Anse Méjean - Page 1 - Philippe Yvon Anse Méjean Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2401-3 Dépôt légal : Janvier 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci. Recueillement Baudelaire, Les Fleurs du mal Je me trouvais à nouveau dans mon bureau de la rue Vandrezanne, je venais de finir mon dernier travail, une filature banale avec photos compromettantes à l’appui. Une de ces affaires de routine dans laquelle aucun rebondissement ne vient perturber le train-train de la poursuite. Tout était bouclé, ficelé, et envoyé par mail à mon client. Clémence avait trente ans et trompait son mari de cinquante ans avec un médecin rhumatologue spécialiste de la lutte contre la douleur. Simple et efficace, elle prenait toujours le dernier rendez-vous de la mi-journée pour faire soigner sa sciatique chronique. Elle passait alors quelques heures avec son beau et jeune médecin à se faire remettre les vertèbres dans l’axe. Je l’avais rencontré, moi aussi, histoire de me faire un avis sur le médecin en question. Une douleur, j’en possédais une depuis plus d’un an : une qui résistait à tout et qui me faisait toujours mal. Elle était logée dans mon pied, plus précisément sur mon coup de pied gauche. Suite à une belle entorse dont je raconterai l’origine plus tard, elle était restée prisonnière de cette articulation et me faisait mal à chaque pas. Le Dr Hellago m’inspecta dans tous les sens et avec professionnalisme. Je fis de même : un beau brun d’environ un mètre quatre-vingt-dix avec 13 un sourire mi-charmeur mi-carnassier, à vous charmer une jeune femme de trente ans mal mariée. Il n’en était pas moins professionnel puisqu’il fit le même diagnostic que les autres spécialistes. Une douleur qui ne se soignait pas. Il faudrait attendre que la science progresse. Après m’être acquitté de mon paiement, je repartis avec ma douleur chronique au pied sans le moindre horizon de guérison. Cette affaire banale ne précédait aucune autre affaire et, dans mon bureau de détective je me retrouvais seul à ne rien faire, comme à mes débuts. Et si c’était la dernière affaire, celle qui clôturerait un an d’enquêtes minables et sans intérêt. Celle qui mettrait un point final à mes rêves de détective qui s’étaient concrétisés sur une de mes toutes premières affaires. Une enquête, dont je me souvenais dans les moindres détails, avec ces zones d’ombres et de doutes. Une enquête comme au cinéma qu’il me fallait visionner tous les soirs en pensée avant de m’endormir. Une enquête unique qui avait signé dès sa résolution la fin de mon métier de détective. Têtu et aveugle, j’avais continué à vivoter avec quelques filatures sans importances qui m’avaient amené jusqu’à aujourd’hui, point final d’une carrière fulgurante et sans saveur. Je me retrouvais seul dans ce bureau à la porte vitrée sur laquelle j’avais inscrit DANIEL DIPENTA DÉTECTIVE : AGENCE 3D. Personne à appeler, aucun contact à prendre, le silence de mon bureau et curieusement aucune angoisse, aucun stress. Le silence résonnait entre les mètres carrés de cet appartement, transformé en bureau de détective fantôme. Il fallait passer à autre chose, mais pas tout de suite, une idée me transperça. Celle d’écrire comme dans mon 14 souvenir cette première enquête qui sonna le glas de mon métier de détective. L’écrire pour la conserver présente à tout jamais alors que j’allais nécessairement changer de métier encore une fois. Je viendrais tous les jours au bureau et j’écrirais comme si cela faisait partie de mon travail. Je n’étais pas écrivain, je n’allais pas me creuser la tête pour inventer une histoire, la mienne était là toute prête à être racontée. Cette idée absurde ne me lâchait plus, comment se pouvait-il que je puisse adhérer à un tel engagement ? Bien sûr j’avais fait des études de lettres et je pouvais écrire quelques rapports, mais un livre, même si j’en connaissais déjà l’histoire, cela me paraissait complètement fou. Le processus venait de s’inverser : d’habitude les auteurs créent des détectives et des histoires rocambolesques ; pour cette fois c’était un détective qui raconterait son enquête, sa vie, la fin de son histoire. Je préparai mon ordinateur à cette tâche, mais l’excitation du moment m’empêchait de commencer, je descendis à la brasserie Chez Fred boire un verre et essayer de me rappeler mon histoire : ANSE MÉJEAN, le titre me vint naturellement avant de sortir de mon bureau. Je l’enregistrai immédiatement sous un fichier du même nom. Maintenant le projet était scellé, je ne pouvais plus revenir en arrière. Sirotant ma bière fraîche j’organisais mes pensées et la chronologie des faits avant de remonter m’installer à mon bureau vide. * * * 15 Été 2003, plus exactement le 21 juin 2003 à 23 heures, je finissais de peindre les lettres sur la porte vitrée de mon bureau : AGENCE 3D. Cette idée, je l’avais piquée dans les films américains et je l’avais réalisée moi-même. Un ouvrage dont j’étais fier. Même si le métier de détective en France n’avait pas la renommée de celui des États-Unis, il me semblait important d’afficher tout de suite un savoir-faire, une griffe, une institution. J’étais arrivé à cette profession grâce à des études de droit et un an passé dans la police avant qu’ils me demandent de démissionner à cause du non-respect de la hiérarchie. Une mise en danger du groupe d’intervention avait clôturé prématurément ma carrière policière. Être détective me donnait la possibilité de fonctionner seul et d’enquêter selon mes intuitions. Une vraie profession libérale ! J’avais passé du temps à mon bureau et j’attendais des coups de fil ou des rencontres avec des clients. J’avais fait de la publicité partout où je pouvais, il ne me restait plus qu’à attendre. La chaleur de cet été qui débutait était déjà insoutenable. La température ne semblait jamais descendre et régulièrement je filais boire un verre pour me rafraîchir. 