Souvenirs d'Andernos - Page 2 - François Veillon Souvenirs d’Andernos Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2660-4 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Quelques textes de cet ouvrage sont empruntés à l’un de mes livres HISTOIRES INSOLITES édité aux Editions EDILIVRES à Paris 11 Premiers souvenirs Peut-on mettre de la couleur dans les souvenirs, c’est difficile… Le plus souvent, ils sont chargés d’émotions et nous les retenons pour cela, mais la plupart du temps, nous les voyons gris, uniformes, tapis dans les replis de notre cerveau. Vive le numérique où, d’un simple clic de souris, photos et vidéos apparaissent avec toute leur fraîcheur et ne vieillissent jamais… J’ai cinq ans, premier âge où je suis en mesure de me rendre compte de ce qui m’entoure… et de m’en rappeler. Premières vacances. Choc de l’inconnu qui me déracine des tendres repères des limbes infantiles. Andernos 1954. Tout est calme, tout est immense, tout est beau. Des forêts de pins colonisent une vaste partie du territoire et il n’est pas rare de voir les résiniers, et plus tard les gemmeurs, s’affairer sur les troncs rugueux à l’aide de leur hapchot ; outil tranchant permettant de saigner l’écorce d’où s’écoulera la divine et odorante sève. A la base des arbres, on trouvait « les allume-feu » ou « Galipes » ; sortes de « délignages » occasionnés lors de la 13 « Care ». Poisseux au toucher, fleurant bon la térébenthine, ils servaient à faire prendre le feu dans les cuisinières et nous organisions d’enthousiastes expéditions dans la forêt pour en faire provision. Les pommes de pin n’étaient pas oubliées, surtout celles, bien ouvertes et bien sèches, qui servaient le dimanche à faire mijoter le poulet traditionnel. – Trois heures pour le faire cuire ! Affirmait mon grand-père paternel… et il n’en démordait pas. Vagues souvenirs des sirènes de la mairie à chaque début de mois. Sifflets brefs et stridents des locomotives de ceinture, étouffées par la densité de la sylve. Je respire un air suave qui n’a plus rien à voir avec la senteur de celui d’aujourd’hui. Je frissonne dans mon lit à écouter les oiseaux de nuit. Je sursaute au chant du chat huant qui lance son cri épouvantable. C’est mon père qui m’a appris à aimer le chant isolé des rapaces nocturnes. Dans le froid du soir, au cœur même de la nuit, les sons lancinants ou gutturaux nous ramènent à de très vieilles superstitions où dans les campagnes, l’on clouait les chouettes vivantes par les ailes sur les portes des granges… Aujourd’hui, tous ces oiseaux sont heureusement protégés, mais il est assez rare d’entendre encore leur ululement. La petite maison n’était pas dans la prairie, mais dans la forêt, à deux pas du Bétey et du centre. Elle fut construite sur un grand terrain divisé en trois parties en 1949, année de ma naissance, par mon grand-père, mon père et mes oncles. Edifiée en bois 14 de pin, elle fut baptisée avec beaucoup d’humour, Villa 7 A C. Au sortir de la guerre, les matériaux de construction étaient inexistants et les fondations furent coulées dans des boîtes de conserves, mais l’ensemble tint bon durant une cinquantaine d’années. Mon grand-père, muni d’une topette, instillait scrupuleusement dans les trous des vrillettes un mélange d’huile et de coaltar, qui laissait dans les pièces une odeur de goudron n’étant pas désagréable. Toutes ces bestioles creusaient en plein sommeil, dans les planches des cloisons, de longues galeries et jamais l’on ne pouvait définir d’où venaient les grattements. A sa mort, l’entretien de la maison laissa à désirer et au fil des années, des colonies de termites entreprirent sournoisement un long et secret travail de sape, ce qui me valut bien des années plus tard, de recevoir la porte d’entrée sur la tête. 1949, année du grand incendie qui fit tant de victimes, civils et militaires. Le feu, sans doute à bout de force, s’arrêta derrière la maison, stoppé par ce brave et fidèle Bétey. Ma mère disait qu’au Bouscat où nous habitions, il faisait nuit en plein jour et que des escarbilles et des pignes enflammées volaient un peu partout sur la commune. Cela arrivait sans prévenir au cœur des journées caniculaires de juillet et d’août. Les pignes craquaient sous la chaleur au haut des frondaisons. Les cigales frottaient énergiquement leurs élytres dans un staccato ininterrompu et aucun souffle de vent n’agitait les branches des grands séculaires. Chacun se reposait ; qui sur un lit, qui dans une traîtresse chaise-longue. Des graines de genêts éclataient sans prévenir avec de petits claquements secs. 15 Tout-à-coup, venant d’Arès, on entendait la sirène. Ma grand-mère se levait alors précipitamment, toute pâle. On écoutait avec anxiété le nombre de coups. – Mon Dieu ! Trois coups ! C’est le feu ! On regardait alors au loin et invariablement, l’on voyait s’élever la fumée blanche caractéristique qui s’obscurcissait peu à peu. Nous n’étions guère rassurés, car dans les années cinquante, il n’y avait que peu de maisons et beaucoup de pins. Bien plus tard, la caserne des pompiers d’Andernos fut édifiée rue de la Source. Nous étions aux premières places et à la moindre sonnerie, nous entendions le branle-bas des préparatifs et le départ des camions… Je vis souvent des incendies dans ma jeunesse à Andernos. Je participais, avec d’autres personnes, pour aider les pompiers, à l’extinction de départs de feux