Station Enfer - Page 1 - Du même auteur Nouvelles ON N’ARRÊTE PAS LES NUAGES Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004 ; &D☯M, 2007. DERRIÈRE LE MASQUE Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006 ; &D☯M, 2007. Contes SUCRE D’ORGE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. PAIN D’ÉPICE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. PELUCHES &D☯M, 2007. Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique : ISBN 978-2-9171-0517-7 Le Russe blanc du passage Choiseul J’aperçus Boris pour la première fois passage Choiseul, à Paris. Je le revis plus tard dans un café du côté du musée Grévin, derrière un verre de vin rouge, vêtu du même costume élimé, à carreaux gris presque ton sur ton, et d’un feutre qui délimitait son large front ; il ressemblait à ces portraits d’avant-guerre que j’aimais découvrir dans L’Illustration. Il avait l’allure inquiétante de ceux qui ont souffert, qui en portent les stigmates et ne peuvent les cacher. Je m’assis à proximité de lui. Je venais d’acheter des cartes postales anciennes et, après les avoir regardées, mes yeux se posèrent sur son portefeuille resté ouvert. Il était perdu dans ses rêveries. Je lui fis remarquer son imprudence, il sourit et nos regards se croisèrent sur une photo sépia, ovale, protégée par un mica, qui avait dû traverser le siècle. « C’est l’un des rares souvenirs qu’il me reste de ma famille », me dit-il ; puis il ajouta avec un tremblement dans la voix : « Ils ont tous été exécutés en 1917. » Je devais avoir l’air d’un enfant curieux, car 9 Station enfer il me dévoila le roman de sa vie ; il parlait parfaitement le français, sans effets de style. Après avoir connu plusieurs fois les prisons soviétiques, il s’était exilé à Paris, non par hasard, mais parce que sa mère l’avait abreuvé de culture française pendant toute son enfance et qu’il avait appris cette langue très jeune, selon l’usage dans les familles aristocratiques russes. Alors que nous nous retrouvions de façon fortuite dans le même café, il continua, à plusieurs reprises, et moins sur ses gardes, à me conter les horreurs d’un pays dont l’obscurantisme avait fini par causer la perte des siens. Il s’exprimait calmement, avec la pondération et le détachement de ceux à qui l’Histoire a joué un mauvais tour. Jusqu’à présent, seules les pages d’Historia m’avaient prodigué de tels récits, mais son témoignage reflétait la sincérité et son âge en accréditait la vraisemblance. Nos liens se resserrèrent quand je lui confiai qu’un de mes grands-pères s’était expatrié pour échapper au fascisme, avant que s’ouvrent au grand public les prisons du célèbre Benito ; je lui rapportai certains de ses propos concernant les travaux d’irrigation et les centrales électriques qu’il considérait comme un bienfait pour l’Italie, mais je soulignai qu’il n’avait jamais compris ni accepté l’alliance avec les Teutons. Cet homme avait envahi mon imaginaire. Je ne connaissais que son prénom, Boris, et je m’en contentais ; je ne voulais pas perdre un gramme de cette relation déclinée sur plusieurs époques dans l’ambiance d’un café. Un jour, il me proposa de l’accompagner chez la princesse Akoulina qui tenait salon dans son appartement. Elle réunissait des compatriotes émigrés autour de tables d’échecs, ou au creux de quelques causeuses aux griffes d’aigle dont la dorure avait cessé de raconter une histoire. Je ne m’y rendis qu’une seule fois. Je ne raffolais pas de ces cercles aux lumières 10 Le Russe blanc du passage Choiseul tamisées qui, sans être clandestins, sentaient trop l’exclusion. Pas une ombre de rouge dans les propos énoncés par ces visages décadents qu’auraient prisé Visconti ou Fellini. Que du blanc, plus blanc que blanc ! C’était fascinant, mais je n’avais pas envie d’extrapoler sur qui avait commencé à séduire et qui avait tout refusé en bloc, et l’impression qu’un instant après j’allais entendre « Moteur, scène 4, on la refait ! » me déplaisait. Boris s’en rendit compte, nos rendezvous se limitèrent alors aux bars à vins. Un jour, il m’interrogea sans préambule : — J’espère que je ne vous ai pas révélé trop de choses… Je ne compris pas ce qu’il suggérait ; je lui demandai de préciser sa pensée. — Vous ne feriez pas partie de la police politique, par hasard ? ajouta-t-il. Me voulant rassurant, je répondis : — Il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de police politique en France, vous savez ! Je crus ma réponse satisfaisante, mais à tort. Les jours suivants, il ne vint pas et je ne le revis jamais. La photo ovale à la belle couleur de châtaigne portait sans doute trop de secrets. La nuit s’alourdissait sur Paris comme dans un Nestor Burma ou une jolie rousse aux yeux verts joue le rôle de la criminelle. Je remontais les boulevards. Quand le Sacré-Cœur émergea comme à l’accoutumée 11 Station enfer d’un halo de lumière artificielle, je fus complètement rassuré. Les paroles d’une chanson d’Anna Prucnal flottèrent quelques instants dans l’atmosphère : « Des exilés, voilà ce que nous sommes Sur la terre des hommes… » 12 Présence insupportable Je me réveille. Je vais à la fenêtre. Je ne suis pas étonné qu’il soit encore là. « Qui ? » me direz-vous. Le chacal qui me surveille… Sa maigreur me fait songer à Anubis, il aurait pris tout son temps pour ressurgir du plus profond de l’Égypte pharaonique. Une force obscure à