Les plus beaux matins du monde - Tome 1 - Page 1 - 4 J’ai passé les deux premières heures de cours, en math, dans la fumée. Dans un coma largement dépassé. Pas facile quand Cosinus – c’est le prof – est aux commandes et qu’il crache sur tous ceux qui se balancent de la première culotte de Pythagore. Je suis passé à travers les gouttes et le plus fort, c’est que je ne m’en suis même pas rendu compte. S’il m’avait menacé de son doigt jauni par le tabac, je crois bien que j’aurai grillé sur place. Amoureux, moi ? Plaisanterie. Ce n’est pas des yeux de fille qui vont me ratatiner… Simplement, j’étais certain que ces mirettes vertes m’avaient parlé et que je n’avais rien compris. Pas l’habitude. En général, les nanas, je les évite, surtout les jolies. Quand on traîne un bagage comme le mien et qu’on déteste sa tronche, mieux vaut éviter d’ajouter à sa détresse, les humiliations. En arrivant sous le préau, je l’ai vue. Je n’ai vu qu’elle. Elle était seule et croquait dans une pomme du bout des dents. Elle s’est avancée vers moi, sans hésiter. Mon cœur s’est arrêté puis s’est mis à l’envers pour danser une folie. Elle m’a souri, ou 27 plutôt ses yeux m’ont souri, puis elle m’a tendu un morceau de chocolat. J’ai pensé à Jonas. – C’est pas de sa faute… Je devais avoir l’air d’une courge. – C’est pas de la faute de Jonas, non plus… Tu sais, c’est mon voisin… Il m’a parlé de son chat… Enfin, que tu l’as retrouvé… J’avais l’air d’une courge. – C’est moi qu’en ai parlé aux autres… A mes copines… Jonas ne voulait pas… Moi, je trouve ça très bien, ce que tu as fait… J’étais une courge. Incapable de mouler un mot, incapable de lui demander son nom. Je la connaissais, pourtant. Je la voyais tous les jours, belle comme tout, avec ses petits seins qui commençaient à pousser. Je ne pensais même pas à lui demander son prénom. Heureusement, les filles ont la tête sur les épaules. – Tu me connais, non ? Je m’appelle Ninon, je suis en 5ème 7… Je sais… Toi c’est Jules… Comme mon cousin… T’es pas bavard, hein ? Alors, mes jambes ont raccourci d’un mètre. Une fois de plus, j’allais passer pour un crétin magnifique. Autour de nous, ça chuchotait ferme. On attendait mes réactions et surtout on se demandait ce que la tellement Belle pouvait bien bricoler avec la tellement Bête ? Moi, je me suis senti, soudain, déchiré. Je n’étais pas ce type bourru et violent que je donnais à voir. Je ne savais pas comment être moi-même aux yeux des autres. C’est tout. – Bon, écoute, a-t-elle repris. Il faut que je te parle. – Tu crois ? Enfin, je veux dire, quand ? Maintenant ? 28 – Non, ici, on n’est pas tranquille. Ce soir, tu me retrouves dans le square, après les cours. C’était un jardin public de poupée où personne ne venait jamais. Deux bancs de bois, usés par les vents et la flotte, disparaissaient sous les branches basses de deux saules qui poussaient à qui mieux mieux. A cinq heures, je l’attendais. J’avais couru pour ne pas être en retard. Elle m’a rejoint et m’a proposé un pain au chocolat au lait. Je n’aime pas trop le chocolat au lait. Je n’ai rien dit. Je l’ai mangé avec plaisir. Je n’arrêtais pas de me dire qu’il fallait absolument que je parle le premier. Question de dignité. Elle, ce n’était pas le genre à parler la bouche pleine. J’avais une chance. De temps en temps, ses yeux dévastaient mon cœur. Juste en passant, mine de rien. Puis retournaient se poser sur une fleur ou sur l’un des gros blocs de pierre qui bordaient le square. Après le pain au chocolat, elle m’a tendu une brique de jus de fruits. Je ne me rappelle même plus ce que c’était. Si j’ai aimé ou non. 29 5 Les mercredis avec l’ancêtre, ça démarrait toujours de la même manière. Il attendait que je fasse craquer l’escalier en descendant de l’étage et il commençait son concert de poêle à frire sur gazinière. Je guettais la première crêpe du coin de l’œil, celle qu’on rate et qu’on fourre dans la