Malaise dans la civilisation du bonheur - Page 6 - Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT MALAISE DANS LA CIVILISATION DU BONHEUR Joël GAUBERT 5 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT DU MÊME AUTEUR Aux Editions M-Editer : - Doit-on vraiment rechercher le bonheur ?, dans Le bonheur, quel intérêt ?, M-Editer, 2008 - Force, dans Vices ou vertus ?, M-Editer, 2008 - La crise de la représentation en politique, dans Le populisme aujourd'hui, M-Editer, 2007 - Culture (Crise de la ...), dans Penser la crise, M-Editer, 2007 - Pacifisme ou Faut-il vouloir la paix à tout prix ?, dans La politique vol. 3, M-Editer, 2005 - Persuasion, dans Croire ?, M-Editer, 2005 - Le mal totalitaire, dans La politique vol. 1, M-Editer, 2004 Chez d'autres éditeurs : - La raison et le réel, dans « L'Enseignement philosophique », Paris, 2009 - Philosophie (enseignement de la), dans Dictionnaire des lycées publics des Pays de la Loire (dir. A. Croix, préface A. Prost), Presses Universitaires de Rennes, 2009 - Le cogito amoureux, Ed. Cécile Defaut, 2008 - Quelle fondation symbolique pour la culture ?, dans « L'Enseignement philosophique », Paris, 2006 - Quelle fondation pour les sciences de l’homme ?, dans L’homme et la réflexion (Actes du XXXè Congrès de l’ASPLF, Nantes, 24-28 août 2004), Paris, Vrin, 2006 6 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT - A propos de l’enseignement philosophique et de sa réforme, dans « L’Enseignement philosophique », Paris, 2002 - Quelle crise de la culture ?, Nantes, Pleins Feux, 2001 - Le réalisme pratique en débat : la réception de la pensée d’Axel Hägerström par Ernst Cassirer, dans Droit et littérature dans le contexte suédois (Actes du Colloque de Cerisy-la-Salle, 1997), Paris, Flies France, 2000 - L’École républicaine : chronique d’une mort annoncée (1989-1999), Nantes, Pleins feux, 1999 - Un éloge critique de la métaphysique contre le néopositivisme contemporain, en présentation de Axel Hägerström. Une étude de la philosophie suédoise contemporaine, E. Cassirer, Paris, Cerf, 1996 - La science politique d’Ernst Cassirer. Pour une refondation symbolique de la raison pratique contre le mythe politique contemporain, Paris, Kimé, 1996 - Une éthique de l’élan vital est-elle possible ?, dans Regards sur Henri Bergson (collectif, récompensé par l’Académie Française), Angers, Hérault, 1992 - Fondation critique ou fondation herméneutique des sciences de la culture ?, en présentation de Logique des sciences de la culture, E. Cassirer, Paris, Cerf, 1991 - Le tournant communicationnel de l’école, dans « Le Messager européen » (n° 4), Paris, Gallimard, 1990 Publications CD audio : - Force, dans Vices ou vertus ?, (Coffret 4 CDs audio), Frémeaux & M-Editer, 2008 - Persuasion, dans Croire ?, (Coffret 4 CDs audio), Frémeaux & M-Editer, 2006 7 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT Traductions (en collaboration avec Jean Carro et Martha Willmann) : - Liberté et forme, E. Cassirer, Paris, Cerf, 2001 - Trois essais sur le symbolique, E. Cassirer, Paris, Cerf, 1997 - Éloge de la métaphysique. Axel Hägerström. Une étude de la philosophie suédoise contemporaine, E. Cassirer, Paris, Cerf, 1996 - Forme et technique, dans Écrits sur l’art, E. Cassirer, Paris, Cerf, 1995 - Formes et orientations fondamentales de la connaissance historique, dans Le problème de la connaissance dans la philosophie et la science des temps modernes (T. 4, L. III), E. Cassirer, Paris, Cerf, 1995 - Logique des sciences de la culture, E. Cassirer, Paris, Cerf, 1991 8 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT MALAISE DANS LA CIVILISATION DU BONHEUR Contribution au « Journal européen de philosophie : PENSER au présent », n° 1, janvier 1999 Il y a bien longtemps que le bonheur n'est plus une idée neuve en Europe et dans le monde, notamment depuis que le libéralisme utilitariste en a fait le fondement même de la vie individuelle et commune. Cependant, un tel projet, si alléchant, est-il aussi bienveillant et bienfaisant qu'il le prétend ? En effet, l'« ordre mondial » contemporain ne vient pas de sortir : la structure des rapports actuels des hommes au monde, entre eux et à eux-mêmes, trouve son principe dans le libéralisme anglo-saxon du XVIIIème siècle. Selon ce courant de pensée, la fin ultime de l'existence humaine est « le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre » (J. BENTHAM), au moyen de la production maximale des biens 9 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT matériels et, maintenant, de la communication intégrale des informations fonctionnelles. Ne peut-on pas penser, en effet, que le bonheur, individuel et collectif, nécessite le dépassement de la rareté et de la violence, en vue de la satisfaction du besoin de consommation et du désir de reconnaissance, par le biais du libre échange sur le marché des services, des messages et des hommes eux-mêmes ? Quel esprit chagrin pourrait bien trouver à redire à une aspiration qui paraît aussi légitime que générale ? Qui ne voit, cependant, que cette condition semble-t-il nécessaire du bonheur prétend, aujourd'hui plus que jamais, être suffisante, et que cette prétention à l’exclusivité soumet