ pour le retrouver tu m’en veux pas ?… C’est toujours le grand amour, mais c’est sa fille qui m’inquiète. – Il a une fille ? – Oui. Dix-sept ans. – De toi ? – De quoi ? – Non, rien. Sa fille t’inquiète, tu disais… – Oui. Elle connaît notre liaison. – Il lui a tout dit ? – Oui. Enfin non, mais elle a deviné des choses et depuis… – Et depuis ? – Depuis elle me traque je la croise tous les jours et… On ne peut pas parler d’autre chose ? – Si… Et donc tu hésites ? –… – Moi, si j’étais toi je la laisserais dans l’entrée avec une heure de retard. Tout de suite, ça te met à 12 l’aise quand tu te prépares… Je t’ai dit qui j’avais aperçu sur le marché la semaine dernière ? » Quelqu’un m’a rapporté un jour une théorie selon laquelle si on effectue le rapport entre la longueur précise du lit d’un cours d’eau et la distance qui sépare à vol d’oiseau sa source de son embouchure, on trouve toujours le nombre pi. J’ai cru longtemps que cette séduisante théorie enfermait un mystère susceptible de nous aider à comprendre le chemin qui conduit les hommes de leur naissance à leur mort, une clé de l’un des raccourcis fulgurants que la connaissance parfois autorise. Puis il a bien fallu me rendre à l’évidence et admettre que tout cela n’était que pure fantaisie. Les hommes vont où ils vont, tout comme les rivières. Mado terminait d’enfiler ses bas dans la salle de bains laissée ouverte tandis que Marie-Pierre l’attendait dans le sofa les yeux comme aimantés par le balancier de la grande horloge. De jolis bas blancs sur des jambes encore très belles c’était incontestable, mais où l’on devinait en s’attardant un peu les prémisses d’une prochaine lassitude. Pas même une lourdeur. Non. Quelque chose de plus diffus qui en complétait même la beauté, une certaine gravité si ce mot-là peut signifier quelque chose en matière de jambes. Une lassitude visible seulement pour quelqu’un qui s’y attarderait pour un temps que jamais personne n’accordera à des jambes, de toute façon. Mado avait rendez-vous à quinze heures, ce qui lui laissait largement le temps de montrer à sa meilleure amie le vieux quartier dont elle lui parlait depuis bientôt huit mois au téléphone. Depuis qu’elle avait définitivement quitté Paris pour s’installer dans cette ville où elle ne connaissait personne mais qui ne 13 pouvait contenir que des promesses dès lors que sa décision fut prise. Le dernier geste était toujours celui d’une caresse vers le haut de la cuisse comme pour s’assurer que le nylon était bien lisse, est-ce que la vie toujours est dérisoire ? « Tu entends ? – Quoi ? – Tu n’entends pas ? Alléluia Allélu Alléluia !… les chants… – Oui, c’est l’église, juste à côté. Tous les matins, il y a une messe. C’est bien quand tu oublies de mettre ton réveil, mais quand tu veux dormir, il ne te reste plus qu’à prier pour devenir sourde… – Qui est-ce ? – Qui ? – Qui chante… – J’en sais rien, moi. Des fidèles. – Des fidèles… » Marie-Pierre avait sans doute aperçu les jambes de Mado par la porte laissée ouverte, mais son attention était ailleurs. Descendue pour sa première visite à son amie depuis le déménagement, elle avait opté pour une longue jupe blanche dans laquelle elle se sentait légère et pouvait marcher des heures avant que la fatigue n’intervienne. Les bas n’étaient pas son truc, même si elle en possédait une paire. Achetée l’année dernière pour la soirée chez Mathilde. Marie-Pierre en femme fatale. « Tu sais que ça te va sacrément bien » avaient-ils déclaré de concert alors qu’elle les embrassait pour prendre congé derrière la porte. À voix très haute. Comme on le dit à quelqu’un sans importance. Dans l’ascenseur elle avait essuyé une larme. Ou une goutte de champagne échappée des 14 lèvres du dernier embrassé. Marie-Pierre pleurait toujours sans s’en apercevoir, comme si les traces de l’émotion arrivaient invariablement les premières, avant même qu’un sanglot lui traverse la gorge. Le deuxième bas parfaitement ajusté, elle regarde dans la glace et sourit. La table réservée chez Nono pour treize heures leur laissait trois bonnes heures pour sillonner toutes les ruelles ombragées et leurs boutiques de fripes. La cathédrale aussi, avec ce grand Christ en bois du Moyen-Âge qui ne manquerait pas d’intéresser Marie-Pierre. Un quartier tout entier voué aux vestiges et à la mode, comme si rien ne devait exister entre un passé éternel et un présent fugace. Je les regarde partir je les regarde sortir. Je regarde Marie-Pierre regarder Mado qui regarde Mado une dernière fois dans le miroir de l’entrée. Elles seront en retard chez Nono tout à l’heure, mais qui leur en tiendrait rigueur ? De quoi parleront-elles ? Trop de bruit tout autour pour comprendre dans la ville qui s’agite autour d’un été qui n’en finit pas, elle aurait tant aimé cependant lui parler de sa rencontre avec Clotilde, de sa peur devant cette grande demoiselle sportive qui lui demande « est-ce que je pourrais vous parler cinq minutes ? Je suis la fille de Jean », et elle qui accélère je ne vous connais pas moi oui je vous connais et je sais que vous connaissez bien mon père. Les gens n’ont pas vingt ans et ils voudraient tout comprendre. Voilà où nous en sommes avec les hommes. Tout comprendre parce que leurs parents n’ont pas su leur apprendre ce qui ne s’apprend pas. Le temps. Qui te regarde et qui s’en va. Mado ne dira rien, pas le temps ou trop de temps au contraire. Je finis mon dessert et je lui en parle. En buvant mon café, ce sera plus facile. Non, d’abord 15 l’addition. Ce soir on sera plus à l’aise, il y a tellement de monde pour un jour de semaine. Mais non. Personne ne parle à personne. Pas même là . Pourquoi sinon aurions-nous de tels rassemblements dans le quartier des vestiges ? chacun poussant devant lui ce qu’il ne dira pas. Marie-Pierre un peu plus tard choisira le cinéma, laissant ainsi son amie rejoindre son amant en marchant vite sur le trottoir de l’avenue des Arts et Métiers. Devant l’entrée de l’école, Clotilde encore. Qui l’attend. Encore grandie on jurerait, Mado presse le pas, sa longue robe fendue qui s’ouvre et se referme au-dessus de ses jambes audessus de ses bas. On dirait des ciseaux pour couper la vie, ses belles jambes qui s’en vont dans le lit d’un amant comme on remonte une rivière. « Est-ce que je pourrais vous parler cinq minutes ? Je suis la fille de Jean. » Mado s’est retournée, sévère. « Mademoiselle encore une fois je ne vous connais pas. – Moi oui je vous connais et je sais que vous connaissez bien mon père. J’ai quelque chose à vous dire au sujet de ma mère. – Je ne connais pas votre mère. – Je sais. Mais mon père oui. Et ma mère est la femme de sa vie. – De sa vie ? Mais qu’est-ce que vous en savez de la vie, Mademoiselle, vous n’avez pas vingt ans et vous voudriez tout comprendre ! Nous n’avons rien à nous dire, voilà ce que moi je peux vous dire et restons-en là . » Et elle repart d’un bon pas. 16
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