poubelle, mine de rien, en disant que c’est toujours comme ça avec la première. Lui, il ne disait rien. Au début, il avait bien essayé de me brancher mais moi, je ne savais pas trop comment être avec lui. Le matin, maintenant, je débarquais en disant juste « salut ». C’était pas trop, mais c’était un sacré progrès dans nos relations ! On ne se serrait plus la main mais je ne l’appelais jamais Grand-père, non plus, ni Papy, ni rien. Et lui, il ne m’appelait pas Jules. C’était mieux comme ça. Enfin, je reconnais que pour un mec tout seul, il se débrouillait plutôt bien et que sa bouffe était bien meilleure que celle de ma mère. Mon vieux, lui, je ne le voyais pas capable de s’occuper de la maison comme ça, s’il en avait eu l’idée. De toutes façons, des idées comme ça, on était sûr qu’il n’en aurait jamais. 31 Quand je suis arrivé chez lui, j’ai d’abord pensé que c’était un retraité minable qui ne pensait qu’à bâfrer et à regarder des films sur les abeilles à la télé. Je me foutais de lui, en dedans, quand il gobait ses gélules et je me demandais souvent s’il pensait à la mort. A la sienne. Cette idée commençait à me faire peur. Matin et soir, on pouvait le trouver, pas loin, chez un voisin ou chez un autre en train de cogner sur le gouvernement ou sur les curés en asséchant un ballon de rouge ou deux. Il revenait, l’œil enluminé, en chantant des chansons à faire rougir les dames où il était plus question de derrière que de petites fleurs des champs. Tous les mois, il distribuait son canard, un journal de colère qu’il pondait tout seul et qui racontait la vie du bled. J’ai vite compris qu’on l’aimait beaucoup dans le coin et qu’il valait mieux éviter d’en dire du mal. J’ai vite compris qu’il aimait les gens et que plein de choses le mettaient en colère. Un mercredi de février, en faisant glisser une crêpe dans mon assiette, il m’a dit : – Tu sais pas ? Tu finis ça et je t’emmène. Je ne voyais pas les choses comme ça. D’habitude, il giclait vite fait, après la dernière crêpe, pour rendre visite à ses potes. Ça lui faisait un bien fou et moi, je n’en demandais pas plus. Je me coulais dans le vieux canapé, devant une télé du Moyen-âge et je faisais le python qui a avalé un chat de gouttière. Comme je n’avais pas ouvert la bouche, l’ancêtre était plus qu’embarrassé. Je le voyais qui torchait sa poêle machinalement. Il est revenu à la charge. – Je t’emmène à la manif. On va se payer l’Adjoint au Maire. Ça te dit ? 32 Je ne voyais pas bien ce qu’il voulait dire. Evidemment, il ne me proposait pas la guerre du Golfe mais il commençait à m’intriguer, l’ancien. J’ai dû laisser échapper un morceau d’intérêt en levant un sourcil, car il a poursuivi. – Le Walter, c’est vraiment un nuisible… Il faut pas le laisser faire… C’est un enchosé, si tu vois… Je ne voyais pas mais je savais que le nom de famille de Ninon, c’était Walter. Et ça, c’était une bonne raison de pointer mon nez à la manif. D’ailleurs, j’avais rendez-vous, en fin de matinée avec la belle Ninon et il n’était pas question de l’oublier. Je n’avais pas encore décidé si j’allais ou pas accepter sa proposition. Elle m’avait demandé le plus sérieusement du monde, un jour, en tétant du jus d’orange : – Tu ne pourrais pas suivre mon père ? – Tu veux dire… – Ben oui, le filer… Savoir où il va, quoi… 33 6 Des manifs, j’en avais déjà vu à la télé avec banderoles et drapeaux et avec des milliers de gens qui traînaient la savate en gueulant. C’était comme des fleuves en crue qui inondaient en douceur les rues des villes. Là, on avait plutôt l’air d’un petit ruisseau à sec. Douze ou quinze personnes. Pas de quoi attirer les caméras et passer au 20 heures. J’ai reconnu la tribu de fêlés qui tournent d’habitude autour du vieux et qui défilent depuis mai 1968. Ils ont dû en user des routes, ces lascars. On s’est retrouvé devant un pavillon gris et moche qui n’avait pas vu un peintre depuis la