Barstone - Page 1 - Lydie Dronet Barstone L’Abie religiosa Première époque Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 dix – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2436-5 Dépôt légal : Janvier 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 À Monsieur Gueffélec. Il fut mon professeur de français au collège de la Reinetière à Saint-Luce en LoireAtlantique. Il me donna définitivement l’envie d’écouter les fourmis travailleuses qui taraudent le bout de mes doigts. Quelques années plus tard, je l’ai revu entre deux pesées de crevettes. Il avait toujours ce même regard pétillant, presque narquois, face à la bêtise du monde. Il ne m’a pas reconnu ou du moins il a fait… semblant. 9 1 Assise dans son lit, Gin étudiait scrupuleusement le 44, rubrique « Les Petites Annonces ». Son salaire d’employé libre-service ne payait plus les factures, il lui fallait un job d’appoint dans les plus courts délais. – Pierre, regarde ce que je viens de trouver dans ce fichu journal ! C’est pour moi ! Je ne pouvais pas rêver mieux ! Pierre ! Pierre ! Mais où es-tu encore passé ? Gin était souvent prise de ces crises d’extravagance que rien ni personne ne pouvaient contenir. Elle était ainsi faite et il le savait bien. Alors qu’elle sautillait sur place, journal en main, Pierre avec sa nonchalance habituelle attaqua son repas du soir. – Qu’est-ce qui t’arrive, Mamour ? – Je vais devenir nounou pour chien et chat ! – Quoi, t’es folle !? – Je suis tout à fait sérieuse au contraire ! C’est le bon plan pour gagner un max de fric. Et puis les gamins, j’aime pas beaucoup, mais les animaux, j’adore ! – Je suppose que rien ne te fera changer d’avis ! 11 – C’est fou ce que tu me connais bien ! – Bon, ça se passe comment cette histoire ? – D’après la petite annonce, on garde les pleins de poils chez nous lorsque les maîtres s’absentent. C’est une bonne idée, non ?!? – Ouais, j’sais pas… – Tu pourrais te bouger un peu ! Tu manques vraiment d’enthousiasme ! Un peu plus, et tu me donnerais le bourdon ! La bouche pleine, il regarda avec amusement ce petit brin de femme qui s’agitait comme un ressort tout neuf. Elle lui avait promis une vie sans monotonie et décidément, elle tenait ses promesses. Elle n’aimait pas le commun, l’ennuyeux, le seulement paraître. Elle devait se sentir vivante, il lui fallait toujours de nouveaux projets à mettre en route. – J’ai bien envie de téléphoner ! – Mais il est tard ! – Et puis ? avait répondu le petit ressort. Elle avait obtenu très facilement un rendez-vous. Elle savait se vendre, sa facilité d’éloquence lui donnant une bonne crédibilité. Avec elle, c’était toujours action-réaction ou comme se moquait Pierre « avion à réaction ! » Bambou, l’auteur de la petite annonce, avait été surprise par cet élan de bonne volonté. Depuis la création de son association, elle faisait passer de nombreux entretiens, mais les recrutements restaient rares. Elle avait de la peine à trouver des personnes réellement motivées. La mode semblait être de vouloir gagner de l’argent sans lever le petit doigt ou du moins pas bien haut. Les chiens feraient-ils pipi dans leur maison ? Les chiens perdraient-ils leurs poils ? Les chiens sentiraient-ils 12 mauvais ? Les gens seraient-ils de bons payeurs ? s’interrogeaient-ils à chaque fois. On ne veut pas être pris les week-ends ni pendant les vacances scolaires ! ajoutaient-ils en conclusion. Restez chez vous, bande de minables ! pensait-elle en son for intérieur. Perdue dans ses pensées, elle caressa son ventre arrondi. Dans quelques mois, elle allait donner naissance à un enfant. Son compagnon était ravi. Elle, elle ne ressentait rien, si ce n’est la peur de l’inconnu. Elle aimait tant tout planifier, tout maîtriser. Cela la rassurait, la rendait prête à tout affronter. Alors cet enfant… Si petit déjà, il lui volait sa féminité. Elle avait troqué ses vêtements parés de mille couleurs pour des tuniques forme sac à patates. Sa démarche de gazelle était maintenant lourde et pénible, un vrai pachyderme. Elle n’aimait pas être enceinte. Elle se sentait chassée de son propre corps… une terre envahie par les eaux, une terre déchirée par les vergetures. Elle ne comprenait pas ce que ses copines trouvaient de jubilatoire à cet état qui dégradait la