Pégase et le bonheur - Page 1 - test Pégase et le bonheur Morceaux choisis pour l’instruction des cavaliers … et des autres 3 Alain Chabillon Pégase et le bonheur Morceaux choisis pour l’instruction des cavaliers … et des autres Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris Ŕ 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres Ŕ 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 Ŕ Fax : 01 53 04 90 76 Ŕ mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2078-7 Dépôt légal : Mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Avant-propos « Rênes longues, caressez ! » Le maître de manège met fin à la reprise. Sous les flatteries, les encolures s’allongent et se détendent. La belle ordonnance se défait, la discipline jusqu’alors imposée cède au désordre naturel. Un cheval rejoint de lui-même son voisin de box pour cheminer côte à côte en dehors de la piste… Quant aux hommes, ils reviennent à eux… Des lazzi s’échangent. Les rires fusent… Moment délicieux car c’est aussi le moment d’acquiescer sans réserve au choix d’être et de faire… Moment propice à la méditation, au « pourquoi ? »… Pourquoi ce désir toujours neuf des formidables accouplements auxquels seules la maladie, la misère et la sénilité sont capables de nous faire renoncer ? A cette question fondamentale, c’est non pas l’Ecuyer qui apporte la réponse, mais l’Ecrivain littéraire. C’est lui qui dit ce que, pour on ne sait quelle raison, les Maîtres en Equitation taisent et qui est cependant l’essence même de ce qu’ils pratiquent et de ce qu’ils enseignent. La Cavalière et le Cavalier fervents sentent plus ou moins confusément que la monte n’est pas un loisir comme les autres, que ce 9 qu’ils éprouvent dans la carrière ou en extérieur a un sens, enfin que leur plaisir, comme l’Amour, vient des profondeurs de leur être. Mais de « ça », personne ne leur souffle un mot qui confirmerait leur intuition, le professionnel se cantonnant dans son rôle d’instructeur, se gardant bien de se hasarder hors des frontières de son métier. Ses écrits, étant exclusivement techniques, pragmatiques, didactiques, sont incomplets. Il se contente du « nécessaire », abandonnant en quelque sorte l’« essentiel » à l’Homme de plume. A celui-ci donc de divulguer ce qui ne devrait pas être occulté, à lui de professer, en les rappelant, ces vérités premières sans lesquelles l’Equitation perd son âme en se laissant déchoir au rang de simple activité sportive avec tous les risques qu’une telle dérive comporte. A lui, donc d’exprimer ce qui, en soi, est inexprimable, d’expliquer l’inexplicable fascination que le Cheval exerce indéfiniment sur l’Homme, d’apporter quelques lueurs sur ce pouvoir étrange dont rend compte Christine de Rivoyre en une plaisante mais combien pertinente tautologie : « Les Chevaux ne sont pas des animaux. Ce sont des Chevaux… ». Mystère… Qu’on redonne son sens originel à ce pauvre mot bien galvaudé et il n’en est pas de plus approprié à l’Equitation. L’univers du Cheval est double. Par son aspect exotérique, il comporte toutes les disciplines qui s’enseignent, se transmettent, se perfectionnent. Or ce domaine ouvert au public, donc au « profane », domaine immense et divers des spécialistes, des techniciens, des Maîtres Ecuyers aux controverses incessantes autant que fructueuses, en cache un autre, 10 secret, abyssal, d’une inépuisable fécondité d’où l’Equitation tire sa raison d’être, sa substance et sa pérennité. Il appartient à la littérature équestre de rappeler la réalité du mystère grâce auquel chausser les étriers n’est pas l’acte banal par quoi débute un moment de détente ou une compétition, de faire comprendre au contraire que tout geste apparemment pratique de la Cavalière et du Cavalier est en réalité chargé de sens et que le bonheur de monter est Poésie. C’est pourquoi ce recueil est dédié à Pégase, dont le sabot fit jaillir Hippocrène, la Source du Cheval à laquelle s’abreuvent les Poètes. Les textes qui le composent ont été rassemblés sans projet défini au préalable, mais un peu « par sauts et gambades », au hasard de rencontres inattendues qui surprennent le Cavalier chaque fois qu’une page de haute tenue révèle de la part de son auteur un amour vrai du Cheval et une connaissance approfondie de l’univers sur lequel règne le prodigieux animal. A l’évidence, celui-ci ne fait pas que servir de modèle au Sculpteur, au Peintre, au Graveur, au Photographe et autre plasticien : en littérature, il est, avec la Femme et la Mer, une source inépuisable d’inspiration, comme le laisse entendre le nom même de Pégase. Ces morceaux choisis rivalisent en quelque sorte avec les ouvrages des spécialistes. L’homme de plume ne marche pas pour autant sur les brisées de l’Ecuyer, du Vétérinaire, de l’Hippologue : il va plus loin. Son dessein est d’exalter son lecteur, de sorte que cette exaltation conduise ce dernier à la prise de conscience de la réalité, de l’importance et du sens profond des pratiques équestres. Chaque extrait de cette anthologie rappelle qu’on ne monte pas seulement avec son cul mais avec toute son âme, son 11 cœur, son esprit, sa mémoire. Que se mettre en selle, c’est s’accoupler et, dans cet accouplement, s’abandonner à un bonheur extatique qui illumine toute une existence et lui donne sa règle. 