Renaissance. On attendait les flics qui devaient expulser une mère et ses deux gamins. L’idée était de leur compliquer la vie mais je ne voyais pas bien comment. Il me semblait surtout qu’on allait en ramasser plein le citron mais je me sentais bien. Dans ma poitrine, il commençait juste à faire un peu plus chaud. L’ancêtre m’avait expliqué que Walter était aussi le premier adjoint au Maire et que c’était lui le plus féroce quand il fallait chasser des gens qui ne payaient pas leurs loyers. Je suis allé, derrière, dans le jardin et j’ai trouvé deux gosses crasseux en train de jouer à la dînette avec de la terre 35 et de l’eau. Ils auraient dû papoter comme des poules et se marrer mais leurs yeux trop grands pour leurs têtes, étaient vides. Je leur ai souri quand ils ont levé la tête. Le petit a pleuré. Quand je suis revenu devant le pavillon, j’ai vu deux cars de CRS qui barraient la rue et isolaient la maison. Un gros type est descendu d’une bagnole noire et s’est dirigé vers le chef des CRS. C’était le père de Ninon. Il éructait et il désignait l’ancêtre. – Embarquez-le-moi, celui-là… Depuis le temps qu’il nous emmerde… Je me suis approché. Il a continué à hurler comme un goret. Je l’ai détesté tout de suite. Ninon voulait que je le file car elle pensait qu’il trompait sa mère. Elle voulait savoir s’il voyait une autre femme. – T’es libre, toi, elle m’avait dit… Tu peux sortir comme tu veux… Pas moi… Je lui avais demandé si elle aimait son père. Elle ne m’avait pas répondu. Peut-être qu’elle ne le savait pas. Ou plus. Walter a continué à faire des moulinets. – Vous croyez que j’ai que ça à foutre, moi, de m’occuper de virer toute cette vermine qui veut pas bosser… Ce qui veulent, c’est profiter des autres… De ceux qui travaillent… C’est tout… Moi, je travaille… Je crée des emplois… Je… Il a bavé pendant encore cinq bonnes minutes puis il s’est arrêté quand la mère et ses deux mômes sont sortis de la maison. Tout le monde a fait silence. Il n’était pas question qu’on s’interpose car les flics s’étaient vissés des têtes de méchants. La femme était toute menue et essayait de cacher son visage. Ils sont 36 montés dans une vieille voiture, bourrée à craquer de sacs et de saloperies, et ils ont disparu. – Walter, t’es fier de toi ? a gueulé le vieux. L’autre s’est retourné et a tendu le poing. Il avait la tête violette. Dans le club des gros cons, il venait de rejoindre mon vieux. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de lui mener la vie dure. J’ai pensé à Ninon. J’avais décidé d’accepter de suivre son père mais je ne savais pas où ça allait me conduire. Dans ma poitrine, l’angoisse a rappliqué à toute vitesse. 37 7 Suivre Walter, oui, mais comment faire ? Je n’avais pas même un vélo. Le mien, un VTT lourd comme un cheval mort, était resté chez moi, à la maison. Chez moi ? Bizarre de dire ça. Je me demandais où c’était maintenant, chez moi ? Chez Gépé ? Je n’avais pas assez réfléchi quand Ninon m’avait demandé de filer son vieux. Mais, est-ce qu’on réfléchit quand deux yeux comme les siens vous caressent de haut en bas ? Je m’étais senti aussi intelligent qu’une laitue en été. J’aurais dû lui dire que suivre la grosse Mercedes aux vitres sombres avec un vélo, ce n’était pas pour un athlète comme moi. Tôt ou tard, la belle allait se payer ma tête et mon moral aurait besoin d’une rustine. Malgré tout, un mercredi en fin d’après midi, j’ai fait un large détour pour arriver à l’usine Walter S.A. sans me faire repérer. Je me suis posé sur une petite butte pour observer. On aurait dit un jeu de gros cubes gris, clair et foncé, posés près d’une carrière abandonnée. Walter se foutait de faire joli, ça se voyait. C’était l’heure de la sortie. Des femmes, surtout, pressaient le pas pour rejoindre leur paradis et préparer le repas du soir. Une à une, les voitures et les mobylettes ont 39
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