Croix de Haute-Auvergne - Page 1 - Table Avant-propos ................................................................5 Rôle et emplacement des croix.....................................6 Croix de chemin......................................................7 Croix des rogations et de procession ....................10 Croix de limite......................................................12 Croix des villages .................................................15 Croix de cimetière.................................................16 Croix des ponts .....................................................20 Croix des sommets................................................21 Croix des sources et des fontaines........................21 Croix des bâtiments ..............................................23 Croix mémoriales..................................................23 Le nom des croix et les croyances populaires ............................................................27 Symboles populaires et religieux ...............................30 Croix, Cœur, Instruments de la Passion, Lune et soleil, Cadran solaire, Agneau, Couronne, Ancre, Coq, Main, Ostensoir, Serpent, Insignes de pèlerin, Fleur de lis, Bubons et écots, Têtes, Crâne d’Adam, Marguerites et étoiles. Personnages................................................................40 Le Christ, la Vierge, autres personnages tradition- nellement représentés dans la scène du Calvaire, les saints, scènes religieuses, évêques, anges et porteurs de phylactères, donateurs, personnages non identifiés. Histoire des croix du Cantal du XIIe siècle à nos jours...................................................................51 1 - Les origines du crucifix...................................51 2 - De l’époque romane au premier gothique XIIe - XIVe siècle...................53 3 - L’âge d’or des croix, du milieu du XVe au milieu du XVIe siècle...................................59 4 - Croix du XVIIe siècle ........................................67 5 - Croix du XVIIIe siècle .......................................71 6 - Croix du XIXe siècle .........................................75 7 - Croix du XXe siècle ..........................................77 Catalogue....................................................................81 Annexes....................................................................261 Inscriptions .........................................................263 Liste des dates inscrites sur les croix..................267 Lexique ...............................................................271 Bibliographie ......................................................274 Index ...................................................................279 Croix de Haute-Auvergne © Éditions Créer - 63340 Nonette ISBN : 2 84819 002 7 PPierre Moulier Croix de Haute-Auvergne Photographies de l’auteur (sauf mention contraire) Illustrations de Pascale Moulier CRÉER Avec la collaboration de Bernard Maffre, Christine Moissinac, Jean-Claude Moulier Remerciements David Marmonier, Philippe Laval, Janine et Jacques Moulier, Fernand Tichit, Pierre Granger, Didier Vignes, Sandrine Portefaix, Laurent Védrine, de l’écomusée de Ruynes en Margeride, le personnel des archives municipales de Saint-Flour, Monsieur l’Abbé Andrieux, archiviste du diocèse de Saint-Flour, et toutes les personnes qui nous ont transmis légendes et anecdotes autour de leurs croix. Ce n’est qu’assez récemment que l’art des croix de chemin a acquis ses lettres de noblesse et suscité l’intérêt. Très long- temps il fut tenu pour secondaire, voire totalement négligeable. Sans doute, le nombre et la dispersion des monuments n’encourageaient guère la recherche. Cela explique qu’aujourd’hui encore la plupart des ouvrages traitant de l’histoire de l’art, y compris ceux d’histoire locale, ainsi que les ouvrages d’ethnologie rurale, où les croix ont pourtant tant à dire, les ignorent ou se contentent d’indications vagues. Les croix de Haute-Auvergne, actuel- lement département du Cantal, ne sont certes pas totalement inconnues. Abel Beaufrère le premier, dans les années cin- quante, attira l’attention sur une trentaine de croix. Paul Leutrat (1977) et surtout Jacques Baudoin (1989), ajoutèrent à ce premier défrichement une centaine de nouveaux monuments. Il restait à mener une enquête plus systématique, un essai d’inventaire, étant entendu qu’il n’était guère question de comptabiliser les quelques 3000 croix du Cantal, mais de sélectionner parmi elles les plus intéres- santes au titre de l’art, de l’histoire ou des traditions. Nous espérons avoir rempli ce contrat difficile, qui oblige à de patients détours par