Le Camion - Page 2 - test Alexandre Thomas Le Camion Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-637-3 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Première Partie 7 I Le radiotéléphone tinta comme un glas funéraire, dans la tête du routier appesanti par le sommeil. Allongé en décubitus dorsal sur la banquette capitonnée – lit double et douillet de deux mètres de long sur quatre-vingt-six centimètres de large, que recouvrait un édredon duveteux, ouaté et rembourré – notre homme tressauta dans le clair-obscur de la coquette cabine, cossue, à toit plat. Damien Durand ouvrit incomplètement les yeux, fixa un instant le plafond, survola tour à tour les décorations de charme licencieuses qu’il apercevait confusément autour de lui. Il soupira, se retourna et tourna le dos à la cloison opaque, en vinyle fastueux, qui séparait le Sleeper de l’avant-poste du camion. Le véhicule de Damien Durand était un poids lourd, un Freightliner Trucks de Mercedes-Benz, importé d’Oregon. Ce tracteur de trente-huit tonnes, six cents chevaux, cinq paires de roues, remorquait une citerne de trente-quatre mètres cubes de lait destiné aux beurreries et laiteries de France et d’Europe, que notre routier avait coutume de desservir allègrement avec, en prime, le bonheur de 9 vivre à cent à l’heure sur l’asphalte. Après un long périple à Barcelone, Perpignan et Montpellier, le « monstre de la route », comme l’appelaient les enfants, regagnait Noisy-Le-Grand, où il devait dételer dans une resserre en bois, bâtie sur mesure et entièrement recouverte de tôle ondulée. Damien Durand haletait. Dès le boute-selle, son cœur avait commencé à cogner ses côtes comme s’il allait jaillir de sa poitrine, tandis que l’imagination féconde de l’homme se livrait à toutes sortes de spéculations et de vagabondages fantaisistes. Il s’étira, puis bâilla, mais il peinait à émerger totalement de son sommeil. L’œil semi-ouvert, il tâtonna fébrilement dans les poches de ses vêtements qui gisaient à même le sol, leva la main et saisit l’appareil posé à côté du réveil, au-dessus d’une petite penderie amovible, avec niche et étagères, réglables en hauteur. Avant de décrocher, Damien Durand pensa à sa femme. Isabelle le surveillait fréquemment, l’espionnait constamment. Elle se sentait actéonisée, lorsque son époux partait à l’autre bout du monde, des jours durant, en compagnie de ce maudit camion, qu’elle considérait comme une rivale. Evidemment, l’épouse de Damien Durand jalousait le « monstre de la route », adulé et soigné par son propriétaire avec tous les égards dus au beau sexe. Damien Durand était un grognon aux coups de gueule tonitruants, amoureux narcissique, impétueux et rugueux. Il avait son franc-parler : un langage fielleux, parfois discordant. En règle générale, Damien Durand soufflait le chaud et le froid, opportunément retournait sa veste, par désespérance 10 ou en cas de félonie, qu’il ressentait âprement, comme une improbité. Notre routier aimait les femmes, la sienne avant tout. Il adorait les enfants, choyait son rejeton. A vrai dire, Isabelle et Damien formaient un couple idyllique. Propriétaires terriens, ils vivaient dans l’opulence, sans histoire, presque dans un petit nuage. La saga avait commencé douze ans plus tôt, lorsqu’ils s’étaient unis, un jour de printemps, dans la petite église Notre-Dame et SaintSulpice de Noisy-Le-Grand. Ils avaient vingt et vingttrois ans. Fils aîné d’un petit banquier, mécanicien de formation, titulaire d’un bac technologique, passionné de la citizen band et des camions de légende, essentiellement de fabrication américaine, Damien Durand, qui ne parlait que de voitures, avait préféré assouvir une dévorante passion plutôt que de suivre l’itinéraire d’une carrière dessinée par un géniteur ingénieux, un patron pantouflard issu de l’administration. Quant à Isabelle Durand, née Tarelot, d’origine plus modeste, c’était pour elle le conte de fée qui esbroufe, laisse pantois tous les songe-creux, cendrillons, paysannes et roturières du monde. L’unique enfant du lit, Brian Jean Charles, charmait avec son éternel sourire affable. Cet enfant fort intelligent, élève modèle, aimé, dorloté, représentait tout pour les siens. Il constituait l’ossature du foyer, l’épine dorsale du couple, la raison de vivre des joyeux parents. « Allô ? – Monsieur Durand ? – Oui. – Je vous réveille sans doute. 