de plus en plus le monde et les hommes euxmêmes à une volonté de puissance et à un désir de jouissance effrénés ? Qui ne voit que le marché, promu au rang de nouveau souverain, bien loin de pourvoir spontanément à la satisfaction de tous, selon la logique d'une « main invisible » (A. SMITH) ou encore d'un « chaos organisateur » (R. THOM), ne fait qu'augmenter à la fois le blasement et la frustration des individus, comme les servitudes et les inégalités entre 10 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT les collectivités, le contentement annoncé faisant place au ressentiment généralisé ? Les voies du marché semblant être encore plus impénétrables que celles de Dieu, on ne peut que se demander selon quelle logique le bonheur programmé en vient ainsi à produire une conscience qui paraît bien être plus malheureuse que jamais : ne s'agit-il que d'une impuissance conjoncturelle, à laquelle un surplus de production et de communication ne manquera pas de remédier, ou bien d'un vice structurel que seule une autre conception du bonheur, comme de l'existence humaine tout entière, pourrait dépasser ? L'analyse théorique et l'expérience historique mettent en évidence que c'est bien selon la logique interne d'un destin que l'utopie libérale du bonheur partagé débouche, elle aussi, sur l'empirie infernale d'une guerre de tous contre tous redoublée, en raison d'une double réduction, illégitime comme telle, de l'existence humaine. En effet, qui commence par réduire l'humanité, collective et individuelle, aux seuls soucis de la conservation et de la communication de soi ne peut, logiquement, que s'attendre à 11 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT la voir se déchirer sous l'emprise de la soif de domination de l'autre homme comme du monde. Promouvoir les impératifs hypothétiques de la volonté d'efficience et du désir de reconnaissance à la dignité d'impératifs catégoriques ne peut que rendre l'homme aveugle à la seule voie du véritable bonheur : la recherche réfléchie de la vérité, elle-même condition d'une vraie liberté, comprise comme autonomie cultivée et non pas indépendance spontanée. Cet effort de soi sur soi, et même contre soi, qui, dans le libre rapport à l'autre, individu ou groupe, intègre et dépasse la conscience malheureuse de la finitude humaine, ne constitue-t-il pas la recherche de la sagesse, dont aucune volonté de puissance ni aucun désir de reconnaissance ne pourront jamais dispenser ? L'estime de soi dans 1a difficile conquête d'une autonomie dialoguée peut seule fonder le véritable contentement, que ne peut que différer indéfiniment la revendication ressentimentale d'une illusoire et dérisoire jouissance octroyée par la machinerie économique et l'ingénierie communicationnelle. Serions-nous désormais tellement civilisés que nous n'aurions plus rien à apprendre de l'antique projet de la 12 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT sagesse, qui ne conçoit de vrai bonheur que médité et donc mérité, c'est-à-dire fondé sur la vertu ? C'est là qu'apparaît la seconde réduction que fait subir à l'humanité notre époque si éclairée, qui fait du bonheur le souverain bien de toute vie, individuelle comme collective, la destinant ainsi à toutes les servitudes et turpitudes. Si c'est bien la vertu qui est au fondement du véritable bonheur (et non pas le contraire !), ne constitue-t-elle pas la fin suprême de toute existence humaine digne de ce nom, qui ne peut trouver 1e vrai contentement que dans sa recherche infinie ? Il convient, en effet, de préciser ici, pour éviter la régression moralisatrice de plus en plus exaltée par tous les charlatans d'un bonheur de type communautaire, que la véritable vertu n'est pas l'allégeance aveugle à quelque sens déjà établi, mais bien l'exercice continué d'une réflexion éclairée, aussi bien dans le domaine politique de la formation de la souveraineté populaire que dans le domaine éthique de la constitution de l'autonomie personnelle. N'est-ce pas la leçon du libéralisme réellement républicain, issu de J.-J. 13 Malaise dans la civilisation du bonheur Joël GAUBERT ROUSSEAU et de E. KANT, que vertu civique et vertu morale ne se peuvent réellement qu'en s'instruisant réciproquement ? Ne serait-il pas urgent de s'en souvenir pour espérer échapper à la logique meurtrière et suicidaire du temps présent, dont l'idéologie du bonheur technologiquement programmé ne peut que produire un désenchantement qui fait le lit du bruyant et effrayant retour de tous les bonheurs prétendument révélés ? Mais, si « la question du bonheur » relève inséparablement de l’éthique et de la politique, ne faut-il pas préciser les conditions de possibilité objectives et collectives de la recherche du bonheur ? En renversant l’antique hiérarchie qui subordonnait la vita activa à la vita contemplativa (H. ARENDT), les Modernes ont réduit le bonheur à sa dimension matérielle (technique et pragmatique) de plaisir octroyé (ou dispensé) par la fortune, dans l’oubli ou le mépris de la dimension proprement spirituelle (théoréthique) d’un bonheur mérité car médité, c’est-à-dire provenant de et fondé sur la vertu. 14
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