Vierge ascendant désordres - Page 3 - test Erwan CHUBERRE Vierge ascendant désordres Roman Éditions Éditeur Indépendant 75008 Paris - 2007 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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Aux éditions Editeur Indépendant, Paris, 2007 À Elodie, Dès le début, trois raisons d’enrager sur la vie. Primo, je suis née dans ce petit village paumé proche de Montréal au doux nom de Chanteloup, deusio, cela faisait plus d’un mois que la neige ne cessait de tomber sur ce même village et tertio ma mère, ma douce mère venait de me fausser compagnie, de passer l’arme à gauche, de crever, de mourir, quoi ! Trop de jours et trop de nuits que cette cruelle Dame Nature s’amusait à nous asperger sans répit de ses gros projectiles blancs et glacés appelés « flocons de neige ». Comme pour s’excuser d’avoir détruit le paysage par ces mois d’automne assassins, elle s’entêtait à recouvrir tous ces piteux arbres décharnés de sa chantilly glacée. Éjaculatrice précoce et abondante, elle arrosait encore et toujours les forêts, les routes et les lacs, condamnés à rester pétrifiés, se lamentant de l’arrivée tardive du printemps coloré. Je me souviens, j’avais tout juste six ans. Une charmante petite créature de six ans, le teint rose et la chevelure brune, qui ne demandait rien à personne, attendant patiemment l’arrivée du vieux monsieur à la barbe blanche censé lui apporter du bonheur sous la forme de la plus belle des 7 poupées, vue à la page 42 du catalogue La Foire à la Maison. Même si la neige et le froid ne m’ont jamais provoqué qu’éternuements et nez coulant, je me surpris à rêver d’un sixième Noël de conte de fées rempli de lumières et de cotillons. Et telle une jeune et jolie Cendrillon, j’aurais pu tourbillonner toute la soirée autour du sapin illuminé en ouvrant grand les yeux pour admirer mon père endosser le costume vert et jaune du prince charmant. Ma mère, Greta, se serait allongée sur un lit de fleurs, les yeux clos, les lèvres entrouvertes, prêtes à se faire frôler par la bouche de son prince. Des rires et de la musique légère auraient résonné dans notre large salon transformé le temps d’une séquence en palais des mille et une merveilles. Une belle image d’un bonheur familial. Loin du froid et de ses gerçures… Que dalle ! Dans ce grand parc enneigé, j’étais bien loin de ce climat d’allégresse et de fête. La réalité était beaucoup moins guimauve : la musique, un long et insoutenable silence, le sapin illuminé s’était métamorphosé en une forêt de petits arbres couinant de douleur et le vieux monsieur à la barbe blanche s’était définitivement perdu à la page 41 du catalogue entre le sèche-cheveux et la brosse à dents électrique. Seule ma mère ressemblait à une héroïne de Perrault. Une héroïne entre BlancheNeige et la Belle au bois dormant. Normal. Elle était morte. 8 Dans mon grand manteau gris, pour éviter d’être trop lucide, je me blottis contre la taille de mon père qui me caressait apathiquement l’épaule comme il aurait pu caresser le poil d’un chien. Pour me rassurer, me consoler. Mais je n’étais pas une vulgaire boule de poils ! J’étais sa fille ! Qu’il me parle ! Qu’il m’embrasse ! Qu’il affronte cette peur que je sentais au fond de lui ! Était-il si difficile de dire à la chair de sa chair qu’il l’aimait ? Qu’il ne fallait pas avoir peur ? Que jamais il ne l’abandonnerait ? Mais non. Lâche, il préférait ne rien dire… Qui ne dit rien consent ! Je n’y croyais pas. Le cercueil en bois marron dans lequel ma mère devait être confortablement installée, pénétrait doucement dans le large trou profond. Sans difficulté. L’heure du dernier adieu. Les reniflements discrets du début de l’enterrement libérèrent une vague violente et impétueuse de sanglots sur cette mortuaire photo familiale. Soudain, je me détachai de la taille de mon père pour courir, aveuglée par les larmes, vers cette mère de trente ans qui osait s’enfuir sans même m’avoir demandé la permission. Sa propre fille ! Sans un petit discours d’adieu et sans le moindre mot d’absence sur ce départ précipité. Elle qui détestait tant le froid et sa neige, comment pouvait-on se réfugier en plein mois de décembre dans cette fosse glacée ? On ne devrait jamais mourir en hiver. J’aurais tant voulu qu’elle me prenne avec elle pour la suivre au fond de ce trou sombre et béant. 