Le mégot - Page 1 - test Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2009 ISBN : 978-2-35607-604-5 Dépôt légal : Juin 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Réalisation de couverture : dotlia.com Image : © Sylvie Thenard - Fotolia Pour transmettre un message à l’auteur : auteurs@dotlia.com 6 Il se contemple, ému, dans la vitre d’un bar, se peigne, comme on caresse le poil de son chat. Il se brosse, se poudre, se mouche en respirant la fumée d’un mégot collé sur la gencive. Il boit son verre vide, qu’il vide en buvant des liquides brûlants. Il s’écoute et se plaît, au point d’imaginer que les autres l’entendent. Mais personne n’entend ce qu’il ne dira pas. D’ailleurs, il ne dit rien. Il s’apprête à dire quelque chose à quelqu’un. Mais on n’entendra rien, car il n’a rien à dire. Les mots lassent le cœur. Lui, il s’en débarrasse en leur serrant le ventre, en les aplatissant. Puis il donne rendez-vous à l’ombre de son ombre. Personne ne sera là , au rendez-vous de l’ombre. Il cherche dans la femme l’estime et le soutien qu’il n’obtiendra jamais. Il cherche dans ses yeux la force d’oublier qu’il n’existe vraiment que dans l’imaginaire. Elle ne dit rien, la femme, car elle n’est pas ici. Pourtant, il lui parle. C’est à elle qu’il parle, à cette image vide et froide, et lisse et pure. Elle est dans ses fantasmes. Elle vient et repart, mais ne reste jamais. Elle se laisse voler un peu de ce regard qui hante les perdus, les ivrognes lourdauds. Elle a mille visages, la voix 7 de tous ses rêves. Elle est mille fois morte et revivra toujours. Quand il boit, elle est là . Quand il boit, il accepte qu’elle aime passionnément. Mais dès qu’il a fini de boire à la santé des copains éméchés, elle est partie, la femme. Il lui reste son ombre. Il ruse avec son ombre, qu’il suit et qu’il admire. Il est tout. Il n’est rien. Il s’habille en flic, en brave, en vitesse. Il a beau maquiller ses yeux et ses regards, il restera toujours cette triste façade, creuse et criblée de crimes. Il est pourtant content, content d’être content, content de le savoir, de savoir qu’on sait qu’il sait qu’on sait qu’il est content d’être quelqu’un, bien qu’il ne soit vraiment pas grand-chose au fond, que ce quelqu’un qui croit être ce qu’il n’est pas. Mais il suffit qu’il soit ailleurs pour que la vie arrange et colore ses malheurs passagers. Alors il s’en va loin derrière l’horizon, au bout de l’univers, sur les plus hauts sommets. Il voyage toujours pour ne pas retourner devant son verre sale. Il sourit à la vie qui lui fait des grimaces. Il lui sourit quand même, les larmes dans les cernes, et les cernes au ventre. Je le vois au bureau, à l’usine, au marché, sur les places publiques, à l’église et au stade, au bureau de tabac, aux funérailles des copains qui l’ont laissé. Il retourne chez lui en traînant la savate, le sourire épuisé, et l’épaule cassée. Il monte lentement au sixième, là -haut, dans sa chambre de bonne, le temps de roupiller, et de refaire 8 encore les gestes et les mimiques, et les pas de la veille, et les belles manières, les basses politesses. J’ai lu dans le journal qu’il s’était suicidé. Il a jeté du haut de son sixième étage son sourire et son peigne, et ses nouveaux souliers. Mais à peine a-t-on fini de l’oublier que d’autres, comme lui, se remettent à sourire en allant au boulot, au métro, aux rendez-vous des verres que l’on vide, et qui bouffent aux humains les entrailles. Hier, sous les bouteilles, il y avait des jeunes, les bras rougis de feu, piqués d’aiguilles sales, la crainte dans les doigts et les poches trouées. Ils se peignaient aussi avec leurs ongles gris et parlaient lentement, la cervelle enfumée, et les joues enfoncées dans leurs visages vieux. Une jeune et jolie folle fille aux yeux morts faisait l’homme en buvant ses dernières lueurs. Elle me regarda et détourna les yeux, puis quand elle comprit que j’étais incapable de faire des reproches, elle vint me parler. Ses mots tremblaient, souffrants. Elle me dit que son père avait depuis