Yafa reine juive d'Ispahan - Page 1 - Léo Brunel Yafa Reine juive d’Ispahan Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2645-1 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Quelle que soit la longueur de tes pas tu ne fuiras jamais ta vie, alors assume mais jamais ne la quitte ! Ispahan, décembre 738 avant J.-C. Le jour tardait à venir sur Ispahan encore endormie en ce samedi de décembre et Haïm, sculpteur du roi Jacobus, en arpentait les ruelles vides. Le givre donnait aux maisons une beauté qu’il pensa ne jamais pouvoir égaler dans la maîtrise de son art. Cette exposition d’art naturel allait si bien aux ruelles étroites, délicatement pavées et encadrées de maisons d’où l’on sentait la chaleur des vies sourdre des murs de pierres et de boue. On pouvait y entendre de rares familles se réveillant, chuchotant pour ne pas gêner les moins courageux. L’odeur du moka filtrait de certaines ouvertures très légèrement entrebâillées car le froid était des plus agressif en ce nouvel hiver sur Ispahan. 9 Ispahan, où était né Haïm le sculpteur, était une ville féerique du centre de l’Iran, située sur les hauts plateaux aux contreforts de la chaîne des Zagros. Une ville magique noyée de verdure dans un environnement désertique. Ispahan décrite par les écrivains locaux comme un véritable mirage au milieu de nulle part. Fondée par les Sassanides sur les rives du Zayandeh rud (rivière qui donne la vie), Ispahan était une véritable oasis au milieu de l’aride plateau iranien à 340 kilomètres au sud de Téhéran. Connue des Perses comme la « ville moitié du monde », elle était la représentation même de l’éclectisme culturel mais aussi religieux. On y trouvait, vivant en bonne harmonie, juifs qui étaient en majorité, chrétiens, musulmans mais aussi de nombreux Arméniens, orthodoxes fervents que les exodes successifs avaient poussés à fuir leur terre natale. Le roi juif Jacobus régnait d’une main de fer sur ce point névralgique de la route du commerce. En effet, Ispahan était située au centre des routes qui traversent l’Iran du nord au sud ou d’est en ouest mais aussi sur les routes commerciales entre la Chine et l’Empire ottoman ainsi qu’entre le golfe Persique et la Russie. Jacobus, grâce à son hédonisme forcené, avait su mettre à profit ces caractéristiques pour donner à la ville principale de son royaume la puissance des plus grandes cités de cette époque. On y vivait bien sur l’ensemble des onze mantagheh (arrondissements) où les gens y étaient 10 heureux malgré des conditions climatiques des plus rudes. Les hivers glaciaux succédaient quasiment sans transition à des étés au cours desquels les températures atteignaient régulièrement les 41 degrés. Jeune roi de 36 ans, Jacobus savait obtenir le bonheur de ses sujets en leur offrant une vie de qualité dans cet environnement à l’aspect pourtant difficile. Son peuple ne pouvait, ne devait que l’aimer, aidé en cela par la présence étouffante des redoutées milices du palais dont les 1 000 hommes étaient commandés par le vaillant Brutus, au nom prédestiné. La porte magistrale de Yahudiyeh 11 Ta vie est une sculpture que tu te dois d’affiner jour après jour. Une sculpture qui ne souffre pas de coups de ciseaux trop brutaux que même le temps ne saurait estomper et qu’aux autres tu ne pourras jamais éternellement cacher. Haïm le sculpteur À 46 ans, Haïm était le sculpteur du palais depuis ses 20 ans prenant ainsi la succession de son despote de père, Lévi. Il était le fruit d’un amour tronqué entre ce père mongol et une mère juive dont l’union avait été rendue obligatoire par une première grossesse non désirée. D’une force inhabituelle, cet homme à la carrure massive et au charisme débordant avait été élevé à la dure. Paradoxalement il avait su profiter du peu d’amour que son père lui avait témoigné pendant son enfance pour devenir irrésistiblement un modèle d’altruisme. Fidèle parmi les fidèles, affecté par la mort de sa mère avec qui il entretenait un amour fusionnel, il était le cadet d’une fratrie qui comptait outre lui, trois sœurs. 