160 mètres carrés - Page 2 - test Aurore Rimbod 160 mètres carrés Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1909-5 Dépôt légal : Septembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Jean : Jean relève la tête de son ordinateur portable, se masse la nuque et bâille. Il n’a plus d’idée pour ce soir. Son histoire est en gestation dans son cerveau depuis quelques mois, les idées s’entrechoquent, mais ce n’est pas évident. Il arrive des moments où, bien que lancé au galop dans ses écrits, l’inspiration se dérobe. La source se tarit. C’est un de ces instants où ses personnages ne lui disent plus grand-chose, il se sent déconnecté d’eux et de leurs péripéties. Comment faire avancer leur vie ? L’écrivain se pose mille et une questions. Il tâte, avance doucement dans sa réflexion. Mais il en a plein les pattes. Vautré sur sa table de cuisine depuis près de quatre heures, ses yeux collés à l’écran, il décrète qu’il n’en peut plus. La petite Louise attendra jusqu’à demain pour poursuivre son petit bonhomme de chemin. Cet homme de quarante-quatre ans, svelte et sportif n’a pas toujours fait naître des vies sous ses doigts. Son poste durant quinze ans se trouvait dans une grande banque, derrière un grand bureau. Il dirigeait une agence parisienne 40 heures par semaine, et se la coulait douce dans sa résidence secondaire de Porquerolles le week-end. Il a une femme, grande, belle, mais froide. Un personnage aride à l’intérieur, 11 desséché par l’ambition. Issue d’une famille peu aisée, elle s’était jurée de s’élever socialement par tous les moyens. Son moyen avait été Jean. De dix ans plus jeune que lui, elle l’avait ferré dans une de ses soirées privées où son charme, son port de tête royal et son habileté à mentir lui permettaient d’entrer. Reluquant tous les hommes à pourvoir des alentours, son regard de gazelle s’était posé sur un homme de haute stature, beau et sentant bon l’aisance financière. Naturellement, elle l’avait abordé, mis dans son lit et s’était fait glisser la bague au doigt. Elle était devenue Mme Grandjon, femme du directeur. Femme au foyer, mais déterminée à ne pas s’abîmer la silhouette. Alors que Jean mourait d’envie d’engendrer de la marmaille gueularde, Éva s’y refusait fermement. C’était pourtant là le rêve de sa vie. Cet homme riche avait six frères et sœurs, une fratrie qui lui importait beaucoup. Chacun des enfants était lié aux autres, un bloc s’était construit autour du souvenir de leurs parents décédés dans un accident de voiture lorsque Jean avait à peine vingt ans. Il est l’aîné, celui que tous viennent questionner en cas de souci. Éva ne l’avait jamais compris et pestait quand l’un ou l’autre débarquait chez eux et discutait avec son mari durant des heures. Elle s’enfermait alors dans son bureau, faisant semblant de s’adonner à des activités passionnantes. Que du feu, Éva n’entreprenait jamais rien. Juste du shopping, juste dépenser. Il s’agissait là de la seule activité dont elle était capable. Jean était amer en pensant à cette belle personne qu’il avait épousée. Amer aussi en pensant au jeune homme dont le cœur était gonflé d’orgueil à l’idée que cette amazone soit à lui « Amazone, mes fesses ! c’est juste une poule de luxe, et bête comme je suis, je n’ai pas fait la différence ! » se reprochait-il souvent. 12 Désormais, l’homme amoureux de jadis avait laissé place à un homme ne ressentant plus que du mépris et de la pitié pour sa conjointe. Alors qu’il la désirait comme un fou à lier, il n’éprouva bientôt plus qu’une envie mécanique lorsqu’il ne s’était pas touché depuis longtemps. Il ne fallait pas compter sur madame pour honorer le contrat de mariage et le devoir conjugal y afférent ! Elle ne l’effleurait même pas ! Jean avait du mal à comprendre pourquoi sa femme ne voulait pas faire l’amour avec lui, alors même qu’il recevait tous les jours les avances de dames et de demoiselles. Le couple s’était dissous dès la célébration publique du mariage terminée. Ils avaient fini par faire chambre à part, puis appartement à part. Il travaillait comme un acharné sur ses livres de comptes, elle dépensait frénétiquement le fruit de son labeur. Mais Jean, un jour, en a eu marre. C’était un jour de semaine, un lundi. Il revenait d’un week-end dans sa maison de Porquerolles où il avait passé ses deux jours seul à méditer. Ce lundi-là, à 8 h 30, il s’était assis à son bureau, avait approché le miroir trônant sur la commode à côté et s’était regardé. Qui est cet homme déprimé, que plus rien n’amuse ? Cet homme qui n’éprouve aucune envie de retrouver sa femme, une si belle plante pourtant ? Pourquoi s’était-il laissé prendre au piège par ce glaçon arctique, ce cœur desséché qui ne lui offrait aucun réconfort dans la vie ? Ce jour-là, il avait envoyé balader son travail. Il était rentré au petit studio qu’il s’était acheté à Gambetta un an auparavant, et avait pris une bonne douche bien chaude. Il s’était examiné dans la glace, il était encore bel homme grâce aux exercices qu’il s’imposait chaque matin. Il n’était pas encore un vieux croûton, et il était temps pour lui de faire ce 13 qu’il aimait. Il vivrait de ses rentes, et écrirait. Que madame Éva soit contente ou non. Il était coincé ; s’il demandait le divorce, elle hériterait de la moitié de ses biens. Mais si elle souhaitait divorcer, elle n’aurait rien. Voilà qui était parfait, il ferait comme si elle n’avait jamais existé. Ne prendrait plus de ses nouvelles. Désormais, il écrirait, irait au cinéma, vivrait comme il l’entendait. Sa démission devrait arriver sous peu à son agence. Et le voilà donc planté devant son petit écran. Satisfait. Épanoui. Il commence une histoire pour des personnages, en même temps qu’il en commence luimême une nouvelle. Éva : Elle se prépare à sortir faire du shopping. Éva a le teint clair et les cheveux relevés en chignon sévère. Son cou arbore un collier orné d’une perle des îles, très chère. Elle n’hésite jamais à exhiber ses signes extérieurs de richesse. Sa démarche est un peu pincée, peu adaptée à une jeune femme d’à peine 35 ans, on la dirait un rien surjouée, comme si elle n’était pas tout à fait une habituée. Mais c’est une femme satisfaite, au moins en apparence. Elle vit seule dans un très grand et très bel appartement du faubourg Saint-Honoré, celui-là même que son mari a déserté. Décrétant un jour qu’il ne la supportait plus, après avoir fait chambre à part pendant six ans, il avait déménagé. Dans une garçonnière d’à peine 30 mètres carrés. Éva en rigolait sous cape. Un homme si riche dans un pauvre petit studio du 20e arrondissement, comme un malaisé ! Le plus drôle, c’est que Jean avait l’air de s’y plaire. C’était tant mieux, il avait fait place nette, la laissant jouir des 160 mètres carrés au cœur de Paris. 14 Éva adore Paris. Mais seulement les beaux quartiers. Jamais elle ne tente l’aventure dans ces arrondissements mal famés et populaires que sont le 18e, le 19e ou le 20e. Ne lui parlez pas non plus du quartier chinois, qui est selon elle une aberration. : « Non, mais vous avez vu ces tours ? Et tous ces Asiatiques ? Des boutiques, des restaurants…. Tous asiatiques. Je vous le dis, nous ne sommes pas en France dans ses endroits-là ! » Non, Éva aime les Champs-Élysées, le Marais, l’Opéra… Les boutiques de luxe ostentatoire où elle entre le regard fier. Elle a attendu 25 ans avant de porter une bague en diamant, mais est parvenue à son but, grâce à Jean. Il faut bien lui reconnaître du mérite à cet homme-là : il a de l’argent, tellement d’argent ! Et c’est une parfaite nouille. « Et je suis une formidable comédienne », pense Éva en souriant. Il avait fallu qu’elle prenne sur elle pour le séduire : lui faire croire que sa personne l’intéressait vraiment et non pas son or. Coucher avec lui en faisant croire qu’elle adorait lui avait coûté très cher en amour-propre. Elle n’aime pas Jean, mais n’a pas d’amant pour autant. Éva déteste tous les hommes. Cela remonte à son enfance, le premier homme qu’elle avait haï était son père. Faire du mal à Jean et le rabaisser sont quelquesuns de ses hobbys. Elle garde à l’esprit qu’en cas de divorce de la part de son mari, c’est la moitié d’une colossale fortune qui viendra emplir son compte en banque. Cependant, elle se fiche pas mal de rester mariée à lui puisque jouissant de tous ses biens sans avoir à remplir le devoir conjugal, la vie est plutôt intéressante pour elle. Éva ne peut de toute façon demander elle-même le divorce sans tout perdre. Mais que demander de plus ?… Mariée à un homme 15 qu’elle ne voit jamais, elle dépense pourtant à volonté ! Il habite loin, dans un quartier où elle ne mettra jamais les pieds. Et Jean ne vient plus que lorsqu’ils reçoivent des amis. Le couple reste tout de même attaché à la bienséance, et ils ne font pas étalage de leur aversion réciproque. Il est vrai que son emploi du temps est assez pauvre : shopping. Étant « la femme de », elle doit faire bonne figure dans les cocktails d’affaire de Jean. Elle s’épanouit d’ailleurs dans ce rôle, feignant d’être une parfaite épouse et le fervent soutien de monsieur le directeur. Elle pavane ses bijoux, ses toilettes coûteuses comme symbole de sa réussite. Si sèche et méchante qu’elle soit