les routes et les chemins de nos rudes campagnes, mais il est évident que quelques oublis fâcheux restent inévi- tables. A terme, on peut souhaiter qu’un inventaire réel soit dressé au niveau com- munal, ne serait-ce que pour protéger plus efficacement un patrimoine en danger per- manent. Il est urgent de comprendre, en effet, que les croix qui ne sont pas soi- gnées et mises en valeur finissent tôt ou tard par disparaître. Notre enquête se veut aussi une base solide pour l’examen historique et artis- tique de ces œuvres trop souvent oubliées. Dispersion et grand nombre, on l’a dit, ainsi que la difficulté des datations, entrent pour beaucoup sans doute dans cette méfiance à l’égard des croix, absur- dement rejetées dans le registre du « petit patrimoine ». C’est pourquoi il importait de faire la liste de toutes les croix datées et de déterminer pour chaque époque les caractères majeurs des monuments. Ce travail n’était possible qu’au prix d’une description minutieuse de tous leurs élé- ments, sans quoi l’on reste dans l’à-peu- près et l’inutilisable. De là un vocabulaire spécifique qui peut rebuter de prime abord, mais qui en réalité s’assimile rapi- dement. Il s’agissait également de ne pas omettre la dimension sociale et tradition- nelle des croix. Maintes légendes ou croyances populaires y sont attachées, et les fixer ici relevait du sauvetage, mais il en reste beaucoup d’autres qui nous ont échap- pé. Là encore notre travail pourrait servir à sensibiliser les Cantaliens sur l’urgence qu’il y a à transmettre ces histoires, élé- ments à part entière de notre patrimoine. 5 Avant-Propos Les croix sont partout: sur les chemins, à l’entrée et à la sortie des villages, sur la place, dans le cimetière… A voir cette pro- fusion, étonnante en certains endroits, on pourrait facilement en déduire qu’une forme d’anarchie et d’aléatoire régnait dans le choix de l’emplacement et la cause de l’édification. Et pourtant la réalité est tout autre: il n’y a pas de croix qui n’ait sa raison d’être; toutes ont une cause précise et traditionnelle que l’histoire et les mœurs expliquent. Nous distinguerons douze catégories principales de croix: croix de menhir, de chemin, de carrefour, croix sur la voie des morts, croix de procession, de bornage, de village, de cimetière, croix des ponts, des sommets, des fontaines et des sources, enfin croix mémoriales. L’emplacement des croix obéit donc à des règles strictes liées aux mœurs, à la reli- gion bien sûr, aux traditions ou même aux superstitions. Ces règles s’appliquèrent partout dans le monde chrétien, et sur ce point le Cantal ressemble à toutes les régions de France, où nous retrouvons les mêmes croix aux mêmes endroits, édifiées pour les mêmes raisons. On prendra garde toutefois que depuis le temps qui nous sépare des premiers monuments de ce type, soit sept à huit siècles, les croix ont beaucoup voyagé, dans une mesure peu appréciable mais certaine. Les détournements de chemins, l’élargissement des routes, les translations de cimetières et les remembrements furent souvent causes de déplacements, quand ce n’est pas de disparitions. Les croix, en effet, sont souvent modestes et se trans- portent aisément ; elles sont parfois oubliées dans le creux d’un fossé, ou volées. Mais souvent la réimplantation des croix a obéi aux mêmes principes que leur édification première, et si le lieu exact a changé, la fonction fut respectée. Croix des menhirs Il est bien connu que les pierres sacrées néoli- thiques continuèrent à exercer leur influence jusqu’à récemment. Menhirs et dolmens jouis- saient du prestige du mystère et de la tradition; placés hors de la sphère chrétienne, ils permet- taient au peuple de faire intervenir d’autres puissancesetdejouer,sil’onpeutdire,surplu- sieurs tableaux. Les lieux-dits Pierrefiche, Pierreplantade, Peyrelevade, etc., mais aussi les nombreux Peyre ou La Peyre, témoignent queloind’êtreoubliés,lesmégalithesservaient encore à nommer les lieux et faisaient figure d’éléments majeurs du paysage. Les menhirs, traditionnellement, atti- raient les jeunes femmes nouvellement mariées qui venaient s’y frotter le ventre en gage de fertilité. Cet usage, attesté en maints endroits, est induit par la forme quelque peu phallique des monuments. A Coltines, les jeunes mariés venaient danser en couple près d’une croix ayant remplacé un menhir. Il s’agissait donc, à défaut d’in- terdire ce qu’on ne pouvait guère éviter, de récupérer une tradition et de la christianiser. La commune de Sériers accueille la plus typique de ces pierres christianisées. Un pris- me basaltique de 2,30 mètres de hauteur est surmonté d’une croix de bonne taille, qui a valu à l’ensemble le nom de « Croix-grosse ». 