9 J’aurais pu poser mon visage entre ses deux seins où je me serais endormie en attendant le retour des beaux jours. Mais non. Sans doute par crainte du qu’en-dira-t-on, elle ne fit aucun geste pour m’inviter à la rejoindre. Désespérée par ce manque d’initiative, je m’écroulai à genoux dans la neige, la figure contre le sol blanc. Mes longs sanglots baveux d’une gamine de six ans rajoutèrent une dernière couche tragique à ce paysage morbide. Le visage barbouillé de neige, je lançai un dernier regard désespéré à mon père. Rien. Je redoublai alors la puissance dramatique de mon regard en fronçant les sourcils. Toujours rien. Aucune réponse. Juste une petite bouche pincée par la douleur. Constipé de ne pouvoir pleurer devant les autres. Je le reconnaissais bien là mon père. Un homme, ça ne pleure pas. Et surtout pas en public. Deux jours avant. Le 23 décembre de cette année pourrie. Après des heures de décoration du salon, j’arrivai enfin à accrocher correctement la dernière étoile dorée sur la pointe du sapin trop haut pour moi. Le téléphone retentit. Mon père, trop préoccupé par sa nouvelle toile qu’il devait finir pour la soirée de Noël, me supplia d’être gentille et d’aller décrocher. Sans doute était-ce ma mère partie en ville faire les dernières emplettes pour le réveillon. Obéissante, je me dirigeai vers le téléphone situé dans l’entrée enguirlandée. En avais-je trop fait ? Sans doute. Même le combiné était affublé d’un déguisement à la Nina Hagen. Quatrième sonnerie. 10 Oui ! J’arrive ! Pas besoin de geindre de cette façon ! Tes sonneries incessantes et stressantes ne te rendront pas ton apparence grisâtre et tristounette ! C’est Noël et tu dois assumer ton habit de lumière quitte à être le plus ridicule combiné de Chanteloup et de ses environs ! – Allô ! dis-je de ma voix la plus fluette possible. C’est qui ? (et non pas « Amélie Dallara, bonjour, qui est à l’appareil ? » comme ma mère me l’ordonnait si souvent). Silence. Subitement, mon visage perdit son expression d’insolence. Sans raccrocher, je fonçai vers le bureau de mon père qui lui servait principalement d’atelier de peinture. – C’était ta mère ? me demanda-t-il tout en se concentrant sur une dernière touche de bleu sur le paysage marin de son œuvre destinée à être offerte à ma mère. – Non, c’est un monsieur à la voix grave et sérieuse qui voudrait te parler. – Ah ! Bon ? Tu ne lui as pas demandé ce qu’il voulait ? Toutes ces questions me provoquèrent une forte rage étouffée par un brusque sanglot. Je n’avais pas osé. Sa voix grave et autoritaire d’un monsieur à hautes responsabilités m’avait tellement glacé le sang que j’en avais oublié le b.a.-ba de la standardiste idéale, c’est-à-dire de lui demander son identité. Et puis, cet appel ne m’était pas destiné. Il 11 n’en avait rien à faire de moi ! Ce qu’il voulait, c’était parler à Monsieur Dallara et non à sa fille. Amélie ? Rien à faire. Je n’aurais jamais dû répondre, jamais. Il s’était bien vengé, le combiné. Face à mon immense chagrin, mon père jeta son pinceau dans son verre d’huile, se leva et me chuchota dans un sourire qui se voulait réconfortant. – Mon bébé, faut pas pleurer, tu vas faire de la peine au Père Noël. Ce monsieur ne doit pas être si antipathique que ça ! Comme si j’avais trois ans ! Monsieur mon père devrait savoir que personne, non, personne, ne pouvait se vanter de m’avoir provoqué la moindre larme par son côté « antipathique » ! Même ma maîtresse, l’immonde Madame Subirat, la pire de son espèce, n’avait jamais réussi à me décrocher la moindre larme malgré toutes les humiliations qu’elle me faisait subir en classe ! Alors cette personne « antipathique » que je venais d’avoir au bout du fil pouvait aller se recoucher ! Non, je pleurais pour autre chose. Sans pouvoir me l’expliquer, j’étais sur les nerfs car je sentais qu’un événement terrifiant venait de se passer. Je pleurais parce que je savais que ce Noël serait différent des autres. Son ombre terrifiante volait depuis ce matin dans les pièces de notre demeure. De la cave au grenier, elle errait à la recherche d’une proie. Sans pouvoir encore mettre un nom sur elle, j’étais convaincue qu’elle s’apprêtait à nous faire une blague. Même pas drôle. 12
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