De l'eau de Mer dans les veines - Page 1 - test Serge VAULEY De l’eau de mer dans les veines Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-227-2 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Le premier d’entre nous. A Charles Clermont, mon grand-père Préface En 1949, lorsqu’à 16 heures 30, mon grand-père venait me chercher à la sortie de l’école maternelle dans Saint-Malo en ruine pour me ramener à la maison, il avait toujours dans sa poche un morceau de pain sec enveloppé dans un sachet de papier kraft. Nous montions, main dans la main, sur les remparts à la porte des Champs-Vauverts et regardions le Grand Bé et le Petit Bé, accoudés sur le rebord de granit. Nous prenions à gauche, dépassions la porte des Bés puis la porte Saint-Pierre d’où nous pouvions voir Cézembre, loin derrière le Petit Bé. Nous allions ensuite au jardin attenant, sur le fort de la Hollande. Tout cela, bien avant qu’y soit posée la statue de Surcouf montrant l’ennemi. Nous nous asseyions sur un banc de pierre, et là, tout en admirant la mer et le scintillement des reflets du soleil couchant, nous regardions les bateaux qui venaient de Jersey, de Guernesey ou Southampton. À ce moment-là, mon grand-père sortait de sa poche son sachet de papier brun, l’ouvrait et en sortait le quignon de pain. 11 Pain de la complicité, pain de l’amour d’un grand-père pour son petit-fils, il le partageait et nous le dégustions dans un silence quasi religieux. Lorsque nous quittions notre poste d’observation, bien après que les dernières miettes se soient envolées, il reprenait ma main dans la sienne et en suivant le cheminement des remparts par la porte d’Estrée, le bastion Saint Philippe et jusqu’à la porte de Dinan, il me contait l’histoire de sa famille, de ma famille. Il ne connaissait pas toutes les dates avec exactitude qui se perdaient dans les autres siècles, mais il me disait toujours que le premier marin de la famille s’appelait Joseph et que c’était du temps des rois de France. Il devait sans doute arranger l’histoire à sa façon, mais je me suis rendu compte plus tard, beaucoup plus tard, que mes ascendants avaient tous eu à faire avec la marine, qu’elle soit royale, impériale, de pêche, de commerce ou plus tard, nationale. Chaque épisode qu’il me contait s’arrêtait à la porte de Dinan où nous descendions des remparts. Nous remontions la rue de Dinan et presque en haut, juste avant la place Brevet, nous tournions à gauche, dans la rue Maupertuis, au numéro 4. Cette histoire qui commençait en 1 680 était tellement passionnante que chaque jour, sur le jardin de la Hollande, mon morceau de pain à peine fini et la bouche encore pleine, invariablement je lui disais : – Dis Pépé ! Tu racontes encore l’histoire de nos ancêtres ? 12 J’avais quatre ans… Et c’est ainsi qu’en moi aussi, jour après jour le sang se changea en eau de mer. 13 1 L’aube du 12 avril 1680 vit naître Joseph Bourdonnais à Paramé ou plutôt devrait-on dire, à Pas Ramé. Ce petit village avait pris ce nom, parce que jadis pour accéder aux dunes puis au rocher sur lequel était édifié Saint-Malo, il fallait emprunter un passage envahi par la mer, le Pas. On le franchissait sur des barques plates, manœuvrées à la rame par des passeurs. Joseph Bourdonnais était le fruit unique des amours de Jan Bourdonnais et de Jeanne son épouse. Jan Bourdonnais était l’un des meuniers de Paramé et il était réputé pour la qualité de son travail. Paramé à cette époque était un petit bourg plus fermier que marin, quoique de nombreux marins y vécussent avec toute leur famille entre deux campagnes de pêche ou de commerce. Çà et là, de superbes bâtisses avaient été érigées. Elles étaient les propriétés de quelques armateurs et de commerçants de Saint-Malo, les derniers étant plus affairistes que marins. 15 La rue principale de Paramé longeait vers le sud les sommets des rochers et descendait en pente douce vers la grève qui séparait Paramé de Saint-Malo, et à son autre extrémité cheminait vers le nord en direction de Cancale, petit village de pêcheurs laborieux. De cette route, on pouvait voir les frégates et autres bateaux rentrer sur Saint-Malo ou en partir. Toute la jeunesse de Joseph Bourdonnais avait été bercée par le bruit du vent dans les ailes du moulin de son père, par les craquements du bois sous la force des tempêtes, et par la tendresse de sa mère. Joseph était un enfant très éveillé. À l’âge de huit ans, il savait orienter le moulin de son père, pour qu’il prenne au mieux le vent, réduire ou augmenter la toile afin que le rendement soit à son maximum sans toutefois endommager la mécanique, composée d’axes et de pignons en bois Jan son père n’était pas un bourgeois, loin s’en faut, mais il était meunier comme l’avait été son grand-père. Le grand-père, qui était trépassé bien avant la naissance de Joseph, avait été le premier meunier à s’installer là, après que les moulins Collin de Saint-Malo se soient effondrés avec toute la plateforme qui les supportait sur le bastion de la Hollande. L’affaire des Bourdonnais tournait bien. Elle permettait à Jan de vivre correctement, ce qui était assez rare pour l’époque et Joseph pouvait même aller à l’école. Et il en était fier de son fils le Jan ! Il n’avait pas besoin de lui montrer une chose deux fois. Certes, Joseph avait bien de temps à autre une petite hésitation, mais c’était plutôt dû à son jeune âge, et à la fierté de ne pas se tromper. 16 Entre deux charrettes de blé ou d’orge à moudre, Joseph allait à la pointe de Rochebonne et les cheveux au vent, il regardait les bateaux, si loin et si proches, se jouer des courants et des vagues. Il se sentait attiré par l’immensité liquide. Où allaient-ils ? D’où venaient-ils ? Que transportaient-ils ? Ces permanentes questions lui trottaient dans la tête. Il aurait voulu savoir. Le 16 novembre 1693, l’année de ses treize ans, Joseph qui déjà depuis longtemps n’hésitait pas à donner du poing et de la trique quand il voyait ce qui lui semblait être une injustice, eut envie de crier, de frapper, de cogner. On se battait à Saint-Malo, à marée haute, et il ne pouvait pas y être. Déjà, l’année précédente, une flotte anglohollandaise de trente navires avait attaqué la ville dans l’espoir de détruire les vaisseaux de monsieur de Tourville, mais les assaillants n’avaient pas dû comprendre qu’on ne venait pas facilement à bout de Saint-Malo et ils y revenaient. Cette fois, Joseph n’apprenait pas avec du retard qu’une attaque avait eu lieu deux ou trois jours avant, il la voyait. C’était devant lui et il ne pouvait rien faire sinon que jeter d’inoffensifs cailloux dans la direction des assiégeants Il était trop jeune sans doute, pas assez expérimenté peut-être, trop éloigné sûrement, mais en tout cas assez courageux pour regretter de n’être pas dans la ville à ce moment-là. Surtout qu’il avait entendu dire que lorsque Saint-Malo était attaquée, tous les habitants participaient à sa défense, les gars et les filles, de tous âges et de toutes conditions. 17
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