6 ph. 1 - La «Croix-grosse» à Sériers Rôle et emplacement des croix On trouve également, à Talizat, au lieu-dit Peyre-Plantade, un menhir dont la forme se réfère au culte de la vie. Le modèle est plus petit, 1,20 m à peine, et la christianisation se réduit à une petite croix gravée sur le monument. A Foujichi (com- mune de Loubaresse), un menhir de 1,80 m a également reçu plusieurs croix gravées. A Sériers encore, une autre Pierre Plantade (1,40 m de hauteur) est percée au sommet d’un trou où devait s’enfoncer une croix. A Rageade, une croix de pierre marquait l’emplacement d’un mégalithe disparu. A Landeyrat et à Saint-Simon, des prismes basaltiques ont été coiffés d’une croix de fer. A Réquistat c’est un dolmen qui fut christianisé et même baptisé: on lui donna le nom de caverne de saint Pierre. D’une manière générale on peut tenir pour certain que le culte des menhirs n’était qu’une sous-catégorie du culte des pierres. Les mégalithes, ou « grosses pierres », plantés par l’homme ou par la nature ont fait longtemps l’objet d’usages civils ou religieux. A Mauriac par exemple, d’après le chroniqueur Montfort (1564), on jugeait les « actions person- nelles et civiles » près d’un abreuvoir où se trouvait une « grande pierre ». Place Saint-Jean, au Nord de la basilique, on jugeait les affaires criminelles sur une « pierre plantée » 1 . A Anglards-de-Salers, l’impôt se payait sur un petit dolmen qui se trouve toujours sur la place, non loin de la croix. Ce culte des pierres provoqua leur annexion au christianisme par l’ad- jonction d’une croix parfois modeste, mais suffisante. De nombreux conciles, du reste, indiquent clairement à la fois l’exis- tence d’un persistant culte des pierres, et la volonté de l’éradiquer ou de le récupé- rer 2 . Au Roc-Roti de Saint-Saury, un énorme rocher, dont le profil a fait penser qu’il pouvait être l’œuvre de l’homme, a été surmonté d’une petite croix métal- lique. Même petite croix au sommet de l’énorme pierre de Réquistat, non loin du château, ou sur la route de Leucamp en Châtaigneraie, ou encore sur le bloc de Peyregrosse, commune de Valette, qui a donné son nom au hameau. On peut estimer que tout ce qui faisait l’objet d’un intérêt populaire fut soumis, d’une manière ou d’une autre, à la chris- tianisation. Près de l’ancienne route pavée qui va de Riom à Champs, par exemple, une série de tombelles préhistoriques a fait l’objet d’une christianisation forcée par l’ajout de plusieurs croix. Ce même phé- nomène s’observe à propos des sommets, visibles de loin, éléments majeurs du pay- sage et assez souvent objets de légendes ou de culte (Mont Journal de saint Mary, Puy-l’Abbé à Sauvat, etc.). Là aussi, nous y reviendrons, fleurirent les croix. Croix de chemin Parmi toutes les croix qui peuplent nos campagnes, les croix de chemin sont les plus nombreuses. Elles sont venues rem- placer les bornes milliaires des romains, symboles de l’extension de la civilisation. Faire l’inventaire de ces croix de chemin est impossible. Elles sont le plus souvent en bois ou en fer, donc assez récentes, mais il n’est pas douteux qu’elles vinrent en remplacement de modèles plus anciens. Le premier rôle que l’on peut leur assigner est celui de témoin: planter une croix sur un chemin revient à le christianiser, à se l’approprier. En ce sens elles marquent un territoire, elles signalent à tous que l’on est en terre chrétienne. Plus profondément, la croix est la marque rustique et peu onéreuse, non seu- lement de la présence chrétienne, mais aussi de celle de l’Église. En 1095, à Clermont, Urbain II étend aux croix le droit d’asile valable pour les églises et les cimetières: « Quiconque pour échapper à 7 1 - Louis DE RIBIER, La chronique de Mauriac par Montfort, Paris-Mauriac, 1905, p. 40. 2 - Concile d’Arles en 452, condamnant les « ado- rateurs de pierres », de Tours (567) et de Nantes (658). Le décret de Charlemagne (789) renou- velle ces condamnations. Frédéric Surmely, Guide des mégalithes secrets d’Auvergne, Cournon d’Auvergne, 1995. la poursuite de ses ennemis demande refu- ge à une croix de chemin, sera aussi intan- gible que s’il avait gagné une église ». Le malfaiteur, ajoute le Pape, sera malgré tout remis à la justice, mais échappera à une mort immédiate. Quelques croix, à Chaussenac, Saint- Christophe et Tourniac, datent du XIIe ou XIIIe siècle et attestent que les croix de che- min existaient déjà. L’extrait que nous citons montre qu’elles n’étaient pas seule- ment décoratives. Une croix, entre La Salvetat et Vitrac, nommée Salve-Tout, puis Sauvetout, rappelait peut-être ce droit d’asile Mais ces croix de chemin pouvaient jouer un rôle