longtemps péri dans l’esclavage, que sa mère était folle, que son frère mourait d’une blessure grave, mais qu’elle voulait vivre encore un peu de temps. Je lui offris du pain, mais elle refusa en me remerciant de l’avoir écoutée. Visiblement surpris, ses amis s’arrêtèrent de parler pour chercher ce qui l’avait poussée à venir vers moi. Ils me fixèrent encore de derrière la vitre de leurs yeux abîmés. Ce soir-là dans la ville, on avait allumé les couleurs de Noël. Le gel perçait le derme, et les 9 passants passaient et repassaient, tandis que les copains les regardaient, passifs. Je la revis, la fille, une ou deux fois encore, puis on me dit un jour que le froid l’avait prise au bord d’un trottoir, une nuit de janvier, au début d’une année que l’on fête en buvant. Et les journées passèrent ainsi, les mois aussi. Et je me promenais le long de l’existence. Et je voyais les riches, et les riches voyaient que je les regardais. Certains faisaient en sorte que je les regarde. D’autres cachaient leur âme dans d’étranges carrosses. J’étais ce que je suis, un pauvre qui survit, un plus riche et plus pauvre qui mange à sa faim, un cœur qui écrit, attablé à la vie des inconnus qui marchent et croient sincèrement qu’on ne les verra pas. On avait traversé plusieurs guerres, je crois. On parlait de millions de morts et de blessés, d’exilés sur les routes, de familles déportées. À la télévision, les grands signaient la paix et vendaient des canons. Et les morts gisaient dans leurs flaques vaseuses. À la télévision, les morts se ressemblent comme des gouttes de honte qui ne sèchent jamais. Je pleure à chaque fois qu’une goutte me gifle. Mais qu’importent mes larmes, et qu’importent les larmes, tant que pleut l’innocence et que coule la vie. Le monde continue de naître et de mourir. Certains naissent plus tôt. D’autres se hâtent de débarquer d’ici. D’autres s’en vont encore, pressés de disparaître, gênés d’avoir vécu à côté de la vie, sans l’avoir goûtée comme goûtent les grands. 10 Les vagues se déchirent, s’abattent sur les rives. La nuit tombe et retombe. Les jours fatigués se lèvent comme d’habitude. L’habitude se lasse d’avoir envie de rien. Mon mégot fume encore, et la fumée s’évade dans les narines sales de mes amis perdus. Cela faisait au moins un instant que l’été avait chassé la brume. Les feux d’un ciel rouge fracassaient mes nuages. Je me mettais à rire dès qu’un nuage fou chavirait dans mon verre. Les artistes riaient, les dents au bout du rêve. Dans mon cerveau, la plume trempée dans l’encre bleue se mettait à danser. Et moi, je décrivais l’histoire d’un ami trop moche pour aimer. Qu’il était laid, l’ami que l’on ne regarde pas. Pourtant on sait qu’il est indigne d’être vu. On en saura toujours assez pour dire aux autres de ne pas regarder ce type affreux qui meurt au fond de son naufrage. J’entrepris de me rendre au guichet anonyme d’un élu décidé à défendre les droits des démunis déçus. L’homme m’ouvrit la porte d’une affiche en couleur. Et plus je lui parlais, plus l’affiche immobile, crétine à en crever, m’assurait du soutien du parti, du régime, de l’idéologie, du pouvoir, du peuple. J’allai à la rencontre d’un prêtre, en me disant que peut-être cet homme aurait une réponse. Il avait l’air grave, la piété encombrée, la voix suave et lente. 11 Il m’assura que Dieu allait s’en occuper, et qu’en sortant à droite, je pourrais déposer de quoi faire brûler des cierges à Saint-Eustache. Je repensai alors aux verres et aux bouteilles, aux aiguilles, aux copains, aux courses de chevaux, aux hommes qui ont faim. Je revis l’enfant amaigri qui pleurait dans les bras de sa mère noire et désabusée. J’entendis les sanglots de victimes d’ailleurs, en me disant que Dieu allait s’en occuper, que l’affiche en couleur, crétine à en crever, continuait d’ouvrir la porte du parti aux braves qui élisent. Je pris enfin le temps d’apprendre la sagesse, la science et la sève des arbres centenaires. Et je lus les histoires de ces grands qui sont morts, de ces morts héroïques qui