à l’aide de branchages, sans doute des arbousiers. Nous fouettions énergiquement le sol de manière à étouffer les flammes pour éviter la propagation. La « villa » faisait quarante-huit mètres carrés au sol. Durant mon enfance, je l’ai toujours vue les murs peints en verts et les fenêtres en jaunes. Quatre pièces divisaient son intérieur. A gauche, une salle à manger très étroite abritait un buffet St Hubert et il fallait se serrer lors des grandes invitations. A droite, la petite cuisine recevait l’incontournable cuisinière qui dispensait en été une chaleur insupportable. On y trouvait aussi le garde- 16 manger, essentiel à la bonne conservation des aliments, dont le treillis ultra fin offrait une protection contre les prédateurs ailés. La glacière arriva plus tard. A l’arrière, deux chambres d’égales dimensions. Chacune abritait un maximum de lits car, durant les vacances, il fallait bien coucher tout le monde, les grands comme les petits. Nous avions baptisé l’un des couchages « le lit en ciment », ce qui se passait de commentaire quant à son côté moelleux… Nous y dormions tête-bêche mon frère et moi. Les ronflements des adultes occasionnaient parfois des fous-rires incontrôlables. Que le temps passe vite, beaucoup d’entre eux ont disparu… Ô bons moments, qu’êtes-vous donc devenus… Il ne me reste plus qu’un souvenir éthéré au coin de ma mémoire… Les barreaux des grands lits en fer, probablement des lits d’hôpitaux ornés de cabochons de cuivre, nous procuraient une couche spartiate et, les vieux sommiers qui se détendaient, trahissaient le moindre de nos mouvements. Ce qui devint gênant, lorsque jeune marié, je savais mes parents dans la chambre d’à-côté… Le plafond, constitué de grandes plaques d’Isorel, faisait un gros ventre mais des baguettes clouées l’empêchait de se détacher. Combien de fois ai-je dû le contempler en rêvant à la journée qui s’annonçait belle et où mon capital d’années s’ouvrait devant moi… Détail troublant, après le décès de ma grand-mère, qui adorait sa maison, une gouttière s’insinua juste au-dessus de notre lit et prit la forme de son visage. Je me souviens toujours, quelques jours avant sa mort, elle se confiait à ma femme et à moi. 17 – J’espère que de là-haut, je verrai tout ce qui se passe ! Des décennies plus tard, pour des raisons familiales, nous fûmes, mon frère et moi, la mort dans l’âme, obligés de contacter l’Agence des Colonies pour la mise en vente… Ma grand-mère était un personnage haut en couleur qui ne se laissait pas faire ; elle avait traversé de rudes épreuves ; trois fils, tous les trois partis à la guerre. Ils en revinrent sains et saufs, heureusement. Elle m’aimait beaucoup, moi son petit-fils, car, comme elle, j’adorais les fleurs et Andernos, ce qui était plus que suffisant pour m’attirer ses bonnes grâces. Que de nombreuses fois nous allâmes au marché où elle était connue et appréciée de tout le monde… Les « Bonjour Solange » ! Fusaient de partout. – C’est mon petit-fils ! Claironnait-elle fièrement en me désignant, ce qui m’emplissait d’une grande confusion tant j’étais timide. Mon grand-père était un homme taciturne qui fuyait la compagnie des gens. Son travail perpétuel dans le jardin était de ratisser inlassablement les feuilles de chênes et les aiguilles de pins. Il accomplissait si bien cette tâche qu’il vous laissait le sol parfaitement nettoyé, mais qui générait un maximum de poussière. Blessé à Verdun par un éclat d’obus lors de la Grande Guerre, il n’avait plus d’épaule et ses affreuses cicatrices nous effrayaient quand il se rasait en tricot de peau. Parfois, il s’enlevait des éclats de fer qui remontaient sous la peau… Il n’en parlait que rarement, a contrario de 18 mon père, prisonnier de guerre, qui, revenant à vingtneuf ans de la guerre 39/45, ne cessa jamais de raconter ses souvenirs. Il évoquait inlassablement les situations critiques du front et des stalags, gardant pour lui les détails les plus terribles. Il avait appris l’allemand à Berlin durant ses années de captivité. Evadé deux fois, il fut trahi par son accent que seuls possèdent les habitants de cette ville. Interrogé par la sinistre gestapo, on le pria de cesser ses évasions, car sinon, ce serait son père Alfred qui viendrait le remplacer dans le stalag… C’était l’époque où la plupart des « lieux de nécessités » se trouvaient au fond du jardin, comme dit la chanson. Chacun étant logé à la même enseigne, personne ne s’en trouvait dérangé. Il en était de même chez nous ; un gros socle de bois constituait la cuvette et un redoutable trou, large de trente cinq centimètres, attendait le prétendant au trône, inquiet de devoir lui confier son anatomie. Pourtant, l’endroit ne manquait pas de charme. Un peu suranné certes, mais les murs tapissés d’images de la belle époque me fascinaient. En outre, j’aimais cet endroit, car dès les premiers rayons du printemps, les larges interstices des palplanches, laissaient entrer des tranches de soleil. Quand venait le mauvais temps avec ses rafales traversières, je frissonnais sur la margelle en écoutant la pluie rageuse tambouriner sur le toit en toile goudronnée… D’énormes araignées, que nous baptisions « pieuvres », se terraient dans les anfractuosités du plafond et la gent féminine poussait parfois des cris stridents, quand par distraction, les bestioles velues 19
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