femme. L’enfant venait de lui donner un coup de pied, elle avait souri… Leur relation était déjà complexe et intime, pourtant elle ne pouvait se résoudre à l’appeler son bébé. 13 2 – Vous partez déjà ! Mais regardez, il y a plein de monde ! – Je ne fais que suivre mes horaires ! – Oui, d’accord, mais enfin, vous mangez sur place… Gin n’avait pas remis ses gants, elle n’avait pas rouvert son stand, bravant fièrement la volonté hiérarchique. Ce n’est pas parce qu’elle déjeunait sur place qu’elle n’avait pas le droit à un peu de détente. Bientôt le Grand, comme ils l’avaient tous surnommé, allait installer un distributeur de nourriture au bout de son rayon chéri. Elle avait une envie furieuse de dégourdir ses épaules meurtries par les pesées répétées, un besoin urgent d’étirer ses doigts de pied confinés dans des sabots inconfortables. Elle devait échapper de toute urgence à la horde de clients indisciplinés qui lui posaient toujours les mêmes satanées questions. Besoin d’air, besoin de silence… – Les moules sont encore pleines, Madame ? Combien j’en ai ? Votre poisson est frais au moins ? Est-ce que vous avez de ceci ou de cela ? 15 Elle n’en pouvait plus. Le Grand, il pouvait se réfugier dans son bureau chauffé autant que nécessaire pour se protéger du bruit qui pollue, de la lumière qui fait rougir les yeux, de ces zombies à la recherche de leur repas du midi. Elle, elle était livrée en pâture à ces visiteurs du samedi, impatients, intolérants. Alors non, elle n’allait pas faire d’heures supplémentaires. Comme elle le méprisait quand il lui faisait des réflexions de ce genre ! Pourtant, elle les subissait depuis treize longues années enchaînées à la grande distribution, parquée derrière un étal de poisson. Souvent pour se donner du courage, elle se murmurait tout bas : « Quand je serai riche j’achèterai un grand domaine que j’appellerai Barstone. J’y installerai une maison de retraite pour chiens et chats. Oui, quand je serai riche… Et puis j’aurai un de ces jolis salons en rotin style Farrah couleur wengé, oui, quand je serai riche… » Cette idée lui tenaillait le ventre depuis qu’elle était passée devant la vitrine d’une vannerie qui abritait de merveilleux modèle dont une collection qui portait le nom de Barstone et Farrah. Abrutie, elle était restée à contempler l’inaccessible. Une seule des tables proposées lui aurait coûté son salaire. Neuf cent quarante-deux malheureux euros ou toute la frustration du monde résumée dans ces trois chiffres. – Mais c’est la petite marchande de poisson ! Vous allez bien ? – Oui, merci… – Y aura du crabe demain ? – Oui, bien sûr… « Pauvre naze ! » pensa-t-elle tout bas. Même délivrée de son tablier et de ses sabots, les clients la poursuivaient dans les rayons. Elle se 16 fredonna un petit air de Brel pour ne pas sombrer. Et son sourire lui revint. Sourire élastique, sourire réflexe, sourire si impérativement demandé lors de son entretien d’embauche. Quand elle serait riche… Avant cela, elle aurait sûrement à vendre bien des morues et bien des maquereaux, c’était à craindre. 17 3 Il pleuvait, les routes étaient glissantes, mais comme à son habitude, Gin menait sa voiture comme un bolide. Elle aimait la vitesse. Rien ne la rendait plus vivante que de mettre tous ses sens en éveil. Cramponnée à son volant, elle ne pouvait s’empêcher de vomir mille injures aux conducteurs. – Tu pourrais rouler plus vite ! Mais avance ! Et celui-là qui met pas son clignotant ! Mais t’arrête pas au rond-point, t’as le temps de passer ! Mais c’est pas vrai, ça dort là-dedans, ça dort là-dedans ! Si t’as pas envie d’aller au boulot, t’as qu’à rester au lit, bordel ! Je vais être en retard à cause de toi ! La pluie tombait toujours et Gin continuait à embrayer lorsque Violette, sa voiture s’arrêta net. Il y avait un énorme bouchon qui ne présageait rien de bon pour le rendez-vous qu’elle devait avoir avec Bambou. C’était bien sa chance ! Nerveusement, elle se tordit les mains, elle plissa les lèvres. Elle ne supportait pas de perdre son temps. Depuis une demi-heure, rien n’avait bougé, il y avait un accident sur le périphérique. Tout autour d’elle, ce n’était que soupir et lamentation. Un homme était descendu sur le bas19
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