sont quand même morts, qui furent quand même sages. Je me mis à rêver que quand je serais mort, nous serions tous sages, et que dans les bouquins, on parlerait de nous. Je me mis à rêver que l’avenir est rose tant qu’on est au présent, et que dans l’au-delà , les victimes sont belles et ne meurent jamais. Je me mis à rêver aux plaines verdoyantes sur lesquelles gambadent tous mes copains drogués, toutes ces filles belles qui ne vieillissent pas, tous ces gars inutiles qui ne survivent pas. Je me brosse les mèches en me passant la main sur la touffe en broussaille de ma tête mouillée. Il est tard encore. Il est tellement tard. Il est souvent trop tard. Je regarde la montre du voisin qui s’endort, dans le miroir du fond du bar où les mégots se consument ensemble. 12 Tout le monde est d’accord. C’est l’heure. Il faut partir. Il faut partir pour pouvoir revenir demain, dès le matin, pour se dire encore les choses de la vie. Alors je me lève, moi qui ne marche plus depuis presque dix ans. Je me lève encore pour grimper sur mes jambes et me toucher la face. Un type, dans le miroir, me fixe à chaque fois que je tourne la tête pour voir ce qu’il veut. Il a l’air d’être mal dans sa peau de clochard, un triste mendigot, me dis-je en lui trouvant un air familier. Puis je quitte le peuple pour rentrer sous un toit, dans mon chez-soi, chez lui, l’intrus qui m’héberge depuis que la mairie désire le déloger. Il s’accroche, et je sers de personne assistée qu’il aide, et puis qui l’aide pour que les policiers hésitent encore un peu à nous mettre dehors. Il est un immigré dont on ne voulait pas, étranger dans son clan, accusé d’être libre, et de penser trop haut. C’est vrai, sa peau trahit sa modeste origine. Elle ne dévoile pas sa pensée, sa raison et son intelligence. Mais qui, dans le quartier, pourrait s’imaginer que le métèque est chic ? Alors, il ne dit rien. Il travaille, et je vois dans ses yeux l’au-delà . Il souffre d’être témoin des revers de l’ami qu’il avait rencontré quand nous étions les deux des êtres présentables. Il souffre et ne dit rien. Mais je l’entends parler quand il s’aventure à me sourire un peu d’un air résigné. Fataliste et calme, il pourrait lui aussi se noyer dans ses larmes et contempler le monde derrière un verre sale. Il a choisi de croire en dépit de l’aigreur, de vaincre l’illusion en vivant l’innocence. Chaque jour, il part au travail, éreinté. La nuit, il étudie pour devenir docteur. 13 Il se lève très tôt pour étudier encore. Et quand je lui demande à quoi cela pourrait lui servir un jour, il répond que cela lui sert aujourd’hui déjà . Il me dit que le but n’est pas ce que j’atteins, mais qu’il faut bien aller dans une direction, et qu’alors le but est déjà une joie. Moi, j’ai peur de lui, peur de son insouciance, peur de sa foi sincère, de son intégrité. Je lui dis que le monde est malade et qu’il faut soigner la terre folle avant qu’elle meure, avant que tous les hommes pleurent. Il répond qu’il sait que le mal détruit, et que l’amour meurt. Il me dit qu’espérer n’est pas une illusion. Il me dit qu’avancer n’a rien d’une évasion. Ce soir, je l’attendrai. Je n’irai pas au bar. Je lui préparerai un repas, et les deux nous ferons des projets magnifiques. J’irai avec lui au travail pour voir ce que trouve l’humain à s’arracher la peau en remuant des pierres. Et puis, je m’inscrirai à la fac comme lui. Nous deviendrons amis comme la première fois. Nous nous achèterons des chemises de soie. J’attends. Il ne vient pas. Lui qui est toujours là à l’heure qu’il a fixée. Je regarde encore en fouillant dans la rue pour voir si personne ne vient. Il est toujours tard quand je pense à penser qu’il est l’heure d’attendre ou l’heure de comprendre. Mais il ne vient pas. La nuit, j’ai attendu. Le repas est resté sur la table et je bois. Je retourne à mon bar. Ils me parlent de lui, du type au teint brunâtre que l’on a arrêté pour qu’il rentre chez lui. Mais il n’est pas rentré. Il ne rentrera pas. 14
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