16 Quelques journées passèrent sans résultat et je passai de la bière fraîche à l’eau minérale pétillante qui représentait moins de risque vu la quantité absorbée. Fred, le barman de la brasserie, un grand brun athlétique, m’assura que seule l’eau désaltérait alors que l’alcool déshydratait deux fois plus vite. Fred, c’était un roc, tous les jours, il servait à boire et au-dessus du bar il élevait ses deux filles avec sa femme Marie. Il bossait seul, et interdisait l’accès du bar à ses deux gamines qui lui faisaient coucou au travers de la devanture en revenant de l’école. Une fois, trois skinheads entrèrent et commandèrent trois bières. Fred répondit qu’il ne les servirait pas. Les skinheads s’étaient esclaffés, l’avaient traité de pecnot et avaient marmonné quelques insultes de leur cru. Fred fit un bon terrible, passant d’un coup de rein par-dessus le comptoir et se présentant nez à nez avec les skins. Il réitéra ses propos, le silence se fit. Fred paraissait avoir doublé de volume, les trois gars sortirent en râlant, mais aucun ne l’affronta. Après avoir passé des heures dans mon bureau, transformé en fournaise, je décidai d’élire mon domicile professionnel dans la brasserie, au frais et près de ma source préférée. Là il y avait toujours de l’ambiance ! Comme par enchantement mon téléphone portable se mit à sonner, un client voulait me rencontrer pour une affaire, on fêta cela dignement avec Fred autour d’une bonne bière. Je fixai rendezvous à mon interlocuteur à huit heures du matin à la fraîche. AGENCE 3D, je ne me lassais pas de regarder ma porte et le logo de l’agence, lorsqu’un homme élégant passa la porte. Mon rendez-vous était là et nous parlâmes de l’affaire. Rien de très palpitant, je devais 17 suivre une jeune femme mannequin qui se droguait. En aucun cas je ne devais intervenir, juste la suivre, prendre des photos de ses achats auprès des revendeurs de drogue. Il me présenta une photo de la jeune fille. Dix-huit ans tout juste, un corps de rêve et un visage d’ange. Alors que je m’apprêtai à énoncer le contrat et les sommes d’argent que je devais toucher, l’homme posa trois mille euros sur la table en liquide. Ni contrat, ni facture, trois mille euros maintenant et trois mille à la fin de la semaine avec tous les détails du parcours de la jeune Julie. L’homme sortit du bureau sans autre explication. Je compris tout de suite qu’il avait choisi une petite agence pour ne pas avoir d’ennui, de plus je débutais et l’argent restait le bienvenu. L’affaire me semblait simple, il suffisait de ne pas se faire repérer. Je pris mon appareil photo et descendis prendre mon petitdéjeuner chez Fred. Il n’y avait pas grand monde au café et j’expliquai à Fred la nature de mon contrat. Pourtant une clause supplémentaire allait s’ajouter. Un frisson dans mon dos attira mon attention sur une femme élégante, la quarantaine, les yeux rouges qui buvait un thé froid en regardant par la fenêtre. Je l’avais déjà remarquée en entrant. Avec le souvenir que j’en ai maintenant, je la trouvais extrêmement belle et d’une tristesse à mourir. Elle semblait absente, aussi translucide que la vitre au travers de laquelle elle ne regardait rien. Je ne me souviens pas avoir pensé que c’est avec ce genre de femme que les plus belles histoires de détectives privés arrivent, mais j’aurais dû le penser. * * 18 * Une pause s’imposait, non pas que je fusse épuisé, mais il me fallait respirer un peu. Le vide, mais surtout le silence du bureau m’oppressait. De plus, tel un coureur de fond, je sentais qu’il me fallait de l’entraînement pour écrire longtemps sans m’arrêter. Il me vint à l’esprit qu’il fallait faire de petits parcours d’écriture, des pauses, puis des parcours plus long pour m’habituer à tenir la distance de mon récit. Garder le même souffle que celui qui vivait dans mes souvenirs était important. Cette méthodologie me semblait bonne et tant que je n’arriverais pas à me concentrer différemment, je m’organiserais ainsi. L’heure de la bière fraîche avait sonné. Je descendais plus léger que les autres jours. Ma décision était prise, cela valait la peine de fêter ça. Fred toujours fidèle au poste tenait son comptoir avec son aisance habituelle. Dans la salle, un type lisait l’Equipe et trois hommes au comptoir finissaient leur ballon de blanc en parlant fort. J’allai m’asseoir près de la fenêtre et Fred m’apporta ma boisson. Il me demanda si j’avais une nouvelle affaire en vue. Je lui expliquai ma décision et mon nouveau travail pour le mois à venir. Le loyer était déjà payé grâce à ma dernière affaire et j’en 19
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