12 Iliade Pour être un hymne constant à la gloire du Cheval, l’immense poème guerrier qui fit miraculeusement accéder notre humanité à la civilisation de l’Ecrit, est l’entrée en matière idéale. Certes, Pégase ne fait aucune apparition dans l’Iliade, comme si la formidable imagination créatrice des Grecs n’avait point encore accouché du mythe. Il est toutefois permis de penser qu’il est alors en gestation tant le Cheval tient dans l’épopée une place importante. A l’égal des dieux et des héros, il est de ce long drame le troisième protagoniste dont Homère ne cesse de magnifier les vertus extraordinaires. La puissance Les chevaux émerveillent l’Aède par leur puissance, dont la vélocité est la manifestation première et qu’incessamment rappellent des formules révérencielles à l’instar de celles qui accompagnent le nom des dieux, des Héros et des peuples, ce sont coursiers aux pieds prompts, aux sabots rapides, aux sabots emportés, aux alertes sabots, etc. 13 L’impétuosité de l’animal fournit à l’Aède la matière d’une comparaison sublime qui permet à son auditeur de concevoir l’allégresse de Hector s’élançant au combat. De même qu’un cheval gavé d’orge mais gardé à l’écurie alors qu’il a l’habitude d’aller se baigner dans les belles eaux du fleuve, rompt son licol et s’échappe dans la plaine qu’il fait retentir de son galop, alors il fait le beau, il porte la tête haute, et crinière au vent il fonce à longues et prestes foulées vers les prairies où les chevaux ont l’habitude de paître, de même Hector courait… Le mouvement en avant est la manière d’être des Chevaux : ils ne marchent jamais au pas, mais ils bondissent, ils enlèvent leur char à une allure telle que parfois il n’est pas possible de reconnaître le visage du cocher ou de son combattant. Ils s’envolent avec l’agilité des vents. Nulle exagération dans l’éloge : certains d’entre eux n’ont-ils pas pour géniteur un Vent, comme ces aériennes pouliches nées au sein d’un élevage si important qu’il faisait de son possesseur le roi le plus riche de l’univers ? Il possédait trois mille juments qui paissaient dans de gras pâturages et dont les tendres poulains faisaient l’orgueil. Borée, s’étant épris d’elles alors qu’elles étaient au pré, se changea en bel étalon à la sombre crinière et les couvrit ; des juments qu’il avait fécondées, naquirent douze pouliches. Quand celles-ci s’ébattaient sur un champ de blé, elles galopaient à la pointe des épis sans en rompre un seul ; quand elles 14 folâtraient sur le vaste dos de la mer, elles galopaient à la cime écumeuse des gouffres marins. Les chevaux d’Achille, Xanthos et Balios sont issus, comme Homère le rappelle à dessein, d’un autre formidable accouplement. Zéphyre, dont le souffle puissant et doux à la fois, rend vie à la nature en apportant la fraîcheur dans les climats brûlants, ne sut résister aux appas de Podargé (en français Piedslégers ) qui paissait dans une prairie au bord de l’océan. Cette Harpye au corps de cavale était bien différente de ses sœurs, toutes hideuses, répugnantes, puantes autant que méchantes. La beauté Homère vante à tout propos la beauté de l’animal. Ce ne sont que « chevaux à la belle robe », « à la blonde crinière » (la blondeur étant chez Homère le signe de la beauté parfaite), « à la belle encolure » ou « à la fière encolure », « à la robe de feu », etc. Pour Nestor, qui tient le rôle du Sage vénéré parce que vénérable, un beau Cheval ne peut être que le don d’un dieu. Ecoutons-le s’exclamer à la vue de ceux qu’Ulysse et Diomède viennent de rafler aux Thraces, alliés des Troyens : Dis-moi, Ulysse, (…) comment avez-vous fait pour vous emparer de ces chevaux ? Est-ce en vous infiltrant dans le vaste camp des Troyens ? Non, non, c’est un dieu qui est venu à votre rencontre pour vous faire cadeau de ces merveilles, radieuses comme le soleil. Depuis que je me bats contre les Troyens, car, vous pouvez me croire, tout vieux que je suis, je ne 15
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