plus précis, et même plu- sieurs rôles en même temps. Il faut donc distinguer encore les croix de carrefour, les croix sur la voie des morts, les croix de procession ou encore les croix de peur. Croix de carrefour Les croisements, à toutes les époques, nécessitèrent des points de repère. La croix de carrefour jouait ce rôle. A voir le nombre de croix de toutes sortes qui sub- sistent aujourd’hui aux carrefours, on peut supposer qu’à l’origine tous les carrefours étaient pourvus d’une croix. Certaines croix isolées, ou sur une route apparem- ment unique, indiquent en fait un ancien carrefour dont la croisée se devine parfois sous les ronces. Ce rôle très précis de point de repère, l’hiver notamment, quand la neige recouvre tout, recommandait de planter des croix plus élevées que les simples croix de chemin. Parmi ces croix de carrefour nous pou- vons citer, comme étant les plus représen- tatives, la croix de Lescure, sur le chemin de Malevieille (commune de Valuéjols) et la croix de Sainte-Reine (commune de Virargues), toutes deux très élevées. La croix (disparue) dite « des quatre routes », à Salers, était en revanche toute petite, mais a pu perdre son fût. Citons encore la 8 ph. 2 - Croix de carrefour, Valuéjols, entre Lescure et Malevieille ph. 3 - Croix de carrefour, Pleaux, La Croisade croix de La Croisade, à Pleaux, au centre d’un carrefour à quatre branches, compa- rable en cela à nos modernes ronds-points. On se demande du reste ce qui fut déter- minant dans l’appellation du hameau: la croix ou le croisement. La réponse est simple cependant: les deux, puisque l’un, à l’évidence, ne va pas sans l’autre. Une autre raison de la christianisation des carrefours, semble-t-il, est la peur qu’ils inspiraient. A Brezons par exemple, il existait un carrefour aux chemins de Malbo à Brezons et de Vigouroux au Plomb. Une croix s’élevait au point d’in- tersection, nommée classiquement « croix des Quatre-Chemins », que personne n’osait affronter à minuit, de peur d’y ren- contrer la Chasse Volante 3 . C’est qu’au carrefour, en effet, on ne sait trop ce qui peut arriver, et l’on a vite fait de croiser le diable. Croix sur la voie des morts L’une des traditions les mieux attestées et pourtant les moins connues aujourd’hui est celle de la voie des morts, identique partout : entre le hameau et le chef-lieu de paroisse, où se trouvaient église et cime- tière, des croix étaient disposées de loin en loin, à des intervalles variant en fonction des difficultés du parcours. A proximité de la croix une grosse dalle plate, surélevée ou non, servait de reposoir. On y déposait le cercueil le temps que les porteurs reprennent leur souffle, tandis que la trou- pe des accompagnateurs ne manquait pas de prononcer les prières d’usage. Nous avons trouvé un certain nombre de ces croix, reconnaissables à ces dalles- reposoirs : à Barriac (croix au carrefour), Drignac (croix du bourg), Faverolles (route de Montchanson), Fayrollettes (commune de Lorcières), La Font-Sainte, Vieillespesse de Saint-Projet, Salsignac, etc. Entre La Valette d’Antignac et Prunet de Vebret, la tradition rapporte l’existence de lieux-dits « La Pause » sur la voie des morts. Nous trouvons d’autres « La Pause » à Clavières, Mandailles, Thiézac. AAllanche, la croix du Barry était une croix stationnale pour les diverses proces- sions mais aussi l’une de ces stations sur la voie des morts. Une grande dalle était disposée à cet effet au devant de la croix. Quand on construisit à cet endroit une maison, dans l’angle de laquelle la croix fut scellée, les propriétaires voulurent maintenir la station et prêtaient deux chaises en remplacement de la dalle 4 . A Montchamp, lors du décès d’un enfant n’ayant pas atteint l’âge de raison, ou n’ayant pas fait sa communion privée, le prêtre ne rejoignait le convoi mortuaire qu’à la croix la plus proche de l’église. Toutes les croix de chemin pouvaient jouer ce rôle de croix sur la voie des morts, et la croix d’Allanche, par exemple, n’avait certainement pas été conçue pour cela. La plupart sont des croix d’inspira- tion populaire, aux ornements simples ou sans ornements. N’oublions pas, du reste, que ces reposoirs pouvaient aussi servir, à l’occasion, de simple banc pour les voya- geurs ou de réceptacle à offrandes lors des processions, dont la plus importante était celle des Rogations. Croix des Rogations 9 3 - J.-B. DERIBIER DU CHÂTELET, Dictionnaire sta- tistique et historique du Cantal, 1852-1857, et réimp., I, p. 305. 4 - Abel BEAUFRÈRE, Revue de la Haute-Auvergne, désormais RHA, 1952-53, p. 466 ph. 4 - Croix sur la voie des morts, La Bessière, Saint-Marc.
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