11 – En effet. » Damien Durand chérissait la quiétude et savait parfaitement profiter des trêves nocturnes. Il n’appréciait guère les réveils en musique. Se sentant tout flapi, il bâilla encore, puis posa sa main sur sa commissure labiale inférieure, hocha la tête et regarda le radioréveil, qui affichait exactement minuit. « A qui ai-je l’honneur ? » demanda-t-il interloqué, sur un ton agacé. « Oh, je ne me suis pas présenté. Patrick Gâche, commandant de police, à la brigade criminelle de Paris. » Soudain, quelqu’un toqua à la porte. Le commandant Gâche se tut et recouvrit le téléphone à l’aide d’une main. « Qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix ennuyée. – Fabien Colin, mon commandant. Je vous apporte un communiqué urgent. – Entrez ! » Précautionneusement, le capitaine Colin pénétra dans la pièce large et spacieuse, bellement éclairée, à la fois par un magnifique lustre suspendu à la voûte et une lampe de salon, élégamment coiffée d’un abatjour hémisphérique en cuivre, posée sur le bureau en bois massif muni de plein de tiroirs. Fabien Colin marqua l’arrêt devant le commandant Gâche, toussota, puis racla le fond de sa gorge. Patrick Gâche leva la tête, puis il grimaça un sourire aigre et invita le capitaine Colin d’un ample geste de la main. Fabien Colin avança vers son chef sur la pointe des pieds, lui murmura poliment quelques mots d’excuse avant de lui glisser un fax fraîchement imprimé. Il tourna les talons, referma doucement le bureau et 12 s’engouffra dans le petit ascenseur en face de la porte 206. Patrick Gâche ajusta ses lunettes et parcourut sommairement le billet en diagonale. Damien Durand, quant à lui, patientait sans rien saisir de tout ce qui se tramait à l’autre bout du fil. Un commandant de police à minuit ? Avait-il, par inadvertance, commis une infraction au code de la route ? Mais alors, quel rapport avec la brigade criminelle de Paris ? « Mon commandant, que se passe-t-il ? s’enquit le routier, à bout de patience. – Oh, excusez-moi, monsieur Durand, s’exclama Patrick Gâche. Nous cherchions à vous joindre. – En pleine nuit, pour quelle raison ? – Votre fils, monsieur Durand. Votre fils. – Brian ? Qu’est-ce qu’il a ? – Monsieur Durand, écoutez-moi bien. – Oui, commandant. Mon fils… mon fils… a fait des bêtises… c’est cela ? – Il a été victime d’un accident grave de la circulation. – Hein ? Que dites-vous là ? » Subitement, Damien se redressa sur son séant. Il commença à frémir, trembler comme une feuille, transpirer à grosses gouttes. Il avait l’impression de suer du sang. Il se frotta les yeux, attrapa un mouchoir et épongea son front ruisselant et ses doigts moites. « Une auto l’a fauché à vélo, poursuivit imperturbablement Patrick Gâche, en plein centre de Noisy-Le-Grand… » Damien Durand tenait fermement le combiné, il entendait toujours la voix du commandant Gâche, 13 mais il n’écoutait plus rien. A présent, il avait le sentiment qu’un fouet lui lacérait l’échine. Chaque mot prononcé par le commandant de police avait l’effet d’une lame sur sa peau, d’un coup de poing en pleine figure. La tête lui tournait, explosait littéralement. Il souffrait de migraine, éprouvait un vertige anxieux, hallucinant. Il écumait de rage, brûlait du désir d’empoigner et d’étriper l’assassin de son fils. En chaussettes, à peine habillé, notre homme sortit de son Sleeper par la porte latérale. La main sur le front, il fit quelques pas en chancelant comme s’il allait chuter, attendit en vain qu’on le soutînt, que quelqu’un le prît dans ses bras afin de lui permettre de se laisser aller aux larmes. D’un geste brusque, douloureux et presque violent, il sauta dans la cabine, tira à boule vue les rideaux et jeta un regard évanescent, complètement inconsolable. Après minuit, les voyageurs avaient déserté le parking public. Une quiétude inhabituelle régnait, dans la nuit au ciel bleu constellé. Le faible vrombissement des véhicules que l’on voyait défiler au loin rappelait à Damien Durand qu’il se trouvait au bord d’une autoroute. Seul un caravanier belge, insomnieux, fumait une cigarette au pied de son attelage stationné non loin du Freightliner Trucks. Damien Durand s’habilla, enfila ses baskets, redescendit sans quitter son téléphone et accosta l’inconnu. « Aidez-moi, souffla-t-il mezza voce à l’homme, j’ai des ennuis. » Il se retourna et reprit : « Commandant, est-il mort ? 14 – On m’apprend à l’instant même qu’il a effectivement succombé à ses blessures, à l’hôpital Trousseau. » Damien geignit de douleur, poussa une plainte irréfrénable. Il vacillait convulsivement sur ses jambes ankylosées, claquait des dents, trébuchait en foulant le sol graveleux et chancelait au moindre pas ou mouvement. Des larmes torrentielles arrosaient ses bajoues poupardes et roses. Le Belge le saisit, le fit asseoir à terre et s’évertua à le consoler au mieux. « Vous devez remonter rapidement à Paris, reprit le commandant Gâche. – Comment va ma femme ? demanda Damien. – Votre épouse est en état de choc. – Est-elle à vos côtés ? Puis-je lui parler, commandant ? – Pas pour l’instant. – Pourquoi ? – Parce qu’elle est hospitalisée. Mais rassurezvous, ses jours ne sont pas en danger. Vous la verrez sous peu. – Commandant, dites-moi, avez-vous coffré l’écraseur ? – Malheureusement, non. Il a pris la fuite. Mais rassurez-vous, il a mes hommes aux trousses. – Vous galéjez ? Voudriez-vous me faire gober que vous ne savez pas qui a tué Brian ? Si la police n’est pas capable d’interpeller des criminels, eh bien, je m’en chargerai. Je le traquerai moi-même. J’égorgerai, je fusillerai l’assassin de mon fils… – Calmez-vous, monsieur Durand. Je puis vous garantir que nous partageons parfaitement votre 15
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