avec son mari, elle se montre affable avec le reste du monde. Pour tous Éva est une femme en or. Beaucoup d’hommes la convoitent, toutes les femmes l’admirent. Elle va même, durant ces soirées, jusqu’à tenir le bras de son époux, lui glissant un baiser léger sur la joue lorsqu’il converse avec des personnalités importantes. Très bonne comédienne. Éva se prend souvent à penser qu’elle aurait dû faire carrière dans cette voie. Elle, si belle, les plus grands rôles lui auraient été donnée. Réussir à lutter contre ses dégoûts, juste pour que l’ensemble rende bien, elle sait faire. Elle rit même aux blagues de Jean. Mais bien entendu, une fois la soirée terminée, le décor retiré, c’est la vraie Éva qui sort de son déguisement. D’où vient cette hargne viscérale qu’elle voue à Jean, et aux hommes en général ? Elle évite d’y penser, se contente de les détester en essayant d’oublier pourquoi, même si ce n’est pas évident. Ayant fini de se poudrer le nez, elle attrape son sac Vuitton et sort de son appartement luxueux en 16 direction des grands magasins du 8e, boulevard Haussmann. Jean : « Cinquante-neuf euros, monsieur, s’il vous plaît », lui demande un sourire chaleureux. « Bien sûr, charmante demoiselle », lui répond-il. La jeune caissière de la Fnac l’observe à la dérobée, feignant de ne pas être charmée par cet homme viril et si beau. Jean l’a remarqué, mais ne dira rien. « Si seulement Éva pouvait me voir comme ces femmes me voient, ne serait-ce que quelques minutes ! » Il y a bien ces dîners mondains où Éva se pend à son cou, distillant des baisers sur ses joues et ses lèvres lorsqu’il est en conversation. Mais il sait pertinemment que tous ces gestes d’affection ne sont que des démonstrations de salon, parfaitement artificielles. Il se laisse faire, car parvenu au bout de sa peine, il a conclu qu’une femme comme Éva consiste en un sublime faire-valoir. Il remarque ses collègues, ses clients la dévorer des yeux. Et ses femmes qui se pâmeraient pour sa taille de guêpe, et son teint de porcelaine. Alors il soupire en silence, et la laisse virevolter pour épater la galerie, sachant très bien qu’il retrouvera une soupe à la grimace sitôt la porte de la voiture franchie. Il n’y a guère que leur chauffeur et leurs employés de maison à connaître les déboires de sa vie sentimentale. Il se sentait rabaissé en tant qu’homme. Plusieurs fois il avait tenté de la prendre de force puisque celle-ci se refusait à la douceur. Éva avait réagi à chaque fois avec une violence dépassant son imagination, criant de fureur en essayant de le mordre, pleurant toutes les larmes de son corps entre deux injures. Il ne s’y risquait plus. La dernière fois, il avait pris quelques affaires et avait déménagé. 17 Désormais, il ne rentre chez lui, dans ses six pièces du faubourg Saint-Honoré que lors de réception que lui ou Éva donnent. Il n’a pas de maîtresse, et se prend souvent à se demander pourquoi. Est-il si déçu des femmes ? À vrai dire, il ne les regarde pas, s’en désintéresse. Le seul coup de foudre qu’il ait jamais eu avait été cette nuit-là, quand son regard s’était accroché aux yeux vert émeraude d’une fabuleuse personne. Elle était l’incarnation de la beauté sur terre. Perdu dans ses pensées, émerveillé par ce que ses yeux avaient vu, il ne l’avait pas entendue s’avancer vers lui. Une flûte de champagne à la main, elle lui avait susurré à l’oreille « Un verre, mon ami ? » Sa voix était douce, suave, teintée d’un petit accent dont il ne cernait pas bien les origines. Surpris, il ne lui avait pas répondu. La créature ne s’était pas démontée. Lui glissant le verre dans les mains, elle lui avait caressé la joue : « Si ça vous dit de faire ma connaissance, n’hésitez pas à venir me chercher, vous me trouverez quelque part par là… » Éva connaissait la puissance de ses attraits, elle aurait eu n’importe qui. Il ne cernait pas bien pourquoi son dévolu avait été jeté sur lui. À l’époque, il avait pris ça pour une bénédiction, aujourd’hui il se rendait compte de son erreur. Et si elles étaient toutes comme ça, les belles femmes ? Il se dit en regardant une dernière fois la mignonne hôtesse de caisse qu’il se fout pas mal des gonzesses, il ne souhaite plus qu’écrire, écrire et écrire. Il souhaite à la demoiselle une bonne journée en retour de son propre vœu et s’en va avec ses livres sous le bras, prêt à regagner son îlot de calme. Éva : « Je suis épuisée ! » C’est si dur de courir les trottoirs en talons hauts ! Elle dépose ses paquets en vrac dans le hall d’entrée, se débarrasse de ses bottes, 18
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