laquelle il ne peut échapper le dirige ; il est confiant, calme, sûr de lui. Il a un cœur ensanglanté, fraîchement arraché, en guise de collier autour du cou. Sa maîtresse n’est pas loin, je la sens, elle erre. Elle éprouve une étrange jouissance à me torturer. Bien sûr, je n’ai pas su y faire ! J’aurais dû succomber avec elle, emmuré dans une quelconque nécropole, mais il est dur de dire : « Je vais mourir avec vous. Je vais disparaître pour vous être agréable, pour satisfaire à vos caprices ! » Je n’ai pas eu, je dois l’avouer, ce courage ; même si je l’aimais, ce sacrifice était au-dessus de mes forces. Alors, chaque jour, elle me le fait payer. Très cher. Elle pensait certainement que ces peines à répétition 13 Station enfer accéléreraient le processus ; que je vivrais moins longtemps et que j’irais la rejoindre ; que quelque part, dans les ténèbres, nous filerions un amour indécent, contre nature, bien à l’abri des regards ; que ce qui, sur terre, n’était pas permis le serait ailleurs, dans une autre dimension qui admettrait toute attitude licencieuse. Lui ai-je laissé croire qu’entre nous un amour profane serait possible, que je vaincrais mes tabous ? Sans doute me suis-je mal exprimé. J’ai résisté. J’aime de façon exclusive. J’ai en bouche des goûts de violette, des sentiments authentiques. Elle ne l’a pas accepté alors, elle m’a envoyé ce chacal, cet Anubis impressionnant et lugubre, cet embaumeur divin aux yeux injectés de sang. Je le regarde, il me regarde, nous n’échangeons rien ; de son regard n’émane aucune émotion. Ce matin, sa femelle, sûrement inquiète, est venue le chercher. Ils sont partis en se serrant l’un contre l’autre. Parfois, elle le remplace. Hier, quand elle est entrée dans le jardin avec ses petits, j’ai été surpris. Je n’éprouve pas la même chose lorsque c’est elle qui me surveille, je crois que nous communiquons, mais l’omniprésence du chacal modifie son comportement. J’aimerais qu’elle vienne plus souvent. En médiatrice. Il est revenu ce soir. Il me fait froid dans le dos. Il a quelque chose de sanguinolent autour du cou ; je n’arrive pas à voir, c'est peut-être mieux. J’ai peur. De plus en plus peur. Quand son regard est dur, sa maîtresse rôde, un danger m’entoure. Parfois, je me révolte parce qu’elle est sournoise, parce qu’elle manque de courage pour venir m’affronter ; parfois, j’ose une prière, la sachant inutile, la rage et la colère m’envahissent et je me sens, pour quelques instants, capable de résister à ses assauts. Ma vie a changé. Avant le chacal, je n’étais confronté qu’à des adversaires en chair et en os avec lesquels je pouvais argumenter, 14 Présence insupportable contre lesquels je pouvais me défendre. Mais quel recours ai-je contre l’impalpable, submergé pendant des heures, jusqu’à l’épuisement ? J’ai essayé d’en parler. « Chimères ! » m’a-t-on dit. Rares sont ceux qui ont vécu cette expérience. Les jours s’égrainent lentement. Je pense souvent à la femme du chacal, il faut absolument que je m’en fasse une alliée. De cette précieuse relation naîtra peutêtre un jour ma délivrance. Ce matin, elle est seule devant ma porte. Je crois que nous nous sommes souri ; dans ses yeux passe un message très clair : « Je connais votre souffrance, je l’ai vécue ; mais moi, je suis un animal, je n’ai pu en parler à personne. Longtemps, je suis restée avec cette solitude, cette plaie de l’intérieur qui refusait de cicatriser. Je suis heureuse de vous avoir rencontré… et sachez que le chacal, j’en fais mon affaire. » Il est revenu aujourd’hui, mais il ne porte plus rien d’effrayant à son cou. Machinalement, je pose ma main sur mon cœur ; il bat normalement, peut-être un peu vite. Les mois défilent, le chacal passe toujours devant chez moi. Il ne s’arrête plus, mais je sens encore la présence de sa maîtresse. J’ose espérer qu’il ne viendra plus s’asseoir à ma porte. [=] Un ami très cher m’a dit que la suzeraine invisible d’Anubis avait rejoint la vallée des embaumeurs, qu’elle s’attarde maintenant sur des cas qui lui sont moins familiers. Mon plexus solaire est douloureux et rouge. La cicatrisation prendra du temps. Rê est au zénith. Il n’y a plus de raison de s’inquiéter. 15 Jérôme Paturon dit le rêveur Jérôme n’y allait pas par quatre chemins, il avait décidé de participer au tournoi médiéval d’Entrevaux. Il s’imaginait déjà se plaçant devant sa dame pour qu’elle noue délicatement l’étoffe à ses couleurs au bout de sa lance, puis majestueusement combattre comme aux plus belles heures de la chevalerie. Pour elle, pour Dieu, pour le roi ! Depuis qu’il avait vu à la bibliothèque du Petit Palais une gravure de Dürer datée de 1513 portant un titre sombre et sans ambiguïté : Le chevalier, la mort et le diable, il avait perdu le goût du travail et la logique n’avait plus droit de cité ; le défi et l’onirisme avaient pris sa place et ce curieux mélange produisait sur Jérôme l’effet d’une drogue. Pour qui n’a approché le monde équestre que dans ses rêves les plus fous, cette inclination paraissait irréaliste. Mais Jérôme ne se décourageait pas et, pendant que Margaux achevait fébrilement la broderie des fleurs de lys sur sa tunique, lui rôdait autour des écuries interdites au public. Il faisait chaud, les palefreniers donnaient régulièrement de l’eau fraîche aux chevaux qui piaffaient 17
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