12 Il débordait d’amour et grâce à D… il avait eu la chance de pouvoir offrir cette véritable force d’aimer à Christa l’Arménienne qu’il avait rencontrée dans son adolescence. Avec leurs deux enfants, Kristoff et Nikki, ils habitaient une douce maison dans le quartier populaire de « Yahudiyeh la ville juive ». Ce « mantagheh » si cher à son cœur d’où il se rendait tous les jours au palais, à 7 kilomètres de là, vers le centre administratif et militaire de Jayy où s’était regroupée la communauté arménienne. Il était heureux à aimer les siens mais aussi les autres et de pouvoir, en sculptant, donner des formes à ses sentiments. Un art qu’il exerçait avec une finesse que sa carrure ne pouvait laisser imaginer et les pièces qui naissaient de ses mains étaient recherchées dans toute la Perse. Il combattait une timidité avérée en se forçant à aller vers les autres, quel que fût leur statut, et attirait systématiquement la sympathie. Ses rares instants de loisirs étaient tout entiers consacrés à imaginer de nouvelles sculptures mais aussi à coucher sur du papyrus les mots qui lui venaient du cœur. Il en résultait alors des poèmes d’une douceur appréciée des heureux destinataires. Ces rares personnes qui aimaient encore plus quand Haïm les déclamait. Avec sa voix chaude et rassurante, il affichait sans gêne les sentiments purs qui avaient été à l’origine de ces douces successions de lettres si délicatement assemblées. 13 Chasseur à ses heures, il avait hérité de ses aïeuls des capacités hors du commun. Il pouvait ainsi repérer, à l’odeur, une proie qui pouvait se trouver à plus de cent mètres de lui. Il retrouvait alors naturellement sa capacité à utiliser les nombreuses ficelles qui lui avaient été transmises alors qu’il était encore enfant. Homme fort à l’apparence de brute épaisse, il était pourtant d’une grande sensibilité. Ce géant capable de porter seul des troncs de 200 livres, connu pour avoir terrassé à mains nues trois hommes de belle carrure, savait tout autant exprimer ses sentiments sans aucune pudeur ni gêne. Haïm le sculpteur était en fait un amalgame de contradictions qui faisait qu’il avait très peu de détracteurs si ce n’était quelques jaloux. 14 Ne te plains pas des années que D… t’offre sur cette Terre car tant d’autres n’ont pas eu la chance de les voir se succéder. L’anniversaire En ce matin de décembre, le vent qui descendait de la chaîne des Zagros n’avait aucun mal à traverser les frêles habits que portait le géant. Son pas s’accélérait au rythme des cruelles morsures du froid dont sa forte carrure ne le protégeait nullement. Il comptait toutefois sur son déplacement rapide pour lui permettre de rejoindre son atelier sans trop souffrir du froid malgré sa courte nuit. Fatigué, il l’était comme certainement toute la population d’Ispahan qui la veille avait célébré son roi parti en guerre voici deux mois. Ce peuple fier d’être réuni autour de banquets généreusement offerts par la cour, mais qui avait été ramené à la dure réalité quand en fin de nuit les milices de Jacobus étaient intervenues. Tous avaient profité de la fête, heureux, aidés en cela des ivresses offertes à leurs sens par les Ghelyan 16 chargés des mélanges d’herbes opiacées qui ourlaient les montagnes des Zagros. Ils avaient pourtant dû rejoindre précipitamment leurs maisons suite à l’intervention musclée des hommes du roi dont le zèle semblait transcendé par l’absence de ce dernier. Haïm, toujours empreint de cette raison connue de ses amis, avait préféré rejoindre sa maison de pierres au milieu de la nuit. Prudent, certes, mais son cœur lui avait fourni ce prétexte auprès de Christa l’Arménienne. L’homme s’était rendu compte de l’état fébrile de celle-ci à cause de ce nouvel hiver très rude qui frappait la région. Oh oui il était heureux de pouvoir, encore une fois, être le plus attentif des maris. Père fidèle, il n’avait pour rare plaisir que la chaleur que lui procurait l’amour qu’il vouait aux siens et faisait tout pour les protéger. Oui il aimait aussi le doux bruit de ses ciseaux de sculpteur qui donnaient aux bois qu’il travaillait les formes que son esprit fertile imaginait, mais sa famille était irremplaçable. Lui, l’amoureux fou qui ne savait pas que ce jour resterait à jamais gravé dans son esprit. L’anniversaire de Christa l’Arménienne approchait et il lui avait préparé une surprise dont il était sûr qu’elle serait comblée. Un soin chez Aïssata la Syrienne, manucure du palais ! L’anniversaire des siens était pour Haïm de ces chances que la vie offre aux hommes. 17
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